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dimanche 11 janvier 2026

La femme de Loth

 Des paysans assemblés à Paris chantent ensemble un chant occitan si grave, si profond, et certainement si ancien que j'en ai les larmes aux yeux. Si souvent les révoltés d'ici ou d'ailleurs ne recourent qu'à des parodies de mauvaise variété ou à du rapp pour s'exprimer, au lieu d'utiliser leur tradition, et voilà que soudain elle revient, comme une source comblée qui trouve une faille pour sourdre à nouveau.

Ces paysans sont beaucoup trop gentils, normaux et corrects pour la répugnante mafia à laquelle ils sont confrontés; et cela me rappelle la stupeur des gens du Donbass, en 2014, devant la méchanceté déchaînée et imbécile de leurs "compatriotes" ukrainiens. Je les regarde s'obstiner à essayer de convaincre une police qui n'est plus qu'une milice aux ordres de la mafia, comme d'ailleurs l'essentiel de notre armée. Autant parler à un mur. Tenter d'arrêter, comme les habitants de Marioupol en 2014, les chars d'assaut à mains nues, en comptant sur l'honnêteté et l'humanité de ceux qui les conduisent. Mais quand on est quelqu'un de correct, de digne, d'humain, il est bien difficile de s'imaginer qu'en face, on a affaire à des brutes et à des salauds capables de n'importe quoi d'atroce, de fourbe et de bas. Il faut, pour la méchanceté, des talents dont tout le monde n'est pas pourvu.

Sergueï Moïsseïev

Le lendemain de la Nativité, j'ai donc donné le petit concert dans le bar du café, en bas. A ma grande surprise, j'ai eu beaucoup de monde, et je ne me suis pas trompée dans mes chansons! Juste avant moi, il y avait une conférence de Sergueï Moïsseïev, journaliste et écrivain impliqué dans le "printemps russe" de Kharkov après le Maïdan. Il est à présent réfugié à Moscou, comme Ian Takhtior, Igor Drouz ou le père Andreï Tkatchev. J'ai appris que le drapeau qui lui sert de fond, et que l'on voit partout au Donbass, c'était lui qui l'avait conçu. Le père Nikita m'en avait offert un, quand j'étais là bas, pour l'accrocher sur ma façade. 

Sergueï Moïsseïev s'est battu pour obtenir l'édification dans la région de Kharkov d'un monument à Alexandre III. Pour lui, Kharkov est une ville russe, il s'appuie sur toutes sortes de détails historiques pour le démontrer. Il a toujours parlé le russe, il se considère comme russe. Il fait allusion au roman de Gogol Tarass Boulba, que je cite souvent moi-même pour corroborer le fait qu'à part les uniates de l'ouest autrefois sous domination polonaise et austro-hongroise, la petite-Russie et la Russie ont une même origine, une même foi et un même destin. Moïsseïev est monarchiste et rêve de réunir comme autrefois les trois Russie en lesquelles il voit l'arche où la civilisation chrétienne trouvera refuge. J'ai été impressionnée par sa force de conviction, sa foi, sa résistance, et j'ai pensé que je devais m'orienter sur ce genre de témoignages face au pessimisme universel, ou pire, à l'imbécilité et à la trahison... Comme il le dit, la femme de Loth, qui s'était retournée en arrière sur Sodome et Gomorhe, a été transformée en statue de sel. Et c'est ce que je fais, en suivant, le coeur saignant, l'épopée de nos derniers paysans trahis. Pourtant, si Dieu était prêt à sauver ces villes maudites pour dix justes, que ne le fait-Il pour 450 000 paysans? 

Sa femme m'a parlé de beaucoup de choses qui n'allaient pas dans la façon dont la Russie gère le Donbass récupéré, et des entraves que mettait, dans tout le pays, l'administration à l'existence et au travail des paysans, comme chez nous. Cependant, je ne suis pas sûre que ce soit au même point. Pour ce qui est des migrants, par exemple, de nombreux Russes me disent: "Mais chez nous, c'est comme chez vous!" Eh bien non. Je le vois bien ici, où je n'ai jamais peur, et même à Moscou. Bien sûr, j'ai parfois des échos de bagarres ou d'agressions, et potentiellement, si l'on n'arrête pas ce qui n'est ni plus ni moins qu'un processus d'invasion, on pourrait obtenir une situation comparable à celle de l'Europe, mais ce n'est pas le cas pour l'instant. Et pour le prouver, une jeune blogueuse française, Gabrielle Voisin, est partie se promener dans un "mauvais quartier" de Pétersboug, où ses amis russes lui déconseillaient vivement d'aller, et n'y a subi aucune agression ni même aucune incivilité. C'est la même chose avec la dictature numérique. Potentiellement, on peut nous l'installer. Mais pour l'instant, on ne sent rien de tel. 

Moïsseïev a déclaré que lui-même, qui n'est pas communiste, pensait que pendant la guerre de quarante avec l'Allemagne, au delà de l'idéologie, il y avait chez ses compatriotes quelque chose de profondément russe qui avait mis Dieu de leur côté, des vertus chrétiennes qui subsistaient et je pense que c'est vrai, cela se sent du reste assez fortement dans le cinéma soviétique sur cette époque, la Ballade du soldat, le Destin d'un homme... Aussi croit-il, et moi aussi, qu'actuellement, la guerre est métaphysique, morale, et que la personnalité des fonctionnaires et des dirigeants n'est pas ce qui joue le plus grand rôle dans son déroulement. 

Cependant, il est vrai qu'existent en Russie des forces négatives, des complicités avec les responsables de ce qui se passe en Occident, des recettes d'asservissement, de dépossession, d'avilissement que tel ou tel cherche à appliquer. D'après Dany, la télé est une entreprise de perversion totalement répugnante, où l'on voit s'étaler ce qui est officiellement condamné chez l'Europe pourrie, mais qui est toujours à la mode au sein d'un certain milieu et chez ceux qui en tirent profit. Mais tout cela se manifeste sans être vraiment appliqué comme un programme planifié.

Des personnages comme Moïsseïev me donnent des raisons d'espérer. Il comprend ce qui se passe, il est courageux, décidé, il fait partie de ces Russes habités par un idéal que rien n'arrête, et des Russes de ce genre, je crois qu'il y en a encore pas mal. Il nous a dit que les "commerçants" ne devraient jamais avoir accès au pouvoir, seulement ceux qui sont prêts à servir et élevés pour cela. Et je partage ce point de vue. Les usuriers et les marchands du temple ne devraient pas avoir accès au pouvoir, en aucune façon, seulement ceux qui ont été élevés pour servir, et ceux qui sont prêts à verser leur sang.

Une amie m'a envoyé une vidéo sur Pereslavl et le café la Forêt, elle est faite par un jeune influenceur, à l'usage des Français, dans leur langue, et je l'ai trouvée très sympa. J'ai écrit en commentaire que j'étais l'auteur des tableaux, et Azamat m'a répondu par une rafale de photos de moi prise par le père Nikita au Donbass, le monde est petit, il se trouve qu'ils sont amis. Mais qui ne connaît pas le père Nikita à Donetsk? Il ne peut pas faire un pas dans la rue sans que quelqu'un ne l'aborde...



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