La "soirée créative" est un phénomène russe consistant à présenter, pour un artiste ou un écrivain, ce qu'il fait au public, ce n'est ni une exposition, ni un concert ni une conférence, mais un peu tout cela à la fois. Le problème est que parler est aussi épuisant que chanter, je crois même beaucoup plus. Mon séjour à Moscou a été si bien rempli et si fatigant que j'ai eu l'impression, au retour, d'avoir été absente une semaine. Je suis partie dimanche matin, avec les instruments de musique, les livres, les dessins, Rita. Deux heures de route. La cour de l'église du père Valentin était bourrée, impossible d'y trouver une place, il y en avait une, par miracle, près de chez lui. Pendant la liturgie, tout le monde me demandait si "j'allais chez Xioucha après". C'était l'anniversaire du père Valéri. Cela m'a donné l'occasion de voir le Baron, les pères, divers familiers de la famille Asmus. Une amie des filles que je connais depuis l'adolescence envisage une datcha à Pereslavl. Elle commence à penser qu'il faut fuir les villes, et éprouve le besoin de planter, de vivre près de la nature. Cela me paraît, si j'ose dire, bien naturel. Je regrette d'avoir gâché tant d'années de ma vie à vivre et travailler dans le milieu urbain abominable. Et à l'heure actuelle, le retour à la terre, c'est le laboratoire de notre futur, quand la civilisation satanique qu'ont engendré les "Lumières" se sera complètement écroulée, dans l'hypothèse, évidement, où elle n'entraînera pas toute l'humanité dans sa perdition. Comme je suis trop vieille pour vivre ce difficile renouveau et y participer, je me contenterai de terminer ma vie là où je suis, mais j'encourage vivement les jeunes à fuir Sodome et Gomorrhe et à retrouver de saines racines.
Skountsev m'a rejointe chez Xioucha et m'a aidée à porter mes affaires dans un taxi, car nous ne pouvions pas laisser la voiture près de l'endroit où se passait ma "soirée créatrive", le quartier général des éditions Traditsia et leur librairie. J'ai du chanter et parler pendant près de trois heures et j'étais complètement épuisée. Beaucoup de gens que j'aurais aimé voir ne sont pas venus, d'autres sont venus sur lesquels je ne comptais pas ou que je ne connaissais pas. D'un côté, ce fut triomphal, un public très enthousiaste et très ému, de l'autre, je n'ai presque pas vendu, il faut dire que je ne sais pas trop faire cela. Après la séance, Dany m'a dit que je devrais inciter les participants à partager les frais, car j'avais prévu des pirojki et des boissons, mais on ne fait pas payer les gens quand on leur propose sa production, c'est en achetant un livre qu'on participe, ce qui d'ailleurs n'est pas plus cher qu'un billet ordinaire. Vladimir, mon éditeur, a gardé des exemplaires d'Epitaphe et de mon blog pour les vendre sur place.
Néanmoins, j'ai éprouvé beaucoup de joie à échanger avec l'assistance. Macha Asmus était venue avec son fils Seva, et le fils d'Olga, Sacha, deux adolescents goguenards, et j'ai vu qu'ils écoutaient avec le plus grand sérieux. Une dame de l'équipe de Valdimir m'a dit qu'elle ne pouvait pas lâcher Epitaphe et le lisait en pleurant, qu'il faudrait en faire un film et que le titre ne laissait pas vraiment deviner le contenu captivant de ce texte. Epitaphe n'est peut-être pas ce que j'ai écrit de plus immortel, mais ce roman évoque précisément cette issue du retour à la terre et du recours au forêt, et aussi de l'arche russe, qui était le sujet de ma conversation avec le public des éditions Traditsia. Et puis en fin de soirée, Skountsev a proposé que nous chantions ensemble. Et malgré ma fatigue, il m'a semblé que je quittais la terre en suivant sa voix dans les régions mystiques de nos vers spirituels et de l'héroïque chant cosaque Sur la montagne Iatchmen. Chanter tout seul n'est pas très normal, le chant est un moyen de communication. Au retour, la fille du père Valentin, Lena, qui dirige le choeur de l'église, m'a dit: "Laurence, j'étais fascinée, ces vers sont si beaux, et puis Skountsev et vous, vous chantez comme vous respirez, cela vous est naturel, cela fait partie de vous."
Et c'est bien ça, le folklore, une activité naturelle, une respiration profonde et transversale au temps de l'être humain inscrit dans le cosmos, et non pas abruti dans des espaces qui en sont complètement coupés.
Elle m'a dit aussi que mes dessins ne ressemblaient à aucun autre, que c'était mon style inimitable. Gleb, qui était venu me photographier et me filmer, m'a proposé son aide pour tout le bricolage que je pourrais avoir dans ma maison! Et Skountsev mûrit l'idée de me faire faire un enregistrement avec lui et son fils Fédia...
Le lendemain, je suis allée à l'ambassade chercher mon nouveau passeport, ce qui sera le début de toutes sortes de péripéties administratives épuisantes, dans la foulée de celles des Français, repartis préparer leur émigration. Car il me faudra refaire mon permis de séjour, puis tout le reste, d'autant plus qu'il faut tout mettre en conformité avec la nouvelle orthographe de mon prénom, mal transcrit la première fois. A l'ambassade, tout le personnel a été très très aimable, mais c'est fort Chabrol, là-bas dedans, comme si cet établissement était guetté de toute part par des terroristes féroces, alors que tout le monde ici s'en fout royalement. On m'avait donné une espèce de badge comme dans les temps anciens, mais il sert aussi de laissez-passer électronique, ce que je n'avais pas deviné, et devant les multiples portes d'accès, je restais comme une poule qui a trouvé un couteau. Sans compter que certaines s'ouvrent avec un bouton, mais pas toujours, l'une d'elles restait bloquée. Et de ces passages protégés, il y en a plein le bâtiment. Ce n'était pas le cas dans les années 90, du temps où la station de métro près de chez moi avait explosé vingt minutes après mon passage. Comme quoi la parano n'a pas cessé de croître.
Dans la foulée, je suis allée faire établir deux traductions assermentées, et je les ai eues en une heure de temps. J'ai pu revenir avec. En chemin, je songeais à la mort du patriarche de Géorgie, Elie, au deuil impressionnant, magnifique de son peuple uni autour de sa dépouille, et j'en venais à la conclusion que ce qui avait sauvé les Géorgiens du gouffre sans retour de l'OTAN et de l'UE, de la coalition Epstein, c'était lui, ses prières, son rayonnement, et aussi les prières de saint Gabriel, ce merveilleux fol-en-Christ géorgien presque contemporain, ils se sont d'ailleurs connus autrefois. Et puis aussi les traditions que sauve encore ce peuple montagnard et résistant. Il suffit parfois d'un terrain spirituel et culturel pas trop empoisonné et d'un saint homme pour remettre en selle un pays menacé. Cela n'a pas trop bien marché en Ukraine, en dépit d'un clergé local lumineuxet de la foi des orthodoxes, mais le mal qui s'est emparé de ce pays était sans doute déjà trop installé et trop puissant. Je prie le Ciel pour que la Russie découvre en elle les mêmes ressources que les géorgiens, et des guides spirituels de la même trempe que le patriarche Elie.
J'ai trouvé chez moi la porcherie des temps de dégel boueux, quand je laisse mes animaux deux jours. J'ai du laver les pattes et le ventre de Nini, qui a certainement passé ce temps à tourner autour de la maison, ne pouvant plus le faire dedans, autour de moi. D'après ma voisine, elle n'a pas trop mal vécu mon absence et tant mieux, car il y en aura d'autres. Mais quand même, j'ai vu qu'elle s'était fait du souci.






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