La belle saison arrive d’un seul coup. Je passe d’un jour à l’autre des après-skis aux sandales. Les arbres verdissent à vue d’œil, les oiseaux chantent de toutes parts, une compagnie de canards me survole en trompettant. L’air est doux, glissant, soyeux sous un ciel calme. Tant de paix à l’issue d’un hiver si long et si rude, c’est comme l’ouverture des portes célestes devant un martyr exténué.
Il y a quelques
jours, le temps commençant à s’adoucir, j’ai voulu aller faire un tour dans le
marécage avec Nini ; mais sur la côte qui mène à la chapelle, la voilà qui vomit et se met à chanceler. Nous sommes redescendues vers la maison, et à
mi-chemin, j’ai du la porter jusqu’à ma voiture puis l’emmener chez le
vétérinaire. Celle-ci est compétente, et elle aime les animaux mais elle m’engueule
comme du poisson pourri. Nini a fait un AVC, elle n’a pas sept ou huit ans,
mais probablement onze, elle m’a donné tout un tas de médicaments très
difficiles à doser et administrer et peu d’espoir. Mais Nini s’accroche, elle a
fait quelques progrès, elle est bien sûr incapable de courir et de bondir
comme elle l’avait fait la veille de l’évènement, on dirait un vieux jouet
cassé, et elle est quasiment aveugle. Tout cela est si soudain, et elle était si heureuse de sa vie ici.... Elle me suit partout, quel que soit son état.
Juste avant...
Je me suis rendue
à l’anniversaire de Vladimir, à Dobrilovo. Il y avait tous leurs amis, et l’évêque
Anatoli. Il parle beaucoup et semble dire des choses fort intéressantes, mais
je le comprends mal, d’ailleurs j’étais très fatiguée, je m’endormais à table.
Dans ce que j’ai saisi, il y avait ceci : « Quand on est jeune, on a
des désirs, des rêves, des projets, et quand on est vieux, on n’a plus que la
vie, et on s’en contente, on la savoure, on la contemple, on apprécie chaque
nuance de la lumière, chaque chant d’oiseau, chaque signe du cosmos, et plus
fondamentalement, on a besoin de simplement converser en silence avec son
Créateur. » C'est exactement ce qui se produit avec moi et, d’une façon
inversement proportionnelle, je supporte mal ce qui trouble cette conversation,
et je suis vite fatiguée des discussions humaines, surtout quand elles se
traduisent par un bavardage vain et torrentiel. Mes yeux se portent vers l’horizon,
les nuages, l’arbre le plus proche, un vol de mouettes. D’après l’évêque
Anatoli, c’est donc une façon de communiquer avec le Créateur, c’est-à-dire de
prier, et j’en suis contente, car je pratique cela à hautes doses, pour moi, c’est
ce qu’on peut aussi appeler la poésie. Il a ajouté que réciter la liste de ses
péchés en confession était moins important que d’évaluer à quel degré on a su
mettre son âme en conformité avec le Créateur, si nous sommes compatibles avec
Lui, et c’est également ce que je ressens. Mais certains prêtres exigent qu’on
se gratte la conscience jusqu’au sang, de sorte que les bonnes femmes éduquées
par eux occupent chacune leur confesseur pendant une demie heure, lors même qu’elles
se confessent et communient tous les dimanches et parfois en semaine.
Ce matin, je n’ai
retenu le père Alexis que deux minutes, il m’a demandé : « Vous allez
communier ? » et son visage habituellement impassible s’est éclairé
brièvement d’une telle douceur que j’en suis restée interdite. Se posant sur ma
tête, sa main m’a envoyé une véritable décharge de grâce.
Après la liturgie,
je suis allée au marché, dans l’espoir d'acheter trois pétunias pour ma
terrasse, c’est encore un peu tôt, il neigeait la semaine dernière, mais j’en
ai quand même trouvé. J’ai passé la journée dehors ç faire ce que préconise l'évêque Anatoli, et ce qui m’a fait
rentrer, ce n’étaient pas encore les moustiques, qui ne vont pas tarder à
apparaître, c’était l’affreux boum-boum de quelque nouveau blaireau du
voisinage aux neurones depuis longtemps détruit par ce pilonage de décibels, profondément nuisible à la nature entière.
Une nouvelle m’a
fait plaisir, et il conviendra naturellement de le confesser la prochaine fois, c’est celle
de la mort brutale, mystérieuse et opportune du principal responsable des
massacres de troupeaux en Sibérie. On peut imaginer, quand on a mauvais esprit,
qu’au sommet, quelque part près du soleil, comme dirait Dieudonné, on n’était pas d’accord
avec cet immonde méfait et qu’on y a mis bon ordre avant que le mécontentement ne prenne des proportions incontrôlables. Ce genre d'accident ne risque pas d'arriver, en France, aux sinistres individus qui détruisent la petite paysannerie à travers ses animaux. C'est la symphonie totale entre la mafia supranationale et ses divers laquais, aucune divergence salutaire.
