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samedi 29 février 2020

Maslenitsa à Davydovo

Comme l'année dernière, Nous sommes allées, avec Katia, fêter la maslenitsa au village de Davydovo, mais nous y avions rendez-vous avec Liéna de Rostov, quelques unes de ses élèves, dont les petites Américaines du père Gleason, le journaliste Vassia de Borissoglebski, et nous y avons retrouvé le père Alexandre de Rostov. Le temps était un peu comparable, bâtard, à la fois froid, glissant et boueux, mais le ciel plus translucide, avec des lueurs et des nuances. L'église m'a fait un effet irréel, comme souvent en Russie, où elles prennent la couleur des nuages, car elles sont souvent blanches ou bleues, avec des coupoles argentées, dorées, métalliques, leurs formes évoquent quelque chose de végétal, de féérique. Elles sont, surtout aujourd'hui, parfois la seule beauté du village, son rêve de perfection et de dépassement, son issue vers le haut, une sorte de nef en partance pour la Beauté qui est au delà de la beauté.
A Davydovo, on fête la maslenitsa, sans concerts, loin de la parodie de mauvais goût tonitruant qui sévit trop souvent ailleurs et notemment à Pereslavl. On sent évidemment que les gens se réapproprient tout cela comme ils peuvent. Mais ils se le réapproprient.
J'ai parlé avec le père Alexandre des ennuis que lui causent sa défense d'un site des environs sur lequel de gros requins ont des vues dévastatrices. Partout la cupidité et l'épaisse vulgarité piétinent ce qu'il reste de poésie, de sacré, ou pour dire plus brièvement et complètement, de vie.
Le père Vladimir m'a demandé de venir chanter avec ma vielle des vers spirituels pendant le carême, et je le ferai avec notre ensemble, et Liéna, naturellement. Comme nous prenions froid, malgré le thé et les crêpes à la confiture de courge (je ne connaissais pas, très bon, la confiture de courge), nous avons décidé d'aller dans un restaurant de Borissoglebsk, pour nous réchauffer.
Au passage, j'ai acheté un tapis circulaire traditionnel, tressé avec des chutes de tissus. Les couleurs en étaient très jolies.
Le restaurant s'appellait l'Arche, la décoration intérieure était vraiment grandiose... Des fausses pierres cernées de marron, avec une fresque d'animaux préhistoriques sur fond vert salade. Nous avons demandé la permission de chanter à table. Arrive une dame, qui se présente comme l'organisatrice des manifestations culturelles locales, et nous invite à un festival de folklore fin juillet, début août. Et la patronne nous a distribué des pirojki gratuitement pour nous remercier d'avoir mis de l'ambiance!
Nous ne chantons en réalité pas assez souvent ensemble dans le cadre des repas, des rencontres amicales, comme cela se faisait autrefois. Car il se constitue petit à petit un répertoire commun de gens qui ont l'habitude les uns des autres, c'est le cas de mes cosaques de Moscou, depuis le temps qu'ils chantent en toutes occasions, ils sont devenus quasiment un seul organisme. Le problème est que nous sommes un peu dispersés, les unes à Pereslavl, les autres à Rostov ou à Borissoglebsk.
Rita adore les crêpes. Mais les réjouissances dans la rue ne sont pas son truc, elle grelottait et ne quittait pas son sac ouatiné!
Katia vient de faire l'acquisition d'une voiture russe tout terrain "patriotique", mais comme elle n'a pas conduit depuis treize ans, elle ne s'est pas lancée dans l'expédition à Davydovo cette fois-ci...

Je discutais avec ma tante Mano des amis que j'ai ici, qui sont généralement hauts en couleurs, et vrais, qui ont une personnalité unique et affirmée. Je me souviens que dès ma jeunesse des années 70, il m'avait semblé que les gens de cette sorte, qui existaient aussi en France, appartenaient tous aux générations antérieures, et cela autour de moi comme dans l'art, la littérature ou la chanson. Elle m'a dit: "Je reconnais qu'avec les Russes, tu as pris l'habitude des alcools forts, non seulement au propre, mais au figuré"!


Katia

Vassia, Maxime, Liéna et Katia
La fête filmée par Vassili Tomachinski

mercredi 26 février 2020

Cheveux

Il faisait - 9 ce matin, et la neige est tombée en abondance, fini l'avant-goût de printemps et du reste, je crains qu'après avoir eu le mois de mars tout l'hiver, nous n'ayons le mois d'octobre tout l'été!
Mais enfin ne soyons pas pessimistes... D'ailleurs je suis allée rêver sur un catalogue de plantes, commander des hostas, du houblon, pour recouvrir le grillage, mais l'année dernière j'y ai déjà planté de la vigne vierge, on verra ce que ça donne; et j'ai aussi déjà du houblon, qui poussait de lui-même, mais pas le classique, le japonais, qui ne donne pas ces petites pendeloques qui rappellent des décorations de Noël et qui font tout le charme du houblon. Et puis je vais essayer de planter des fruitiers nains, un pommier et un mirabellier, car leur système racinaire n'étant pas aussi étendu, ils resteront peut-être au dessus de la nappe phréatique trop proche.
Je projetais d'aller en France, après Pâques, mais je suis l'évolution de la grippe chinoise, sans panique mais avec prudence. Je m'approche de l'âge auquel Attali rêve d'euthanasier les pauvres seniors en surnombre, et je ne suis pas pressée, car mon dernier chat a une espérance de vie de vingt ans, et puis maintenant que j'ai la paix et que je peux écrire, je voudrais enfin le faire. Car je n'en reviens pas mais j'ai relativement la paix. La seule corvée dont je dois encore m'occuper, c'est l'hôpital pour mes genoux. J'ai même réussi à payer mes impôts russes par internet, et cela fut étonnement facile.
J'ai publié un reportage sur la fête de Pâques chez des vieux-croyants et une dame s'indigne de leurs "voiles islamiques", elle voit rouge dès qu'elle aperçoit une tête féminine couverte et des têtes masculines découvertes. Les vieux-croyants en sont restés pour beaucoup de choses au XVII° siècle russe, comme les amish. (https://orthodoxe-ordinaire.blogspot.com/2020/02/un-avant-gout-de-la-joie-venir.html) Mais même dans les églises orthodoxes ordinaires, on met un foulard. Et le reportage se passe essentiellement à l'église. Les femmes se couvrent la tête à l'église, les hommes, au contraire, enlèvent leurs chapeaux. En Russie, il n'y a pas de scandale autour du "voile islamique", les femmes orthodoxes portent des foulards, les paysannes portent des foulards, le climat incite tout le monde à se couvrir la tête, le foulard n'est pas un argument politique, dans un sens comme dans l'autre. Il n'y a pas, en Russie, la même opposition entre les musulmans et les chrétiens. Cela fait des siècles qu'ils se côtoient, avec évidemment de grands conflits, mais enfin, ils se connaissent. Je déteste le voile intégral, et tout le cirque impudent qui consiste à imposer en France un islam inoculé, dont personne ne veut. Mais je dois avouer que lorsque tout cela a commencé, dans les années 90, j'avais un peu de mal à comprendre pourquoi on en faisait un tel plat, à l'époque, c'était la gauche qui en faisait un plat, surtout. Et je voyais à l'horizon se profiler le prétexte pour persécuter les croix, les crèches et les tenues des religieuses, ce que nous avons du reste aujourd'hui. Ma mère portait un foulard dans les années 50, j'en ai porté dans les années 70 ainsi que des turbans, et maintenant, en France, je n'oserais plus le faire, ou bien je me sentirais tenue de le faire pour circuler tranquille, dans un cas comme dans l'autre, c'est devenu un casus belli complètement délirant.
Les musulmans en Russie, je commence à le constater, ont un certain respect pour les orthodoxes. Ils n'en ont pas pour les libéraux qui en rajoutent dans le débraillé et la provocation, pour faire mieux en ce domaine que les Européens, comme c'est souvent le cas chez les occidentalistes russes. Et même, j'en vois soutenir les orthodoxes, en butte aux attaques de ces mêmes libéraux anticléricaux souvent déchainés.
Peut-être parce que les orthodoxes restent fermes sur leurs traditions?
Auparavant en Russie, les filles non mariées montraient leurs cheveux, elles les cachaient une fois mariées. Les hommes eux-mêmes avaient la tête couverte la plupart du temps, mais se découvraient à l'église, tandis que les femmes au contraire, se couvraient. Cependant, même si, au moyen âge, la femme russe était moins libre que la femme française, elle n'avait pas le statut d'une femme musulmane.
Le port du foulard sur la tête découle du fameux texte de saint Paul sur la question. Texte un brin dépassé sans doute. Pour saint Paul, la chevelure des femmes était quelque chose de visiblement très érotique, aujourd'hui, les femmes ont presque toutes les cheveux courts, et montrent tellement leur anatomie, que leur chevelure n'inspire plus les mêmes idées aux hommes. On pourrait aussi penser que ce n'est quand même pas la faute des femmes si les messieurs ne peuvent contrôler mieux leur lubricité. Mais néanmoins, je n'irais pas me battre pour revendiquer le droit d'aller tête nue à l'église. Cela ne me paraît vraiment pas important. Sans compter que l'attitude chrétienne est d'abord l'humilité. donc je mets mon foulard avec humilité, sans me sentir le moins du monde diminuée.
Pour dire le fond de ma pensée, je suis étonnée de voir revendiquer le droit d'être débraillé, impudique, d'avoir des moeurs dissolues, de baiser facile sans jamais s'engager, de massacrer les foetus des enfants conçus au hasard, et la société obtenue à l'issue de plusieurs décennies d'un tel comportement, largement préconisé par toute une propagande, ne provoque pas mon adhésion enthousiaste. J'avoue même comprendre le mépris qu'elle inspire à des populations traditionnelles et les signaux qu'elle envoie à des types agressifs à moitié sauvages venus dans un esprit de conquête et de revanche.
Je vois parfois des hommes de droite exhiber des dessins de pin-ups débraillées, dépoitraillées, avec des minijupes tricolores,un saucisson et une bouteille de pinard, qui proclament: c'est ça la France. C'est-à-dire que tout ce que nous avons à opposer aux conquérants exotiques et à leur religion intolérante et oppressive, c'est une bombasse à la cuisse légère, la bouffe et la boisson. Pas les cathédrales, pas les églises romanes et leur esprit, pas notre culture, notre langue, notre spiritualité bien oubliées, pas nos héros, bien vilipendés, mais l'hédonisme idiot des cinquante dernières années de rinçage de cervelle et de débauche médiocre érigée en principe universel. Parce que non seulement nous nous sommes mis à quatre pattes pour grogner et fouir et pour copuler mais en plus, nous avons la prétention de présenter ce modèle à la terre entière, et de l'imposer par la force de l'OTAN à des populations pas forcément d'accord, même quand elles n'appartiennent pas à l'islam agressif qui est en train de nous bouffer, mais par exemple à la moitié orthodoxe de l'Europe.
On attend le sursaut, mais d'où viendrait-il?
Lorsque je regarde les jeunes folkloristes, ici, les filles ont souvent des foulards ou des coiffes sur la tête, elles portent des robes et des jupes, les garçons des pantalons et des bottes, et ils n'ont pas les mêmes danses, bien qu'ils dansent aussi ensemble, car il y a des danses mixtes, forcément. Même les chansons sont sexuées, il y a des chansons féminines, des chansons masculines et des chansons qu'on peut chanter ensemble. Mais qu'ils sont donc tous beaux, et purs, tellement plus beaux et plus purs que les malheureux ados élevés dans le culte de la mégère et du bandit, gavés de sous-culture de masse importée, qui s'ennuient dans leurs fringues grotesques, tirent des gueules de cent pieds de long, se jettent sur l'alcool et la drogue et commettent bien souvent des méfaits pour défouler leur rancoeur intrinsèque d'avoir été fabriqués aussi médiocres et aussi paumés. D'ailleurs il arrive que les derniers, intégrant les rangs des premiers, soient complètement transfigurés, et euphoriques, peut-être parce que là aussi, il y a quelque chose de plus vital et de plus important que de montrer ou non ses cheveux ou son cul?


lundi 24 février 2020

Maslenitsa

Petit séjour à Moscou, pour ma leçon avec Skountsev. Je l'ai retrouvé dans son centre d'activités du nord de Boutovo, à l'autre bout de la ville. Il a pris la vielle de Vassia et y a apporté des modifications qui auraient sans doute arraché des hurlements à son concepteur. Mais je dois dire que j'arrive à chanter avec, ce qui m'était plus difficile avant, comme il me l'a dit: "je t'ai remplacé les cordes métalliques par des cordes naturelles, ce son européen métallique par un tendre son russe." Et puis il a fait en sorte que la clé qui commande le bourdon soit placé de mon côté, afin que je puisse facilement passer de quarte en quinte et en octave. Nous avons pris le thé ensemble, et il m'a confirmé que le folklore connaissait de plus en plus de succès dans la jeunesse. Et que cela s'accompagnait d'un retour aux traditions russes. Cela correspond à mes propres observations et au contenu d'un petit film documentaire avec des sous-titres anglais que je place en fin de chronique. Film où j'ai trouvé des choses que j'ai observées: le folklore unit les gens qui le pratiquent, les jeunes y trouvent une communauté, ils sont recentrés, leur vie y gagne en intensité et en chaleur humaine, et ils y trouvent ce qui nous manque à tous, une inépuisable source de créativité. J'en avais parlé l'avant-veille dans le roman que j'écris maintenant, et mis dans la bouche d'un de mes héros plus ou moins le discours que tient un jeune amateur de break dance qui a trouvé mieux dans la danse russe, sa danse traditionnelle à laquelle on s'acharne à substituer, comme partout ailleurs, des ersatz étrangers qu'on nous fait passer pour très chics.
Skountsev me dit, ce que j'ai remarqué aussi, que les gens riches sont ceux qui détestent le plus leur pays, comme chez nous, et qu'ils élèvent leurs gosses dans la haine de leur propre culture, les envoyant faire leurs études en Europe ou en Amérique et contribuant à grossir les rangs de cette caste internationale de poux gorgés de sang et de fric qui cherchent à anéantir tout ce qui est enraciné et traditionnel.
Le retour à la terre le fait sourire: "J'ai essayé, les gens n'ont pas besoin de nous et nous prennent pour des débiles, assez tordus pour laisser la ville où ils ont la chance de vivre pour aller récolter des vieilles chansons dans les campagnes disgraciées...
- Tu ne m'étonnes pas, chez vous comme chez nous, cela fait des temps que l'on répète aux gens dès l'enfance que seuls les imbéciles restent à la campagne, que tout métier stupide vaut mieux que d'être "au cul des vaches" comme disait mon grand-père. N'empêche que c'est pourtant la seule solution si nous voulons retrouver un avenir. C'est pourquoi procéder par installation de communautés n'est sans doute pas une mauvaise idée, tant que le pouvoir laisse faire. En France, par exemple, deux choses me gênent. D'abord l'état s'en mêlera forcément et s'en mêle déjà, dès que la chose prend trop d'ampleur et peut compromettre les trafics des lobbys de l'agro-alimentaire, et puis ces communautés de Français se croiraient la plupart du temps déshonorés de retourner aux traditions françaises en même temps qu'à la terre. Ils font de la musique exotique, africaine, indienne, ils sont chamanistes ou bouddhistes, coupés de leurs ancêtres, de leur foi et de tout ce qui a fait notre pays. Alors que les Russes, à part ceux qui sont néopaïens, et ça nous avons aussi, lorsqu'ils retournent à la terre, retournent au folklore, aux traditions russes et à la foi orthodoxe, ou vieille-croyante. C'est pourquoi j'ai davantage d'espoir pour la Russie que pour la France. Quand tu vois que même le pape aspire à nous voir disparaître dans un magma mondialiste..."
D'après lui, les vieux-croyants eux-mêmes ont toutefois du mal à maintenir leur genre de vie préservé contre les assauts de la modernité. Les filles partent en ville où elles se font violer ou séduire et deviennent comme les autres. Mais je pense que la lutte est notre seule façon de rester dignes et vrais, et ce que le folklore apporte aux jeunes et même aux moins jeunes, c'est le début du salut, de la dignité et de la noblesse, du sens retrouvés.
Skountsev envisage de venir me voir, et même de conduire un stage d'initiation au folklore, si je parviens à organiser cela avec Katia.

 "Musique native"(sous-titres anglais)

C'était à l'église le dimanche du Jugement Dernier et aujourd'hui commence la semaine grasse avant le carême ou maslenitsa. Crêpes à volonté et même quasiment obligatoires. A l'église, ça sentait déjà le carême. Les prêtres étaient habillés de brocart violet, c'était extrêmemement beau, car les étoffes étaient de qualité, elles rappelaient des tissus anciens aux reflets sourds sur un fond sombre. Aux vêpres on a chanté "sur les fleuves de Babylone". Je me suis confessée à mon père Valentin, et c'est le père Théodore qui m'a communiée sous le nom de "Lavrentia". Je regardais mon père Valentin et son équipe, et mon coeur se dilatait d'amour pour eux.
A la maison, on finissait les viandes et les charcuteries, et on commençait les crêpes. Ce sont les filles de Liéna qui les font, et elles s'en sortent très bien. J'ai parlé au père Valentin de mon sentiment de faiblesse et d'inachèvement spirituel, que je ne combats plus tellement, parce que j'ai l'impression que c'est peine perdue, et que peut-être la même chose n'est pas demandée à tout le monde. "Plus on vieillit et plus il est difficile de se réformer... m'a-t-il répondu.
- Oui, a renchéri Liéna à ma grande suprise, vous avez l'impression de faire des efforts pour lesquels vous n'êtes pas prévue et qui ne vous mènent pas là où il faut, eh bien si ça peut vous rassurer, moi aussi, il faut tenir compte de ce que l'on est".
Liéna parait souvent plutôt rigide, c'est pourquoi je ne m'attendais pas à cet aveu. Et je l'ai vue un jour retenir ses larmes quand je lui ai raconté que j'avais perdu le seul bébé que j'ai conçu (hors mariage) de ma vie...
Le père Valentin, me raccompagnant à ma voiture, m'a reproché de ne pas rester assez longtemps. Mais je n'avais pas d'affaires assez chaudes pour le temps qui a de nouveau changé. Le printemps précoce est revenu à la norme de fin d'hiver. Je lui ai dit que je reviendrais régulièrement prendre des cours avec Skountsev. Et sur la route, je réalisais à quel point je l'aimais, lui et sa famille, à quel point ils faisaient tous partie de moi. Et aussi les prêtres de notre paroisse, et les fidèles, et tout leur pays, toute la Russie que je recommande à Dieu. Je regardais défiler ces forêts, de chaque côté de la route, je regardais les nuages qui laissaient transparaître le ciel, et je ressentais combien ce paysage qui n'était pas celui où j'ai grandi, et qui me manque souvent, m'était pourtant cher, ce Nord mythique, dont j'ai pris depuis longtemps la direction et qui m'a avalée.


mercredi 19 février 2020

Pavlenski, fol-en-Christ?

Voici un passage qui vaut le détour et qu'on m'a communiqué sur facebook. Comment dire n'importe quoi avec un aplomb prétentieux sur un sujet qu'on ne connait pas et qu'on ne peut absolument pas comprendre, parce qu'on n'est plus équipé des récepteurs nécessaires. Quand l'auteur  de cette déclaration dit que personne ne sait ce qu'est un fol-en-Christ en France, à part les orthodoxes, en effet, personne ne le sait, mais il ne le sait pas davantage lui-même. Comme il en discute avec beaucoup d'autorité, des tas de gens vont le croire. Et c'est si souvent que je vois ce genre de choses, qui aggrave le tohu-bohu de bêtises abrutissantes dont le bon peuple est de plus en plus gavé! Voici ce texte :

Affaire Benjamin Griveaux, qui est Piotr Pavlenski ? Piotr Pavlenski est un fol-en-christ, il s'agit d'une secte du Christianisme dont les membres abandonnent leurs biens matériels et mènent une vie de transgression des conventions sociales dans un esprit religieux. Sa variante Russe (Le iourodivy, юродивый) s'accompagne de pratiques hybrides entre Christianisme Orthodoxe et Chamanisme. Ce sont des prédicateurs un peu fous mais généralement pacifistes. Piotr Pavlenski s'est fait connaitre en Russie au travers de ses prédictions comme tous les fols-en-christ. En Europe il est classé comme opposant à Poutine comme tous ceux qui critiquent la Russie en somme. Mais les Fols-en-Christ sont des opposants à tout par nature. Bref c'est un fou, en Russie, pour protester contre je ne sais quoi et pour démontrer sa foi en Dieu, il s'était fait clouer les couilles sur la place rouge (cf image plus bas), puis les juges Russes ayant l'habitude des fols-en-christ l'ont relâché avec une petit condamnation pour exhibitionnisme et trouble à l'ordre public. Immédiatement l'Europe l'a édifié en héros anti-poutine et lui ont accordé un asile politique en France alors qu'il n'avait pas de problème particulier avec la Russie. Aussi tôt en France, en bon Fol-en-Christ qu'il est, il a pratiqué ses prédictions chamaniques puis déclaré que la France était un pays de merde, contrôlé par les banques, il s'est donc logiquement fait photographier en train de foutre le feu à la porte de la banque de France (cf photo plus bas). Évidemment il s'est fait arrêter et condamner sous des charges plus lourdes qu'en Russie et à peu près la même condamnation légère après intervention de ses soutiens énarques, les juges ne comprenant pas cet idiot fanatique, car personne ne sait ce qu'est un fol-en-christ en France, mais surtout après un incendie volontaire. Bref, il a ainsi, au travers de son image d'opposant, connu toute la classe politique en tant que héros anti-poutine alors qu'il n'est anti rien ou anti tout, puisque Fol-en-Christ, et dans son cas aussi un zozo décérébré. Et c'est probablement au cours de ces rencontres avec nos crétins de l'ENA qu'il a connu Griveaux et sa maitresse avec laquelle il faisait toutes ses conneries qui ne regardent que lui d'ailleurs, mais passons. Mais s'il y a une chose à comprendre sur les fols-en-christs c'est que c'est par le dénudement et la transgression qu'ils démontrent leur foi en Dieu et atteignent l'art de la divination, les milieux partouzards ont donc beaucoup de ces croyants bizarres, c'est probablement comme ça qu'il a entretenu des relations "amicales" avec la maitresse de Griveaux. En tant que mentor religieux avec qui on se met à poils et on se confesse, sans acte sexuel attention, sans quoi les révélations ne viennent pas (mais c'est un détail d'abstinent ça et qui ne concerne pas les Khlyts par exemple qui sont plus durs dans la transgression, vous comprendrez plus bas). Il semble à présent qu'après s'être fait jeter par Griveaux, la maitresse, lors de confessions à Pavlenski , lui ait donné toutes ces preuves qu'il a utilisées en bon fol-en-christ qu'il est. N'oubliez pas l'importance de la transgression dans leur pensée. Bref, il se retrouve maintenant accusé d'être pro-russe, parce qu'à chaque fois qu'il se passe qqc en occident, il faut accuser Poutine. Mais même Pavlenski a déclaré ne plus être lié à la Russie, ni être pro Français, ni vouloir aider Hidalgo, c'est pour Dieu qu'il fait ça ... Mais ici, ils partent en banane. Autre fol-en-christ connu : Raspoutine qui dans son cas était aussi Khlyst, une autre variante Orthodoxe de ces croyances les khlysts considéraient la débauche comme une sorte d'étape purificatrice sur le chemin de la rédemption. Ils rejetèrent les Écritures et la vénération des saints et croyaient en une communication directe avec un saint esprit, incarné en chacun. Cette idéologie gnostique s'accompagnait du rejet du clergé, mais les membres de la secte pouvaient, s'ils le souhaitaient, librement se rapprocher de l'Église traditionnelle sans devoir changer leurs croyances, c'était le cas de Raspoutine par exemple. Voilà, circulez, il n'y a rien à voir, c'est un non événement, juste une ordinaire affaire de cul ...

Avant d'examiner point par point ce tissu de bêtises, je donnerai  la définition qui figure au dos du livre manifestement devenu introuvable "les fols-en-Christ" d'Irina Goraïnoff: 

La folie d'amour de Dieu pour l'homme, la "folie de la Croix", les injonctions impossibles du Sermon sur la Montagne ont suscité une étrange forme de sainteté, la "folie en Christ" que l'on trouve partout dans le monde chrétien, mais qui est devenue une tradition constante et reconnue dans l'Eglise orthodoxe, plus particulièrement en Russie. 
Simulant la folie ou réellement animé d'une véritable folie évangélique face à tous les pharisaïsmes, le "fol-en-Christ" témoigne du monde à l'envers des Béatitudes par une espèce d'humour supérieur, tantôt tragique et tantôt bouffon. On le trouve parmi les prostituées et les "publicains" de son époque. Il lui arrive de jeter des pierres sur les maisons des bien-pensants. En Russie, au XVI° siècle, la folie-en-Christ a même pris l'allure d'un prophétisme politique et social: les "fols" affrontent le tsar le plus terrible, lui offrent de la viande crue en carême, distribuent aux pauvres les biens des spéculateurs.
Le fou, à travers la plus déconcertante marginalité, apparaît comme totalement libre.

 il s'agit d'une secte du Christianisme dont les membres abandonnent leurs biens matériels et mènent une vie de transgression des conventions sociales dans un esprit religieux. Sa variante Russe (Le iourodivy, юродивый) s'accompagne de pratiques hybrides entre Christianisme Orthodoxe et Chamanisme. Ce sont des prédicateurs un peu fous mais généralement pacifistes
Cette forme de sainteté parfaitement orthodoxe qui connut beaucoup de cas illustres, comme saint Basile le Bienheureux ou Nicolas le fol-en-Christ qui arrêta Ivan le Terrible à Pskov, ou encore Xénia de Pétersbourg, n'a absolument rien de sectaire, ni rien de chamanique, comme nous l'indique la citation donnée plus haut. Saint Gabriel de Géorgie qui brûla publiquement un portrait de Lénine, en est une des illustrations les plus récentes. Piotr Pavlenski qui, à ma connaissance, n'est pas spécialement croyant, n'a rien d'un fol-en-Christ et tout d'un dingue authentique des plus malsains, entre anarchisme et nihilisme, folies d'ordre idéologique et non spirituel . C'est parce qu'il se présentait comme un opposant de Poutine que les imbéciles au pouvoir lui ont fait si bon accueil

 Mais s'il y a une chose à comprendre sur les fols-en-christs c'est que c'est par le dénuement et la transgression qu'ils démontrent leur foi en Dieu et atteignent l'art de la divination, les milieux partouzards ont donc beaucoup de ces croyants bizarres, c'est probablement comme ça qu'il a entretenu des relations "amicales" avec la maitresse de Griveaux. 
Aucun fol-en-Christ n'a jamais été partouzard, ni saint Basile le Bienheureux, ni Xénia de Saint-Pétersbourg, ni Gabriel de Géorgie, je n'ai jamais entendu dire une chose pareille, sauf ici, de la part de cet individu, qui raconte avec complaisance de grosses salades sur un sujet qu'il ne connaît absolument pas.
Autre fol-en-christ connu : Raspoutine qui dans son cas était aussi Khlyst, une autre variante Orthodoxe de ces croyances les khlysts considéraient la débauche comme une sorte d'étape purificatrice sur le chemin de la rédemption. Ils rejetèrent les Écritures et la vénération des saints et croyaient en une communication directe avec un saint esprit, incarné en chacun. Cette idéologie gnostique s'accompagnait du rejet du clergé, mais les membres de la secte pouvaient, s'ils le souhaitaient, librement se rapprocher de l'Église traditionnelle sans devoir changer leurs croyances, c'était le cas de Raspoutine par exemple.
Raspoutine n'a jamais été considéré comme un fol-en-Christ, plutôt comme une sorte de "starets" ce qui n'est absolument pas la même chose, et qu'il n'était pas non plus d'ailleurs. C'était peut-être plutôt un "extrasens", un guérisseur. J'aime bien le ils croyaient en une communication directe avec un saint esprit, incarné en chacun qui prouve la solidité et la profondeur des connaissances de l'individu en la matière. Cela assorti d'un idéologie gnostique qui fait savant et qui étaye. 

Pour moi, il est clair que Pavlenski est juste un taré, un de ces personnages qui ressortent quand on leur en donne licence et que des gens sont assez cons pour leur accorder de l'importance. Or c'est ce qu'a fait notre classe politico-médiatique en lui donnant un statut de dissident et en l'accueillant à bras ouverts. Elle récolte ce qu'elle a semé. Demain, ce sont tous les jihadistes et les bandits qu'elle protège qui lui témoigneront leur reconnaissance, et cela sera pour elle certainement un retour de bâton plus sévère que la farce pitoyable offerte par Pavlenski.  

Je recommande à ceux qui ont envie de savoir ce qu'est vraiment un fol-en-Christ de lire le magnifique roman de Vodolazkine "les Quatre Vies d'Arséni" chez Fayard. Ou de regarder ce petit dessin animé sans sous-titres parce que sans paroles, mais très compréhensible. 

 

dimanche 16 février 2020

La beauté


« Poursuivez l’amour. Recherchez l'amour de Dieu chaque jour. Avec l'amour vient toute la multitude des bienfaits et des vertus. Vous aimez de sorte que vous êtes aimés des autres en retour. Donnez à Dieu tout votre cœur, afin que vous demeuriez dans l’amour :
"Dieu est amour ; et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui." (1 Jean 4:16).


Vous devez faire preuve de beaucoup d'attention dans vos relations l’un avec l’autre et vous respecter mutuellement en tant que personnes sacrées, en tant qu'images de Dieu. Ne focalisez jamais votre regard vers le corps ou vers sa beauté, mais vers l'âme.
Faites attention au sentiment d'amour, car lorsque le cœur n'est pas réchauffé par la prière pure, l'amour risque de devenir charnel et contre nature. Il court le risque d'enténébrer l'intellect et de brûler le cœur.
Nous devons vérifier chaque jour que notre amour procède toujours bien de celui qui nous lie au Christ.

Celui qui veille à garder pur l'amour, sera protégé des pièges du diable qui essaie lentement - lentement de transformer l'amour chrétien en un amour ordinaire et simplement émotionnel. »

St PAÏSSIOS
ma mère...
 J'aime beaucoup saint Païssios,  mais quand je lis ce genre de textes, je me demande au fond si je suis vraiment chrétienne. Je comprends qu'un moine qui veut complètement se consacrer à l'amour total et universel ne puisse s'embarrasser d'une famille, le père Barsanuphe me disait: "J'ai renoncé au fromage pour avoir le dessert." Ca je comprends. Mais que veut dire: "l'amour risque de devenir charnel et contre nature?" Car l'amour charnel est éminemment naturel, comme tout nous le démontre partout. Tout, les fleurs, les oiseaux, les insectes, les mammifères et nous mêmes. S'il y a une chose qui me parait vraiment naturelle, vitale et tyrannique, c'est bien celle-là, c'est même de ne pas s'y livrer qui n'est pas naturel, et qui vous le rappelle par des crises de tristesse profonde, de détresse sans remède et des manifestations psychosomatiques diverses. 
Saint Paul en remet une couche dans l'épître que j'ai lue ce matin. "Le corps n'est pas fait pour la fornication". Eh bien si quand même, un peu, et du reste ailleurs, il écrit avec réalisme qu'il vaut mieux se marier que de brûler. Je suis prête à entendre toutes les explications qu'on voudra bien me donner, car je ne les ai pratiquement jamais obtenues. Dieu fabrique deux êtres différents et complémentaires, un homme, une femme, complémentaires physiquement et intellectuellement, sans doute même spirituellement. Complémentaires comme la prise du fer à repasser mâle et la prise à repasser femelle utilisées par ma tante Renée, il y a fort longtemps, pour m'expliquer concrètement ce que je savais au fond déjà, tellement c'est simple et logique. Il s'est arrangé en plus pour que l'opération soit le résultat d'un enivrement mutuel intense et d'un acte qui prévoit, en principe, si l'on fait abstraction de tous les procédés barbares inventés par la bigoterie du XIX° siècle pour rendre la chose mécanique et sinistre comme un film porno, d'un plaisir tout aussi intense. C'est prévu pour ça, c'est inscrit dans notre chair, et même, ce plaisir contribue à favoriser la procréation à laquelle nous étions invités à participer de façon furtive, triste, moche et probablement douloureuse par cette même bigoterie. Evidemment, un phénomène aussi puissant engendre toutes sortes de dérives et de vices, mais cela est un autre débat. Séparer le corps d'une de ses fonctions me paraît une étrange gymnastique cérébrale et même, à la limite, séparer le corps et ses fonctions de l'âme à laquelle il sert de matrice. Il ne viendrait pas à l'idée d'interdire de regarder la beauté de la nature que nous percevons par les yeux ou bien de nous dire de fermer nos oreilles aux magnifiques chants d'église, ou à la musique classique, de ce côté-là, pas de problèmes. Notre équipement naturel et les joies qu'ils nous procurent ne sont ici pas trop remis en question, et Dieu sait que j'ai regardé de tous mes yeux et écouté de toutes mes oreilles, et je continue à le faire. 
Encore que là aussi, cela pose question. Ne focalisez pas sur la beauté, ne regardez que l'âme, comme si, souvent, l'une n'était pas fonction de l'autre! Effectivement, il y a des gens qui sont très beaux d'aspect et peu reluisant à l'intérieur, mais je ne crois pas que cela soit systématique. Quand le prince Muichkine est tétanisé par la beauté de l'apparemment infernale Nastasia Philippovna, il saisit que son âme est plus noble qu'elle n'en a l'air. La "beauté" d'un être vil est souvent vulgaire et déplaisante. Si l'on regarde par exemple Macron, il a techniquement des traits plutôt harmonieux, et nombre d'imbéciles ont voté pour lui parce qu'ils le trouvaient beau. Or il a tellement l'air d'un traître, d'un personnage à la fois vaniteux, arrogant et plein de bassesse, que personnellement, il ne m'aurait jamais rien inspiré de licencieux. Il existe aussi des beautés fatales, ce qu'on appelle la beauté du diable, qui nous ramènent à l'exemple de Nastasia Philippovna, ou bien de Stavroguine, qui n'est pas absolument dénué de noblesse, mais si enfoncé dans le péché, qu'après avoir succombé, Lisa lui déclare que si elle restait avec lui, elle aurait l'impression de vivre avec une araignée.
Enfin cette beauté, qu'on nous demande de ne pas regarder, elle est elle-même l'oeuvre de Dieu, elle est à mes yeux un mystère qui m'a toujours éblouie. Enfant, je regardais les gens beaux avec ravissement, et j'en avais beaucoup autour de moi. Pourquoi Dieu a-t-il fait les gens beaux si ce n'est pour qu'ils soient attirés les uns par les autres, en vertu de leur complémentarité et pour obtenir un enfant qui devrait être conçu dans le bonheur intense et la tendresse mutuelle au lieu de l'être par une martyre rigide qui ferme les yeux en pensant à la France?
Je n'ai jamais vraiment parlé de cela à fond avec mon père spirituel, et j'avais même entrepris de le faire sous forme d'essai sur la question, mais il m'avait dit un jour qu'au delà de la dimension naturelle il fallait atteindre la dimension surnaturelle. Cela, je peux le comprendre, c'est ce que le père Barsanuphe m'avait exprimé avec son histoire de fromage et de dessert. Et le père Barsanuphe ne condamnait absolument pas la "chair" et son péché. Il m'expliquait que le but du mariage, c'était avant tout l'amour et que rien n'était péché entre un homme et une femme que l'Eglise avait unis. Il m'aurait répondu autrement que je ne me serais d'ailleurs pas convertie, tellement la pudibonderie me révulse. Mais dans ce passage du naturel au surnaturel, pourquoi effectuer des catégories et opérer des exclusions? L'amour inférieur, supérieur et tout ça? L'amour, c'est l'amour.
Dans le livre dont j'ai parlé hier, Arséni commence par vivre avec une jeune fille un amour total, mais il a tellement peur de la perdre qu'il finit par la mettre en danger de mort, et de perdition, et c'est après sa perte que cet amour devient surnaturel. Ce n'est pas le contraire, l'amour de Dieu qui devient charnel et ordinaire. Cet amour de Dieu, il n'est pas si facile à atteindre, et quand on n'est pas moine, quand on n'a pas renoncé au fromage pour le dessert, il nous arrive par toutes sortes de canaux inattendus, comme dit ma tante Mano, la vie n'est pas conformiste. Dieu non plus.
Ce qui me gêne, c'est ces séparations, ces catégories et ces hiérarchies pratiquées dans le tissu du créé, celui du vivant, et celui du divin dont il procède.
C'est pourquoi d'ailleurs pas mal de textes religieux me découragent et m'ennuient, quand ils n'ont pas de dimension poétique. Quand l'Esprit n'y est pas vraiment, qui unit toutes choses et souffle où il veut.

samedi 15 février 2020

Lavr

C'est le printemps, aujourd'hui, pour la fête de la sainte Rencontre, il fait un beau soleil chaud et tout fond, et je m'en réjouirais, si je ne craignais un retour de bâton au mois de mars. De plus, je suis malade, j'ai pris froid. Et je ne suis pas allée à l'église, je suis juste sortie nourrir les oiseaux et chercher Schtroumpf qui avait disparu. Le petit salaud était passé chez les voisins...
Ma maison a été transformée en appartement communautaire par l'installation des deux poètes, qui essaient de rester discrets, mais nos deux logements ne sont pas assez séparés pour cela, et un continuel va et vient d'animaux oblige sans arrêt les portes à s'ouvrir.
L'émission de télé à laquelle j'avais participée est passée hier. Je le sais, parce que le type qui avait acheté mon studio il y a deux ans m'a appelée pour me le dire, et aussi Valia qui travaillait au café. Je pressens qu'à Pereslavl, on va finir par me demander des autographes...

Il me semble que mes deux romans ont des qualités littéraires, d'après des avis qui comptent à mes yeux et ma certitude intérieure, mais il suffit que j’en publie un extrait pour qu’à part quelques fans inconditionnels, tout le monde évite de commenter, et même à mon avis de lire. Je pense que le jour où, mettons, Yarilo sortira en traduction russe et aura, je l’espère, un écho, tous ceux qui tournent autour de ces romans comme s’ils avaient peur de marcher dans la merde arriveront la queue basse et frétillante sur la trace de la renommée, non parce qu'ils auront eu la curiosité d'aller voir, mais parce que d'autres l'auront fait avant eux.
J’ai un peu avancé mon roman sur la modernité maudite, et je commence à avoir espoir d’en tirer quelque chose de bien. Il trouvera sans doute plus facilement un public, car le thème sera perçu comme nous concernant immédiatement, alors qu’en réalité, Yarilo et Parthène nous concernent d’aussi  près.
Je lis le magnifique roman de Vodolazkine, Lavr, qui a été traduit en français sous le titre « les quatre vies d’Arséni ».  Malgré son sujet médiéval et son style profondément original, ce livre a connu un grand succès ici, et il est traduit en vingt langues. Pourtant, Dieu sait qu’il est atypique, comme disait un éditeur à propos du mien, pour justifier son refus de le lire.
Mon roman est parfois écrit comme un scénario, une pièce de théâtre ou même une bande dessinée, ce qui n’est pas du tout le cas de Lavr, qui nous plonge complètement dans une autre vie et la vie d’un autre, la vie de cet Arsène aux quatre vies, personnage si pur et si russe, tour à tour médecin populaire de génie et fou en Christ. Ce temps médiéval où nous sommes plongés, qui est lent, riche, enchevêtré, qui s’épanche comme un fleuve et s’ouvre comme un horizon, pour déboucher parfois sur le nôtre, des mots anachroniques surgissent dans des discours en russe ancien, un fou en Christ prévoit la place des Jeunesses communistes à l’endroit du monastère où il se trouve, ce temps est élastique, vivant, infini, et nous sommes avec Arsène qui nous rejoint aujourd’hui, la frontière entre aujourd’hui et hier n’existe plus. C’est ce que ce roman a de plus extraodinaire à mes yeux. Ce n’est pas une reconstitution historique, c’est un voyage, non dans le temps, mais au cœur du temps. Et la preuve pour moi que ce temps médiéval, élément naturel de la sainte Russie, est toujours là, que sa dimension existe, et c’est sans doute cela qui m’a attirée ici. Bien entendu, il y a pas mal de Russes qui sont sortis de ce temps vivant, éternel, élastique et infini. Ils sont devenus des posts-modernes, des post-soviétiques, ils n’appartiennent plus à rien. J’en vois des exemples libéraux, et des exemples communistes, qui me rappellent les pires équivalents de Français actuels déracinés et programmés. J’ai même vu une femme déclarer carrément qu’elle ne se considérait pas comme russe , mais comme soviétique, ce qui d’ailleurs est parfaitement exact, j’ai toujours été persuadée qu’un communiste russe était un communiste raté, trop pétri de littérature et de poésie classiques russes ou de folklore survivant, dont on n'avait pas réussi à faire un "homme nouveau". Le communisme s’étant établi dans la haine acharnée et meurtrière de tout ce qui était russe, on ne peut en effet pas être russe et soviétique. Comme d’ailleurs on peut difficilement être français et  détester tout ce qui précède 1789. Et ce qui me fait parfois peur, c’est de constater que cette haine de la Russie, chez les individus de ce nouveau peuple qui n’a plus de pays, puisque l’URSS est morte mais que la Russie lui a quand même survécu, reste très vivace, elle est même ulcérée de ne pas avoir hérité du paradis matérialiste promis, et cherche des traîtres et des ennemis du peuple  à qui faire endosser cet échec. Mais cette entité énorme de la sainte Russie que représente Arséni est restée partiellement vivante, c’est une pâte faite de nature illimitée, de gènes slaves, scandinaves et finnois, de paganisme survivant, de christianisme ardent devenu consubstantiel, de communion évangélique avec les autres, de tradition orale, d’orthodoxie encore intacte. Et tout cela communique et fermente, et quand on entre dedans, alors on retrouve le monde d’Arséni, avec ses prolongements infinis, ce mouvement incessant de la vie à la mort et de la mort à la vie, ces liens entre ceux d'ici-bas et ceux d'au-delà. Vodolazkine lui-même en fait partie. Et ses lecteurs…

jeudi 13 février 2020

isolats

Ca y est. Nouvelle carte pour la voiture, mais je n'ai pas eu à changer mes plaques, et ça, c'est vraiment bien. D'autant plus que je n'aurai plus à faire de démarches jusqu'à ce que je change de voiture, ce qui n'est pas demain la veille.
Je suis restée là bas dedans près d'une heure. Un bonhomme faisait immatriculer je ne sais combien de véhicules, ça n'en finissait pas. On m'a demandé de payer des droits, mais où ça? Oh c'est pas dur, vous voyez l'épicerie, là bas? Il y a un "terminal"...
Je chancelle sur la glace jusqu'à l'épicerie, l'épicière me fait tout cela par la borne électronique, qui vous rend la monnaie sur votre téléphone.
Retour chez les flics. Je change de guichet. Et un long moment plus tard, je reçois la carte plastifiée.
Dehors ma voiture était bloquée par une file de camionnettes de l'usine à pains de Pereslavl. Elles étaient examinées par un policier.
Tout cela se passe à 40km de chez moi, dans un gros bourg qui a dû être pittoresque.
J'ai pris une brave dame en stop, qui avait du être jolie, ça se voyait encore. Du village d'Ivanovskoïe, où tout est parfait, mais il n'y a pas de travail. Il y a des terres partout autour, la forêt, mais pas de travail, et n'y aurait-il pas moyen de la cultiver à nouveau, cette terre? De monter des points de vente pour ce qui serait produit localement? Pourquoi faut-il tout acheter à Moscou, à Iaroslavl, sur internet? Pourquoi aller chercher dans les chaines de supermarchés des légumes et fruits de merde, des produits laitiers et des oeufs de merde? C'est la même problématique qu'en France, un tissu social ravagé par la modernité, des populations déracinées, à la merci de technocrates, de fonctionnaires et d'oligarques gorgés de sang et de fric.
Je m'intéresse énormément aux communautés qui se développent en Russie, car contrairement aux communautés françaises qui font presque toujours dans l'exotisme et le multiculturel, le bouddhisme et le chamanisme, les tablas népalais et le tamtam, les communautés russes sont au pire, néopaïennes,mais toujours russes, à moins naturellement qu'elles se créent chez les bouriates ou les tatars, mais je connais moins bien la question, et ici, depuis les premières tribus finnoises assimilées, ce sont les Russes qui vivent traditionnellement. Les communautés ont donc généralement une église au centre et des activités plus ou moins folkloriques et artisanales locales.
Il en est une près d'Istra, à une heure de Moscou, qui cherche à s'agrandir, à attirer du tourisme, elle a une orientation artistique, on y fait des céramiques et des icônes brodées magnifiques.
 https://www.facebook.com/profile.php?id=100000517634252
Autrefois, les femmes ne peignaient pas d'icônes, mais les brodaient. Maintenant, la plupart des iconographes sont des femmes et malheureusement, souvent, elles ont un côté appliqué et bigot qui privent leurs oeuvres de vie et d'inspiration, mais les icônes brodées de cette communauté sont dignes des ateliers d'Anastassia Romanovna, femme adorée d'Ivan le Terrible.
Cette communauté cherche des artistes pour agrandir le village.





mercredi 12 février 2020

Portrait

La tempête de neige a laissé la place à un temps mou et gris, avec un sol glissant et visqueux. J'ai des choses à faire et je procrastine, car tout me paraît insurmontable. Je me suis laissé convaincre d'héberger des amis que leur proprio met à la porte, ce sont des gens tout à fait corrects mais je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée ni ne sait combien de temps cela durera. J'envisage de louer à l'année si j'en ai la nécessité financière absolue, et pour ce faire, il me faudrait complètement isoler la partie des locataires, si je veux m'éviter des accès de sadisme... en attendant, je peux en avoir besoin pour des hôtes provisoires, français, ou autres.
J'ai fait tapisser les toilettes des hôtes par la soeur de l'électricien, Olga. J'avais pris le seul papier peint qui n'était pas hideux, une imitation de carreaux blancs et rouges, gaie,claire et sans prétention. Le reste n'était que couleurs sinistres, débauche de dorures, fleurs géantes viôlatres, rosâtres, verdâtres qui avaient quelque chose d'inquiétant et de carnivore... "Quelle importance, pour les toilettes?" me dit Olga. Eh bien même aux toilettes, je n'ai pas envie de me sentir guettée par de grosses fleurs carnivores aux nuances de viande écorchée.
Olga est très remontée contre le gouvernement, elle a du mal à vivre. Elle dirige le choeur d'un monastère, fait du bricolage chez les uns et les autres, elle a des chèvres et des poules. Ce qui la gêne pour se faire embaucher quelque part, c'est sa fille, dont elle veut pouvoir s'occuper.
J'ai reçu une lettre, une vraie lettre par la poste, de mon amie Claire, de Cavillargues. Qu'est-ce que j'en ai échangé des lettres, dans ma vie! C'est même un genre littéraire que j'affectionne. Et là, j'en ai perdu l'habitude, les chroniques me tiennent lieu de lettres collectives, de lettres ouvertes mais on n'en attend pas la réponse, qui arrive cachetée avec un timbre dessus et une adresse au dos qui évoque un endroit plein de souvenirs. Cette lettre a voyagé moins longtemps que je ne pouvais le craindre, une petite quinzaine de jours.
Elle me dit qu'à Solan, la jeune novice va prononcer ses voeux dans quelques jours. Cette jeune fille a eu la vocation dès l'enfance, et je l'ai toujours trouvée d'une étonnante pureté, "une belle petite âme", me disait la mère Hypandia. Oui, une belle petite âme à qui j'adresse toutes mes félicitations.
D'après la rumeur publique, Solan ne prend pas position dans le conflit entre les deux patriarcats, ce qui est sans doute beaucoup plus confortable pour les gens d'avis différents qui en constituent les fidèles, et qui sont tous attachés au monastère et à ses soeurs.
J'ai commencé un roman, qui sera une sorte de caricature du monde actuel et une réflexion sur ce qu'il lui arrive, mais pour l'instant, je ne peux pas dire où il va m'embarquer, car les romans font ce qu'ils veulent et quand ils veulent. Ils sont reliés à des tas de choses, qui ne proviennent pas forcément de leur auteur, l'auteur lui-même se transforme en une sorte d'orgue mystérieux dont il ne connaît pas toutes les voix, en un vitrail qu'anime peu à peu la lumière, ou en un réseau de souterrains et de caves dont il ne connaît pas la profondeur, ni les éventuels débouchés.
Je regrette de ne pas avoir consacré ma jeunesse à écrire quand je le pouvais, avant l'école, mais j'étais alors nouée par l'angoisse du lendemain, et le désir obsessionnel et désespéré de trouver mon complément masculin, qui ne s'est jamais présenté, ou ne m'a pas reconnue. Ensuite, je crois avoir été bloquée par la nécessité psychanalytique ou peut-être mystique, médiumnique, de mener à leur terme Yarilo et Parthène le Fou.
C'est comme cela, au moyen âge, je n'aurais pas écrit des romans, j'aurais peut-être inventé des contes, des poèmes, des chansons. Au XXI° siècle, on se demande pour qui on écrit, si notre langue n'est pas déjà morte, si les gens seront encore capables de lire et s'ils en auront même besoin. On écrit aussi quand on en a enfin le loisir, car il en faut, pour cela. Certains écrivent jeunes et meurent jeunes, j'espère avoir le temps d'écrire ce qui doit l'être, avant d'être trop vieille.
J'ai vu une vidéo terrifiante, où l'on faisait rencontrer à une femme la reconstitution de sa fillette morte trois ans auparavant, avec un public qui essuyait des larmes d'émotion devant l'émoi suscité, chez la maman, par cette illusion cruelle. Il m'est arrivé à moi-même de pleurer devant de vieux films où je voyais des êtres chers disparus depuis longtemps et qui m'étaient restitués sous forme de spectres, avec leurs expressions, leurs mouvements, le décor de lieux qui ont complètement changé... On ne peut s'empêcher de regarder ce genre de choses, c'est trop tentant, et c'est pourtant si douloureux. Mais je ne crois pas que je franchirais le pas d'une pareille expérience. On touche là à quelque chose d'interdit, de dangereux, de terrible.


Cette problématique apparaît avec les portraits réalistes et trouve une sorte de concrétisation démoniaque dans cette fausse rencontre avec la fillette morte.
Je l'avais décrite dans Parthène, quand mon héros anglais retrouve le portrait réaliste, façon renaissance, qu'il avait fait de son ami Fédia, mort depuis en exil, et le montre à sa famille, dans une civilisation qui ne connaît encore que les représentations iconographiques:


Le père Arthème fit signe à sa femme. Elle fit apporter un grand rectangle enveloppé d’un drap, et le père Arthème dévoila son œuvre.

Il vit aussitôt tout le monde changer de visage. Le tsar avait pâli, et son regard élargi se détourna brusquement pour se poser sur Vania, qui restait bouche bée ; le tsarévitch Féodor se signa, Varia joignit les mains sous ses yeux fixes, et l’essentiel de l’assistance se mit à pleurer. Seul Boris Godounov restait impassible, entre l’ironie et le dédain, à se demander visiblement ce qu’il faisait en une telle compagnie, face au portrait de celui qui eût pu se trouver encore à sa place, s’il avait eu les nerfs plus solides et la tête moins folle. Les deux fils Basmanov enlacèrent leur mère, qui sanglotait. Ils s’approchèrent tous trois pour toucher le tableau, comme s’ils avaient voulu vérifier que l’illusion n’en était pas une, et que le cher disparu leur était vraiment rendu. Car c’était bien lui, comme ils ne l’avaient pas revu depuis des années, depuis le moment où ils l’avaient mis en terre, et même depuis celui où il avait quitté avec eux, pour n’y plus revenir, la maison où avait vécu  le père Arthème. La toile plate ne leur rendait qu’un reflet, étonnement fidèle, mais sans relief, sans mouvement, et leurs mains, qui se déplaçaient sur cette surface déconcertante, sur ces étoffes qui n’en étaient pas, sur ces peaux et ces cheveux dont elles ne retrouvaient pas la douceur, se rencontraient et se croisaient, leurs regards noyés s’échangeaient et se séparaient, avant de revenir à celui qui était fixé là et qui semblait les contempler depuis un autre espace. «Papa… » exhala Vania qui sentit soudain le tsar le tirer en arrière avec force, comme le jour où il l’avait arraché à la tombe du monastère Saint-Cyrille. «Ca suffit ! s’exclama ce dernier. C’est… c’est insupportable ! Emportez cela !»

Mais Varia s’empara du tableau et le serra farouchement contre elle : « Souverain, ne me le prends pas ! Ne me le prends pas une deuxième fois ! »

Le tsar ne sut tout d’abord que répondre, et resserra son étreinte sur son jeune barde éploré : «Varvara,  c’est à toi de voir… tu projettes de te retirer au monastère, y emporteras-tu l’effigie de ton mari défunt ? »

Varia redoubla de larmes, tout à fait comme une fillette désespérée. Consternée, Dounia lui retira le tableau et le recouvrit de son drap. «Ne me le prends pas, Dounia… supplia Varia, je veux le garder quelques temps, juste quelques temps…

- Je vais le mettre de côté jusqu’à ton départ, Varioucha, nous sommes tous encore trop émus pour en supporter la vue… »

Le père Arthème sentait sur lui s’amasser la colère du tsar qui ne le quittait pas de son œil d’aigle, un aigle déplumé et vieilli, mais toujours impressionnant.

«Maman, tu me le donneras, quand tu partiras au monastère ? supplia tout-à-coup Vania d’une voix à peine audible.

- Père Arthème, déclara soudain le tsar, j’espère pour toi que tu ne vas pas me sortir le portrait d’Ivan tsarévitch, car je ne pourrai pas me retenir de te fendre le crâne ! »

Les invités reprirent leur place. Féodora avait elle-même pleuré, par solidarité avec Vania, par compassion pour le beau jeune homme mort prématurément, et pour sa veuve inconsolable. Elle était sûre que si elle devenait la femme de Vania, et qu’il lui était enlevé, elle se laisserait mourir sur sa tombe.

Boris Féodorovitch fit distribuer de l’hydromel à tout le monde, et l’on but à la mémoire de Fédia. Le calme revint autour de la table, mais l’émotion restait sensible, les yeux bouffis, les soupirs et les reniflements récurrents.

« Tout ceci m’apporte la preuve évidente que la forme d’art à laquelle vous vous adonnez là bas, chez les hérétiques, est tout-à-fait nocive, proféra le tsar. Elle nous fait vivre dans une illusion, et l’illusion vient du diable. 

- Sans doute, souverain, et j’y ai d’ailleurs renoncé, répondit le père Arthème.

- Eh bien tu aurais dû brûler aussi ce maudit portrait.

- C’est un beau portrait, et j’aurais eu l’impression de faire mourir Fédia une seconde fois. On a fait pourtant le tien, souverain, et tu n’y trouves rien à redire.

- Oui… C’est juste une indication, où l’on peut voir la forme de mon nez, de mon visage et de mes yeux. Une sorte de carte : à tel endroit, une proéminence, à tel autre une dépression. Ce n’est pas moi, tel que je suis réellement, mais cela donne un aperçu de la tête que j’ai. Et toi, tu as pris la vie de Fédia et tu l’as mise sur une toile, peut-être que son âme ne peut plus quitter ce portrait, maintenant.

- Souverain, mais non, c’en est juste le reflet, son âme est partie avec monseigneur Philippe…

- Néanmoins… cette habitude de faire des portraits dont on croirait pouvoir toucher les étoffes et la peau, et entendre la voix, n’est pas une bonne chose. On souffre assez de ne plus voir les morts sans se donner la cruelle illusion qu’ils sont encore là. Les seules représentations saines et licites sont les icônes des saints, où leur humanité est déjà transfigurée. Et le pire est qu’un tel portrait peut même provoquer un phénomène de possession. Voilà toute la famille Basmanov sens dessus dessous, toutes les plaies rouvertes, et ils n’ont tous trois qu’une seule chose en tête : revoir le fichu portrait, pleurer devant, caresser un fantôme qui ne leur répond pas et peut être utilisé contre leur paix intérieure par tous les démons qui passent… »