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vendredi 10 avril 2026

Poésie

      


Dans le cadre des sinistres massacres de troupeaux qui font écho, en Sibérie, à ceux qui se pratiquent en France, a été assassiné le cerf apprivoisé d'une paroisse, où il était le favori des enfants. Parallèlement, les "écolos" gouvernementaux se demandent, chez Macron, s'il ne faudrait pas éliminer les chiens et les chats dont l'existence nuit à la planète. C'est-à-dire que tout ce qui gêne le business ou même utilise le même air, la même eau et le même espace qu'un certain type de gnomes doit être éliminé. En réalité, je pense que beaucoup de ces médiocres enragés qui arrivent aux postes de responsabilités un peu partout détestent la vie, surtout sous ses formes les plus belles, les plus nobles, et les plus innocentes. C'est pourquoi ils adorent la chasse aux bêtes sauvages. Et aux enfants.

Hier, j'ai passé presque toute la journée à l'église entre la liturgie de la Cène et la lecture des douze Evangiles. Pour l'office de la mise au tombeau, j'arriverai en retard, et lirai chez moi tout ce qui précède les stances, au moins, je comprendrai quelque chose. En fait, la lecture des évangiles, je la comprends pratiquement sans suivre le texte, mais ce soir, c'est plus compliqué.

J'ai vu un extrait d'interview de Philippe Jacottet sur la fonction spirituelle de la poésie.https://www.facebook.com/reel/1446169326979320 

J'ai une immense admiration pour ce poète, dont l'oeuvre s'évade en permanence dans "l'au-delà des choses" évoquée par Rilke. Je me suis fait la réflexion que c'était là mon élément. Je ne suis pas une ascète et beaucoup de textes religieux m'ennuient ("ils m'ennuient aussi", m'a dit un jour l'évêque en riant. Et pourtant, c'est certainement un ascète...), mon appréhension du divin est essentiellement poétique, c'est pourquoi je suis particulièrement sensible aux psaumes. C'est comme ça. Chacun son truc. Mais ce qui me donne le vertige, c'est de constater que la poésie, qui faisait partie de la vie des gens, dont regorgeaient leurs chansons, leurs contes, leurs objets quotidiens, a été presque complètement éliminée de leur vie, au point qu'ils ne savent absolument plus ce que c'est, et parallèlement, d'ailleurs, la spiritualité aussi. C'était un besoin autrefois, et pas seulement dans les cénacles intellectuels, il suffit d'écouter les chansons réalistes, les chansons traditionnelles, de regarder tout ce qu'on faisait et portait, et ce qui se passait quand on se réunissait à table ou au coin du feu, l'humanité éprouvait le besoin de transcender tout ce qu'elle vivait. Les iraniens, dont j'adore la musique extrêmement ancienne, raffinée et contemplative, ont gardé ce réflexe et je vois des musiciens jouer dans les ruines de leur école détruite, ou devant les infrastructures qu'ils voudraient protéger. De sorte qu'en fin de compte, sans être musulmane, je me sens beaucoup plus proche d'eux que de ce qu'est devenu l'occidental mutilé de tout ce qui faisait notre humanité, notre grandeur. Le monde occidental est si étranger à la poésie qu'on ne peut plus y respirer. Je n'exclus pas totalement la Russie du problème, car beaucoup de mal a été fait par les gnomes au pays des elfes.

Heureusement qu'il y a l'église. J'ai un peu de mal à y aller, c'est comme la gymnastique ou la natation, il faut se pousser mais quand on revient, on est très content. Chaque église qu'on restaure est un peu de spiritualité et de poésie retrouvées dans un monde qui les persécute et les exècre à divers degrés. Ainsi, dans le centre dévasté de Pereslavl, le bulbe de l'église Saint-Serge, qui fut longtemps le siège de la Sberbank, apporte-t-il tout-à-coup une touche réconfortante pour les yeux et pour l'âme. La promesse en bouton d'une fleur mystique...

Il y a dans les Evangiles de la Passion une vérité non seulement spirituelle mais quasiment médico-légale, c'est presque un reportage. Les Evangiles ne sont pas exempts de passages orientaux un peu mythiques sur les bords, d'exagérations épiques, mais là, tout sent fortement la réalité, et pourtant, avec des signes, des symboles, des repères. Et l'on voit les gnomes à l'oeuvre et Dieu muet devant eux. Il n'a rien à dire aux gnomes, car les gnomes sont sourds au langage de Dieu comme ils le sont à la poésie. Et à l'amour. Et à l'innocence, à la pureté. Enfin oui, pour faire court, au langage de Dieu.

Il a fait très mauvais le jour de la Crucifixion. Aujourd'hui, le vent souffle et apporte le soleil dans la froidure, comme un grand mouvement de l'Esprit qui se lève.

jeudi 9 avril 2026

Cène

 


Ici, on nous promeut Max, à la place de telegram et de Wahttsapp, bon, Whattsapp, on comprend, c'est l'ennemi. Mais telegram? Au début, je ne comprenais pas que les gens en fissent une telle histoire, Max avait le défaut à mes yeux ne ne pas me permettre d'appeler mes proches en France, mais à part ça, bon, pourquoi pas? Mais non, me dit-on de toutes parts, il ne faut pas, pas Max, et c'est promu par un ancien lieutenant du mafieux libéral Khodokorski (que fait-il dans la périphérie du gouvernement?), et c'est une tentative d'asservissement numérique. Sur les conseils de l'entourage, je télécharge Imo, et au début tout va bien, mais voilà que nos messages oraux, à Dany et à moi, deviennent incompréhensibles. Nous repassons sur la messagerie de VK, même combat.  Hier, voilà que plus rien ne s'ouvre et que de toutes parts, on me demande de donner identifiants et mots de passe, et puis de confirmer iceux, et ensuite, de scanner un QR code, et j'arrive ainsi, après avoir galéré des temps sur ces divers sites, à une fenêtre de yandex me demandant de faire une identification biométrique. J'ai tout arrêté, tant pis pour Yandex et tout le reste. Je me sentais piégée. Dirrigée habilement dans la direction qu'on veut faire prendre aux boeufs. En réalité, le problème ne se serait pas posé à moi si Dany arrivait à télécharger un VPN digne de ce nom sur ses téléphones pourris. Car à part avec elle, je me sers toujours de telegram. Et même de Whattsapp. Qui plus est, les promoteurs de Max s'en servent aussi. Tout le monde s'en sert. Car lorsque on essaie de faire aux gens violence en les manipulant et en leur imposant des parcours et des interdits absurdes, s'ils restent normaux, ils cherchent des parades et ils les trouvent. 

Un correspondant français me dit que tous les gouvernements tentent de nous coincer de cette manière, en effet, c'est logique. Heureusement, je suis trop vieille pour vivre bien longtemps dans ce "merveilleux nouveau monde". Car outre le déplaisir d'être surveillée par des personnages à qui je ne serrerais pas la main dans une soirée, cela nous rend la vie impossible. On en passe des heures à essayer de se repérer sur des sites qui nous mènent en bateau et ne marchent souvent pas bien. Sans compter les sites administratifs occidentaux auxquels on ne sait comment avoir accès. Il n'y a que la Sberbank qui soit simple et efficace, soit dit en passant. Je vais finir par me contenter des courriels et d'un téléphone filaire, et je ferai l'imbécile, quand on est vieux, c'est assez admis.

Je serais plus jeune que j'irais "planter des poireaux au Khamtchatka", comme ma cousine Françoise, dans notre jeune temps, me prédisait que je finirais par le faire. Peut-être pas au Khamtchatka, mais dans le nord, ou le sud, le désert, la forêt, loin. Là où les holdings de l'alimentaire ne trouveraient pas avantageux de massacrer vaches et paysans pour se faire de la place. Vous me direz, où? Le pays artificiel qui bombarde tout autour de lui et s'infiltre partout, dans l'optique d'un empire globaliste intelligent et supérieur, n'aura bientôt plus d'autre solution que le Birobodjan ou la Patagonie qu'on incendie déjà pour lui. Les Patagons se croyaient sans doute bien tranquilles. Eh bien non. Après les Palestiniens, les Libanais, les Syriens, les Iraniens, et à mon avis les Ukrainiens, ce sera le tour des Patagons. Le Birobidjan ne semble pas envisagé. Il faut dire que faire la révolution en Russie et se voir proposer; en fin de compte, le Birobidjan par un Géorgien moustachu quand on pensait tout rafler, cela n'est certainement pas très bien passé.

J'aime bien le père Andreï, car à l'inverse de ce qui se passe avec ses autres pénitentes, souvent plaintives, en tous cas sérieuses, nos séances de confession sont souvent agrémentées de pintes de rigolade. Je lui disais que j'avais un brin d'acédie, un peu d'anxiété: "Vous avez entendu l'explosion? On nous dit que c'était un avion qui passait le mur du son, mais j'ai quelques doutes..."

Il baisse la tête et pouffe de rire: "Un avion qui fait trembler les maisons et vibrer les vitres?.. Enfin de toute façon, vous savez ce que nous dit le Christ: "N'ayez pas peur." N'ayez pas peur, Laurence. Il nous a ouvert la voie et nous sommes dans sa main."

C'était la veille de la liturgie de la Cène, où je me suis rendue ce matin, mais j'ai choisi d'aller à l'église du Signe. Elle me plaît aussi beaucoup, cette église, elle est pour moi plus pratique, le trajet, le parking, l'horaire, elle est très jolie, et pleine de gens très gentils. Mais ils sont très gentils aussi à la cathédrale, c'est crucial... Qui plus est, j'ai réussi à coincer la femme du père Alexeï, Lena, qui dirige le choeur, et elle était un peu raide et impatiente; "Qu'y a-t-il? Je suis très pressée...

- Je voulais vous proposer de travailler avec vous la prononciation de  votre tropaire de Pâques en français..."

Son visage sérieux et contrarié s'est illuminé d'un sourire de petite fille à qui on propose la plus belle poupée du monde, j'en étais bouleversée. Elle m'a emmenée dans le choeur pour me faire écouter. C'est bien en l'honneur de leur seule Française qu'ils vont chanter cela dans ma langue. J'ai donc de véritables liens avec la cathédrale!

J'ai quand même bien fait d'aller au Signe, car il y régnait une atmosphère particulièrement recueillie et douce, toute dans la mélancolie du dernier repas avant la prochaine crucifixion et la lumineuse attente de la Résurrection qui suivra, et dans les moments où je ne somnolais pas sur l'escalier où je m'étais assise, je versais des larmes de béatitude, en joignant à mes souvenirs de Solan, ceux des miens morts et vivants qui se succédaient, muets, dans mon âme. J'en oubliais la dictature numérique, et toutes les horreurs d'Ukraine et du Moyen Orient. Et pourtant, tous ces jours-ci, j'étais hantée par la discussion d'Ivan et Aliocha Karamazov sur la souffrance des enfants, je suis tellement proche de Dostoievski, que je pourrais affirmer que je suis son âme soeur française. Et dans cette crucifixion, ce supplice abominable, sont emportées vers le haut, vers l'inconcevable abîme divin, toutes les autres, toutes nos souffrances, et d'abord celles des innocents. Je ne sais pas comment on se remet, même dans l'autre monde, de ce que traversent et voient certains êtres, à vrai dire beaucoup trop nombreux, mais cela fait partie du mystère de la Croix, de sa ténèbre d'or. 

Sacrifices

 

Les hurlements dans la nuit noire

Ne troublent pas la tripe molle

De ceux qui ont le cœur à boire

Du sang d’enfants dont ils raffolent.

 

Ce sang coulant sous les trottoirs

Ne tache pas leurs escarpins,

Ces pleurs ne gâchent pas le soir

Les bons moments entre copains.

 

Ecartelés dans les ténèbres,

Sous les assauts de gros crapauds,

Ils crient sans que les gens célèbres

Soient retenus par leurs sanglots.

 

Les démons se mouchent et s’essuient

Sur l’âme tendre des victimes

Et personne ne s’en soucie

Dans le fracas de notre abîme.

 

Les enfants serrant leurs nounours

Ne voient les anges qu’en mourant,

Laissant leurs corps aux durs vautours

Qui les lacèrent en jouissant.

 

Jésus va me sauver, dit-elle,

Trépassant sur le carrelage,

Quand son gardien prend sous son aile

Son âme froissée d’enfant sage.

 

Par-delà les ricanements

Des ogres et puis des vampires

C’est bien Jésus qui les attend

Dessus la croix où il expire.

 

C’est son sang que rejoint le leur,

Aux gouffres du profond enfer

Que fertilise la pluie des pleurs

Sur les débris des cœurs de fer.

 

C’est vers la lumière qu’emporte

La blanche ascension de sa Pâques

Les petits que la mort déporte

Sur l’eau rouge de ce cloaque.

 

Tous les grands feux de Babylone

Ne cuiront pas les séraphins

Venus cueillir les chérubins

Sous les nuées qui déjà tonnent.

 

 

 

 


mercredi 8 avril 2026

Boum

 

Mars au bord de la rivière

Grosse explosion hier soir. Trois explosions, la seconde plus forte que les autres. Ce ne sont pas des feux d'artifice. La raffinerie de Iaroslavl est trop loin pour que nous entendions ici quelque chose. Donc, on ne sait pas ce que c'est, où c'est. Cela fait peur. Je pense au Donbass, à ma visite au père Nikita qui, à Dokoutchaïevsk, entendait cela couremment pendant les huit ans qui ont précédé l'intervention, et même après, mais dans l'autre sens. Avec des maisons éventrées, des cadavres dans les rues. 

Nicolas Bonnal m'a envoyé un texte "ukrainien" qui se vante de nettoyer la vermine russe à coups de drones un peu partout pendant la semaine sainte. Et en effet, avec le goût pour ce genre de choses des terroristes et des génocidaires qui vont main dans la main, on s'est attaqué à des civils dans la région voisine de Vladimir, toute une famille y est passée, sauf une fillette de cinq ans qui a réussi à sauter par la fenêtre avant que le toit ne s'effondre. Je mets des guillemets à Ukraine, parce que ce trou noir qui bave des démons sur toute l'Europe, et même le Moyen-orient, n'a plus grand chose à voir, à mes yeux, avec Gogol et Boulgakov, les cosaques Zaporogues et les belles chansons, et je ne pense pas que les cerveaux de telles opérations soient tellement slaves, encore qu'il puisse y en avoir, dans le tas.

Je m'étais dit que j'essaierais d'éviter l'actualité pendant la semaine sainte, mais elle devient difficilement évitable. Pour les explosions, d'après Katia, c'était la défense antiaérienne,d'après ma voisine, citant la mairie, il s'agissait d'un avion qui passait le mur du son. Cela me rappelait diantrement, comme barouf, l'explosion du métro Rijskaïa à mon retour de l'école, dans les années 2000, mais il y a très longtemps que je n'ai pas entendu d'avion passer le mur du son, à croire que cela ne se faisait plus.

Enfin par ailleurs, j'ai des analyses de jeune fille, tout va bien... Je mourrai en bonne santé. Il m'est arrivé une chose étrange, brusquement, tous mes mails des derniers mois ont disparu, et j'ai vu ressurgir une foule de messages des années 14, 15, 16, 17 que j'avais en principe effacés car la Russie étant sous sanction, Gmail me refusait d'acheter de la place supplémentaire, et j'avais dû détruire en partie ce qui m'en prenait trop. Il semblerait donc que les mails détruits eussent subsisté quelque part, sinon, d'où viendraient-ils?

Tout d'un coup, bien que je me fusse refusé à les éplucher, pour ne pas y passer la nuit, je me suis retrouvée, en les survolant, dans une autre réalité, celle de la France, de Cavillargues, de Solan, des préparatifs de mon départ, et tout cela m'a paru à la fois si familier et si lointain, comme si je le voyais depuis l'autre monde, d'autant plus qu'une partie de mes correspondants a rejoint ce dernier depuis lors...

Sinon, mes dessins font leur chemin, ils plaisent. J'en ai mis quelques uns en dépôt dans une galerie qui montre un peu de tout, du meilleur et du pire. La patronne est très amicale. Elle me propose aussi une "soirée créative", mais j'ai besoin d'une pause. 

J'ai vu ces deux citations qui me paraissent complémentaires et reflètent ce que je ressens depuis bien longtemps, elles expriment toutes les raisons de mon horreur de la modernité et du naufrage de la modernité dans l'horreur.

Des auteurs aussi divers que Nietzsche, Bernanos ou Knut Hamsun s'accordent sur l'idée que le monde moderne opère à une sélection à rebours favorisant partout "les types médiocres, et même inférieurs à la médiocrité" (calculateurs, mesquins, plats), au détriment de ce qui, dans la nature et dans l'Esprit, subsiste encore, envers et contre tout, de léger, de profond, de libre, de sauvage, d'audacieux et de seigneurial. La coalition des faibles et des médiocres, au service de pouvoirs sans visage, a pour fonction de faire disparaître tout ce qui ne leur ressemble pas.

« Il faudrait apprendre à danser. La France est demeurée heureuse jusqu’au rigodon.
On dansera jamais en usine, on chantera plus jamais non plus. Si on chante plus on trépasse, on cesse de faire des enfants, on s’enferme au cinéma pour oublier qu’on existe, on se met en caveau d’illusions, tout noir, qu’est déjà de la mort, avec des fantômes plein l’écran, on est déjà bien sages crounis, ratatinés dans les fauteuils, on achète son petit permis avant de pénétrer, son permis de renoncer à tout, à la porte, décédés sournois, de s’avachir en fosse commune, capitonnée, féerique, moite. »
Louis-Ferdinand Céline —Les Beaux Draps; Éditions Denoël, 1941. Littérature et Poésie


Chanson de Dokoutchaievsk
Bouleversant soudain le chant des tourterelles, Ces sourdes vibrations, ces grondements lointains Ne sont pas l’orage, venant à tire d’ailes, Mais l’écho de la guerre en ces temps incertains. Dedans le ciel d’été, l’œil doré de la lune Surveille de trop près les fêtes de la mort Tandis que dans l’air doux nous causons a la brune Nous jouons et chantons au jardin qui s’endort. Et les chats alentour paressent étendus Parmi les fleurs du sud sous la brise recrus Et le thé sur la table exhale ses arômes Discrets et familiers, sous le trajet des drones. Ce fut ici longtemps le fracas noir des bombes Et la maison qui tremble et les gens ébahis, Les corps abandonnés et privés de leur tombe, Les églises blessées et les enfants trahis. Le monstre a reculé mais reste encore tapi A l’affût replié dans les pays maudits D’ou je vins alertée chercher refuge ici Priant Dieu d’épargner ce qu’il reste a sauver.
Dokoutchaievsk juillet 2025

dimanche 5 avril 2026

Les Anges et les mouches

 


Voici le dimanche des Rameaux, maussade, frisquet, humide, avec ses bouquets de branches rouges ornées de chatons d'argent poudrés d'or par le pollen . Hier matin, la résurrection de Lazare. En confession, je dis au père Andreï que j’éprouve une lassitude intérieure et l’impression que je n’ai jamais rien fait de bon sur le plan spirituel, qu’à mon âge, je ne suis encore arrivée à rien. « Je vous félicite, répond-il, votre carême est un succès ».

Au moment de communier, j’ai trébuché et me suis exclamée, en russe : « Gospodi ! » L’évêque m’a ensuite demandé : « Pourquoi vous êtes-vous exprimée en russe ? 

- Parce que cela fait si longtemps que je lis des prières en slavon…

- Mais en français, vous auriez dit comment ?

- Seigneur… 

- Une dame française catholique qui trébuche dira spontanément: "Seigneur"!

- Oui, en effet». 

Monseigneur Théoctyste aime bien ce genre d’échanges linguistiques… Je crois que cela l'étonne toujours un peu, cette vieille Française échouée parmi ses fidèles. J'espère que la vieille dame française catho dira encore "Seigneur", et non pas "zut!" ou pire, comme cela m'arrive en dehors de l'église!

Quand j’attendais pour me confesser, la femme du père Alexis, qui dirige le chœur, vient tout-à-coup me prendre par l’épaule et me chuchoter : « En ce moment, nous répétons, rien que pour vous, « le Christ est ressuscité » en français…

- Pour la liturgie de Pâques ?

- Oui… »

Autant dire qu’il n’est plus question pour moi de ne pas la passer à la cathédrale et de remettre au lendemain, comme j’avais fait l’an dernier… 

Ces offices avec les bonnes gens de Pereslavl me remontent bien le moral. Mais les nouvelles me le détruisent assez vite. J’avais vu une émission de Tocsin, avec Karl Zero, sur les horreurs commises par la haute société sur les enfants, autour d’Epstein. La présentatrice évoquait des petits qui arrivaient devant ces monstres en serrant leurs doudous... Je pensais à la discussion d’Ivan avec Aliocha, dans les Frères Karamazov. Oui, il semble que Dieu devrait foudroyer ces sadiques et ces pervers, mais renier Dieu, c’est donner la victoire à celui qu’ils servent, et l'on touche ici à un mystère redoutable qui n'a pas de réponse en ce monde.

Que peut-on attendre de bon de gens pareils ? Comment leur confier encore nos vies et celles de nos descendants? Et tout cela me poursuit comme une nuée d'horribles mouches, bien plus horribles que les vraies mouches, qui ont leur fonction dans le tissu du vivant, même quand elles accomplissent leur oeuvre de fossoyeurs. Il s'agit là de saletés venues de failles infâmes, de lieux maudits dont nous n'avons qu'une faible idée.

J’aime bien le jeune père Alexeï Talalaïev. D’abord, on le comprend très bien, et on entend clairement tout ce qu’il dit à l’autel, pendant la consécration, par exemple : « Il est digne et juste de Te chanter, de Te bénir, de Te louer, de Te rendre grâce et de T’adorer partout où s’étend ta souveraineté. Car tu es Dieu inexprimable, incompréhensible, invisible, inaccessible, Etre étemel, toujours le même. Toi et Ton Fils unique et Ton Esprit Saint. Du néant, Tu nous as amenés à l’être. Tu nous as relevés, nous qui étions tombés, et Tu n’as pas cessé d’agir jusqu’à ce et que tu nous aies élevés au ciel nous aies fait don de Ton Royaume à venir. Pour cela nous Te rendons grâce, à Toi et à ton Fils unique et à ton Esprit-Saint ; pour tous les bienfaits connus ou ignorés de nous, manifestés ou cachés, répandus sur nous. Nous Te rendons grâce aussi pour cette liturgie, que Tu as daigné recevoir de nos mains, bien que Tu aies pour Te servir des milliers d’Archanges et des myriades d’ Anges, Chérubins et Séraphins, aux six ailes, aux yeux nombreux, volant dans les régions élevées. » Je me souviens qu’à Solan aussi, nous entendions cela nettement, que ce fût le père Placide ou le père Théotokis qui officiât. Et puis ses sermons sont toujours simples et profonds. Il nous a dit aujourd’hui que les fêtes n’étaient pas des commémorations d’un moment précis de l’Histoire, mais nous faisaient participer hors du temps à l’évènement en train de se produire. Ce n’est hélas pas le cas à chaque fois que nous arrive une fête, mais j’ai expérimenté cela une fois dans ma vie, pour la liturgie du jeudi saint, puis la lecture, le soir, des douze Evangiles de la Passion : j’étais à la fois à la fin du XX° siècle et alors, dans la lointaine Antiquité, au pied de la Croix ; avec la foule des fidèles russes contemporains, avec leurs ancêtres et les miens, et avec ceux qui assistaient à la Crucifixion, et j’avais alors entrevu ce qu’était le temps, et ce qu’était l’éternité. Je me dis souvent que je suis à côté de la plaque, puisque je ne retrouve pas la grâce de ce moment, mais peut-être que de l’avoir connue m’empêche à présent de sombrer dans le doute et le désespoir, même s’il ne m’est plus donné de la ressentir à ce point d’évidence et de béatitude. 

Les Archanges, les myriades d'Anges, de Chérubins et de Séraphins du père Alexeï ont momentanément dissipé le nuage des mouches infernales.

jeudi 2 avril 2026

Alexandre

 


De démarches en démarches, je vois s’ébouler les jours à toute vitesse. Partis les Français, j’ai dû m’occuper de mon nouveau passeport et de ses conséquences. Et puis les examens médicaux: je suis alllée passer le contrôle technique chez Elena Petrovna, ma généraliste. Et puis la voiture. Et puis internet marche quand ça lui convient ou quand cela convient à ceux qui nous dirigent. Et puis les travaux visant à organiser cette maison que je n’ai jamais sentie. J’essaie de séparer de moi le studio que je veux louer aux touristes ou peut-être un jour à l’année, et le résultat est pour l’instant un peu bizarre. Touristes ou pas, la maison est trop grande pour moi, elle me coûte plus cher à chauffer que cela ne devrait, et puis l’entretenir m’épuise, et si je fais un studio séparé, outre que je rentabilise, j’aurai moins de surface à nettoyer sans arrêt.

Je ne sais pas ce qu’attendent les éditions du Net pour me renvoyer la correction de mon livre à valider. Je suis pressée de le délivrer à la famille, car toute la planète craque comme un vaisseau sur le point de sombrer. Quand l’Album de famille sera entre les mains de ceux qui l’attendent, j’aurai l’impression d’avoir fait le plus dur.

Lundi, j’avais encore une « soirée créative » à Iaroslavl, dans un centre culturel, un endroit très joli. Mais je ne me sentais pas du tout de conduire jusque là-bas, je n’en pouvais plus. Heureusement, Kostia s’est proposé pour m’emmener. Avant de partir, nous avons fait un saut dans une galerie qui vient d’ouvrir, et il y a mis en dépôt trois de mes pastels. Je ne peux pas dire que je raffole de tout ce que j’y ai vu d’assez hétéroclite, mais je me retrouve dans le même carton qu’un excellent aquarelliste de Iaroslavl. Et puis nous sommes allés au café, car Gilles me réclamait à cor et à cri. Le général fêtait l’anniversaire de sa fille et voulait me voir. Nous avions trois quarts d’heure à lui consacrer avant de partir, il était ravi. Gilles lui a offert mes livres. Le général veut absolument m’inviter à faire une croisière jusqu’à Oulianovsk, où il connaît plein de monde, et notemment mon jeune copain Serioja Klioutchnikov, le balalaïker.

Après les mondanités, deux heures de voiture. La « soirée créative » fut intense et émouvante, et à l’issue de celle-ci, le directeur m’a envoyé son fils Gricha avec un bouquet de fleurs. Cet enfant de quatre ou cinq ans était si mignon que j’ai fondu sur place comme tous les glaçons de Pereslavl au soleil de mars. Il me regardait avec un air émerveillé et timide, et quand je lui ai demandé comment il s’appelait, a détourné la tête avec confusion, je l’ai embrassé. Il adore la musique. Puis j’ai fait connaissance d’un autre petit garçon plus âgé, Alexandre, tout aussi adorable et musicien, fils d’un Français, Nicolas, qui vient d’émigrer à Rostov avec sa femme russe et me suppliait de parler français au gamin : il oublie non seulement la langue de son père, mais la ville dont il vient, Lyon. Il était beaucoup moins timide que Gricha et posait des tas de questions. Il voulait essayer les gousli et la vielle-à-roue, ce que je lui ai permis.

Au retour, Kostia, qui "prie pour l'Iran", m’a confié qu’il se demandait « ce que fabriquait Poutine », et pourquoi on n’en finissait pas avec la clique de Kiev une bonne fois pour toutes. Cela semble une opinion de plus en plus répandue. Le lendemain, j’ai eu un coup-de-fil de Sergueï Moïsseïev, qui me tombait du ciel pour me présenter un sculpteur. Il est venu me chercher avec sa femme et m’a gardé des heures. Nous sommes allés d’abord au monastère saint Théodore, où il voulait commander des prières, et il a entrepris la moniale qui vendait les cierges sur le sujet du Donbass, se lançant dans une longue conversation, pendant laquelle, avec sa femme, nous sommes allées au café du monastère, où j’ai trouvé l'épouse du restaurateur de livres hollandais, Olga, en charge désormais de l’endroit. Du coup, elle a appelé son mari, et nous nous sommes tous retouvés, rejoints par Moïsseïev, à prendre le thé. Ce dernier était ravi : un étranger orthodoxe de plus installé à Pereslavl. Et il s’est lancé dans une autre grande conversation. Puis nous sommes partis chez le sculpteur. J’ai compris que le propos était de faire deux interviews, la sienne et la mienne. Le sculpteur habite à l’autre bout de Pereslavl, au village de Kriouchkino. Il projetait une énorme statue équestre d’Alexandre Nevsky à l’endroit où celui-ci avait son palais, au-dessus du lac. Il a une admiration sincère et infinie pour ce saint prince, et il est très croyant. Mais à vrai dire, je ne suis pas une adepte des statues gigantesques, qui me rappellent trop le culte de la personnalité. Les saints orthodoxes ne sont pas des leaders communistes. En général, on leur consacre une église, une icône. Moïsseïev et lui pensent que s’il n’a pas pu mettre son projet à exécution, c’est que les autorités locales le trouvaient trop patriotique, car par ailleurs, on construit partout d’affreux cottages sur ce lieu prétendument protégé. Ce qui n'est pas faux.

Il a néanmoins conçu la statue en version plus modeste, et des prêtres locaux lui commandent des exemplaires pour la cour de leur église. Il a aussi plein de tirages de bustes de tailles différentes, qu’il commercialise auprès des touristes ou des pèlerins, et il m’en a donné un. Son autre héros, c’est le général Souvorov, dont il a fait aussi le portrait. Il avait envisagé un groupe grandeur nature représentant Alexandre Nevski enfant, à cheval, devant son père Iaroslav qui vient de lui remettre son glaive, et sa mère qui tient une icône. Il aurait voulu placer cet ensemble près de l’église où Alexandre fut baptisé, et je regrette vraiment qu’on ne lui ait pas accordé de le faire, car cela animerait cet espace nu, traversé par une allée rigide, bordée de tristes petits bégonias, et l’œuvre est bien réussie, le prince Iaroslavl est même tout-à-fait canon, on aurait plaisir à se rincer l’œil dessus au passage.

Alexeï Tchirkov, le sculpteur, et Moïsseïev étaient aussi intarissables l’un que l’autre, et moi, qui avais la "soirée créative" de la veille dans les pattes, j’étais de plus en plus hébétée. Je songeais qu'il serait intéressant de les confronter à Iouri Iourtchenko et à Soral, et de voir qui l'emporterait. Après la visite de l’atelier, nous avons pris le thé. J’étais tellement épuisée que Moïsseïev a remis mon interview au lendemain.

Et le lendemain, retour de Moïsseïev qui, dès la portière de la voiture refermée, a recommencé à parler. C’est-à-dire pas de la pluie et du beau temps, mais de sujets profonds, métaphysiques, et d’analyses politiques. Je suis personnellement incapable de parler autant dans de tels registres. Il m’arrive aussi de ne pas parler ou de dire des conneries. Mais enfin, il s’agissait de m’interviewer, alors il me fallait être à la hauteur.

Moïsseïev pense que les abattages de troupeaux faisant écho, en Sibérie, à ceux qui ont eu lieu en France, s’expliquent par le fait que de grandes corporations mafieuses transnationales sont derrière et corrompent, à travers le monde, les pouvoirs locaux ou nationaux.  Au-delà, ou en-deça de l’aspect métaphysique de cette guerre, du caractère extrêmement satanique qu’a pris l’occident, il croit en la victoire de la Russie, ou plutôt en son salut, du fait que ceux qui se la disputent ne pourront jamais s’entendre, surtout sur un territoire si démesuré, et qu’ils se dévoreront les uns les autres. Comme Kostia, il prie pour l’Iran, « le seul véritable gouvernement national encore debout avec la Corée du nord ». Il voit l’avenir de la Russie dans une troisième voie, ni capitaliste, ni communiste.

Pour l’avenir de tout le monde, je surveille, quant à moi, ici comme en France, les jeunes qui essaient de sauver ou de ressusciter quelque chose et explorent des alternatives, ceux qui retournent à la terre, conscients qu’en dépit d’une propagande de plusieurs décennies, l’homme n’a pas pour destinée, comme disait monsieur de Maesmaker au spectacle de Gaston Lagaffe batifolant dans les feuilles mortes, de « travailler de toutes ses forces pour son patron ». Il est fait pour un travail qui a du sens, qui le met en contact avec le vivant, qui crée des liens, qui ouvre des perspectives à son âme.

Moïsseïev déplore l’effacement de l’Eglise orthodoxe devant les autorités, et aussi un certain puritanisme qui confine à l’hérésie cathare. Je lui ai répliqué qu’ici à Pereslavl, ou à Moscou chez mon père Valentin, j’étais très satisfaite de mon clergé. Mais qu’en effet, j’avais pu noter quelque chose dans ce genre, avec une grande consternation. Nous nous sommes demandé si n’entrait pas dans ce puritanisme un élément de soviétisme, car il ne nous paraît pas très orthodoxe, justement. Disons que si c'est parfois la tendance, ce n'est pas la position officielle. Et d'autre part, la jeune personne qui me poursuit de sa vindicte pour avoir évoqué, pourtant sans caricature et même sans scène scabreuse, la relation entre Ivan le Terrible et Fiodor Basmanov qu'avait déjà décrite Alexeï Tolstoï, n'est pas du tout orthodoxe, c'est plutôt une espèce de komsomole pure et dure vaguement esotériste. Moïsseïev pense que ce puritanisme empêche les jeunes orthodoxes de se marier et de faire des enfants. Mais d'une manière générale, et je l'observe depuis ma jeunesse, les gens ne veulent juste plus s'engager et ont une attitude consumériste envers leurs semblables, et cela n'a pas grand chose à voir avec l'orthodoxie. 




dimanche 29 mars 2026

La grande folie


J'étais fière et contente d'avoir pensé à faire mes traductions assermentées à Moscou, en insistant pour qu'on transcrivît par un a russe le e de Laurence, afin d'harmoniser avec un papier où c'était correctement écrit, à la demande du service d'immigration. Mais quand je suis arrivée avec cela, le même service a décidé que non, non, pas question, il fallait refaire ces traductions avec e, et pourquoi diable voulais-je à tout prix transcrire par un a? 

- Mais c'est vous qui me l'avez demandé! 

- Sur votre permis de séjour, c'est e! Alors vous faites e partout!"

Il m'a fallu commander des traductions assermentées à Serguiev Possad, en précisant cette histoire de e, et je suis allée les chercher hier. On m'avait mis un a. "Mais l'année dernière, vous avez dit que c'était a!

- L'année dernière, on me demandait a! Et maintenant on veut e! Parce que la première fois la traduction était erronée, mais corriger est trop compliqué!

- Ah oui mais non, alors on veut un extrait de naissance pour le refaire.

- Mais  je ne l'ai pas sur moi!"

La collègue de cette dame, plus souple, est partie me refaire le truc comme on me le demandait, pendant que je subissais un véritable interrogatoire sur la destination de la traduction, et comme souvent dans ces cas-là, sans écouter mes réponses, ce qui complique singulièrement le dialogue. En sortant de là, exténuée, je suis allée déjeuner avec Hélène, la fille de notre défunte matouchka Alexandra. Après le séjour à Moscou, l'aller et retour à Serguiev Possad. Et ce matin, retour au service d'immigration de Pereslavl. Tout était en règle. Je pensais recevoir sur mon nouveau passeport et mon permis de séjour les tampons requis. Eh bien non. Il faudra aller à Iaroslavl dans trois semaines...

Avant d'aller à Moscou, j'avais connu le même genre de péripéties avec mes Français, venus acheter une maison et mettre leurs papiers en règle. De sorte que ce matin, j'avais un peu de tension et des maux de tête. Tout cela me fait lâcher prise côté carême et offices de carême. Parce que lorsque je ne cesse de courir et de me prendre la tête, je n'ai plus de forces pour rien. Et quand on court, stressé, les administrations, on échoue au café plus souvent que d'habitude. Pour attendre, ou pour récupérer...

Katia écrit que, se promenant autour de son village, elle est dérangée par diverses destructions et par des friches industrielles, ça et là. Oui, moi aussi cela me dérange, et tout Pereslavl me fait de plus en plus cet effet-là. Ou c'est en ruines, ou c'est brûlé, ou c'est à moitié fini, ou mal bricolé, ou de très mauvais goût et cette ville poétique devient une sorte de friche chaotique, avec des centres commerciaux, des hangars et des pompes à essence. Près du monastère Goretski, on construit un truc affreux, une structure de poutrelles métallique dont je ne devine pas la destination, cela me paraît complètement surréaliste qu'une horreur pareille soit édifiée dans le voisinage d'un monument historique, mais de toute façon, tout le quartier, que j'ai connu très joli, est ravagé. On dirait que l'humanité s'autodétruit, avec tout ce qu'elle faisait de beau et qu'elle ne comprend ni ne respecte plus, on dirait que des diables ivres s'emparent de tout le monde, écrasent d'un côté, polluent de l'autre, massacrent, spolient, torturent, profanent... L'histoire des troupeaux sibériens indigne les gens à juste titre. C'est une abomination sur laquelle je ne me penche pas trop, parce que je ne le supporte plus. https://t.me/c/1621124338/2532010

Curieusement, la presse fançaise qui raconte tellement de calembredaines calomnieuses sur la Russie ne semble pas accorder d'attention à ce phénomène. Peut-être parce que derrière les mafieux locaux responsable de ce méfait, il y aurait aussi des mains étrangères et des desseins déstabilisateurs? Et cela tandis que le Moyen Orient, berceau de notre civilisation, est transformé en poudrière, et en champ de ruines, et qu'une caste insolente et atroce, fourbe et sans honneur continue ses ravages en Europe, dépeuplant l'Ukraine, dépouillant de tout les peuples qu'elle est censée gouverner et les envoyant à la mort, d'une façon ou d'une autre, la guerre, les agressions, la pauvreté, l'avortement, l'euthanasie, la malbouffe, les plandémies organisées.On se dit qu'ici, on ne s'en tire pour l'instant pas trop mal, tout en surveillant les signes qui nous inquiètent, qui reprennent en contrepoint ce qui nous révolte dans nos pays d'origine, et dont nous percevons l'écho dans notre arche. Quoiqu'en ce qui me concerne, j'ai toujours su que cette arche russe flottait encore par miracle, avec des brèches qu'il faudrait colmater d'urgence, mais nous n'en avons pas d'autres. Il faut qu'elle tienne...

Après le père Andreï, le père Laurent, un prêtre catholique avec lequel je corresponds de temps à autre, me conseille de ne plus me pencher sur le flot d'horreurs que devient l'actualité, car je suis trop sensible pour le supporter. Un autre correspondant, orthodoxe, m'écrit; "Il y a toujours eu en vous ce contraste entre le portage de la noirceur du monde  et votre lumière qui irradie plus ou moins le fatras du monde,comme une flammette permanente à l'intensité variable et subtile". Outre que ce mot me touche énormément, il me semble indiquer que ce "portage de la noirceur du monde" est sans doute ma croix. Je trouve une grande consolation dans les vidéos sur la renaissance du folklore ici, et sur les expériences de retour à la terre, les trouvailles des permaculteurs, et tout ce qui pourra peut-être nous sauver, s'il reste encore quelques naufragés de la grande folie sur cette planète que nous détruisons abominablement.


Le printemps arrive très vite, je crois n'avoir jamais vu ça. A mon avis, nous avons au moins quinze jours d'avance sur le calendrier habituel. Bien sûr, je lézarde au soleil avec les animaux, et je guette les trucs qui poussent alors que la neige est encore présente. Les crocus fleurissent de toutes parts, mais ils ne ressortent pas bien, car le jardin est boueux, sale, une vraie désolation. J'ai l'impression que j'aurai du mal à faire face, surtout si cela va très vite. Il me faudrait de l'aide, je n'ai plus les forces. Et pourtant, ce n'est pas l'envie qui m'en manque.

Pour la première fois depuis longtemps, mon amaryllis fleurit, dans mon atelier. Elle s'y plaît visiblement, je ne l'ai jamais vue aussi belle. A l'église, monseigneur Théoctyste et son équipe nous offrent le spectacle de leurs personnalités lumineuses, miséricordieuses, les fidèles de leur simplicité, de leur bienveillance spontanée. Comme me le disait mon médecin avant-hier, tout ne va pas si mal, après tout. Et en effet, parfois, 

j'ai le sentiment d'une sorte de plénitude immédiate et profonde, au sein de l'inquiétude ou de la fatigue.



mardi 24 mars 2026

Soirée Créative chez Traditsia


La "soirée créative" est un phénomène russe consistant à présenter, pour un artiste ou un écrivain, ce qu'il fait au public, ce n'est ni une exposition, ni un concert ni une conférence, mais un peu tout cela à la fois. Le problème est que parler est aussi épuisant que chanter, je crois même beaucoup plus. Mon séjour à Moscou a été si bien rempli et si fatigant que j'ai eu l'impression, au retour, d'avoir été absente une semaine. Je suis partie dimanche matin, avec les instruments de musique, les livres, les dessins, Rita. Deux heures de route. La cour de l'église du père Valentin était bourrée, impossible d'y trouver une place, il y en avait une, par miracle, près de chez lui. Pendant la liturgie, tout le monde me demandait si "j'allais chez Xioucha après". C'était l'anniversaire du père Valéri. Cela m'a donné l'occasion de voir le Baron, les pères, divers familiers de la famille Asmus. Une amie des filles que je connais depuis l'adolescence envisage une datcha à Pereslavl. Elle commence à penser qu'il faut fuir les villes, et éprouve le besoin de planter, de vivre près de la nature. Cela me paraît, si j'ose dire, bien naturel. Je regrette d'avoir gâché tant d'années de ma vie à vivre et travailler dans le milieu urbain abominable. Et à l'heure actuelle, le retour à la terre, c'est le laboratoire de notre futur, quand la civilisation satanique qu'ont engendré les "Lumières" se sera complètement écroulée, dans l'hypothèse, évidemment, où elle n'entraînera pas toute l'humanité dans sa perdition. Comme je suis trop vieille pour vivre ce difficile renouveau et y participer, je me contenterai de terminer ma vie là où je suis, mais j'encourage vivement les jeunes à fuir Sodome et Gomorrhe et à retrouver de saines racines.

Skountsev m'a rejointe chez Xioucha et m'a aidée à porter mes affaires dans un taxi, car nous ne pouvions pas laisser la voiture près de l'endroit où se passait ma "soirée créative", le quartier général des éditions Traditsia et leur librairie. J'ai du chanter et parler pendant près de trois heures et j'étais complètement épuisée. Beaucoup de gens que j'aurais aimé voir ne sont pas venus, d'autres sont venus sur lesquels je ne comptais pas ou que je ne connaissais pas. D'un côté, ce fut triomphal, un public très enthousiaste et très ému, de l'autre, je n'ai presque pas vendu, il faut dire que je ne sais pas trop faire cela. Après la séance, Dany m'a dit que je devrais inciter les participants à partager les frais, car j'avais prévu des pirojki et des boissons, mais on ne fait pas payer les gens quand on leur propose sa production, c'est en achetant un livre qu'on participe, ce qui d'ailleurs n'est pas plus cher qu'un billet ordinaire. Vladimir, mon éditeur, a gardé des exemplaires d'Epitaphe et de mon blog pour les vendre sur place.

Néanmoins, j'ai éprouvé beaucoup de joie à échanger avec l'assistance. Macha Asmus était venue avec son fils Seva, et le fils d'Olga, Sacha, deux adolescents goguenards, et j'ai vu qu'ils écoutaient avec le plus grand sérieux. Une dame de l'équipe de Valdimir m'a dit qu'elle ne pouvait pas lâcher Epitaphe et le lisait en pleurant, qu'il faudrait en faire un film et que le titre ne laissait pas vraiment deviner le contenu captivant de ce texte. Epitaphe n'est peut-être pas ce que j'ai écrit de plus immortel, mais ce roman évoque précisément cette issue du retour à la terre  et du recours au forêt, et aussi de l'arche russe, qui était le sujet de ma conversation avec le public des éditions Traditsia. Et puis en fin de soirée, Skountsev a proposé que nous chantions ensemble. Et malgré ma fatigue, il m'a semblé que je quittais la terre en suivant sa voix dans les régions mystiques de nos vers spirituels et de l'héroïque chant cosaque Sur la montagne Iatchmen. Chanter tout seul n'est pas très normal, le chant est un moyen de communication. Au retour, la fille du père Valentin, Lena, qui dirige le choeur de l'église, m'a dit: "Laurence, j'étais fascinée, ces vers sont si beaux, et puis Skountsev et vous, vous chantez comme vous respirez, cela vous est naturel, cela fait partie de vous."

Et c'est bien ça, le folklore, une activité naturelle, une respiration profonde et transversale au temps de l'être humain inscrit dans le cosmos, et non pas abruti dans des espaces qui en sont complètement coupés.

Elle m'a dit aussi que mes dessins ne ressemblaient à aucun autre, que c'était mon style inimitable. Gleb, qui était venu me photographier et me filmer, m'a proposé son aide pour tout le bricolage que je pourrais avoir dans ma maison! Et Skountsev mûrit l'idée de me faire faire un enregistrement avec lui et son fils Fédia... 

Le lendemain, je suis allée à l'ambassade chercher mon nouveau passeport, ce qui sera le début de toutes sortes de péripéties administratives épuisantes, dans la foulée de celles des Français, repartis préparer leur émigration. Car il me faudra refaire mon permis de séjour, puis tout le reste, d'autant plus qu'il faut tout mettre en conformité avec la nouvelle orthographe de mon prénom, mal transcrit la première fois. A l'ambassade, tout le personnel a été très très aimable, mais c'est fort Chabrol, là-bas dedans, comme si cet établissement était guetté de toute part par des terroristes féroces, alors que tout le monde ici s'en fout royalement. On m'avait donné une espèce de badge comme dans les temps anciens, mais il sert aussi de laissez-passer électronique, ce que je n'avais pas deviné, et devant les multiples portes d'accès, je restais comme une poule qui a trouvé un couteau. Sans compter que certaines s'ouvrent avec un bouton, mais pas toujours, l'une d'elles restait bloquée. Et de ces passages protégés, il y en a plein le bâtiment. Ce n'était pas le cas dans les années 90, du temps où la station de métro près de chez moi avait explosé vingt minutes après mon passage. Comme quoi la parano n'a pas cessé de croître.

Dans la foulée, je suis allée faire établir deux traductions assermentées, et je les ai eues en une heure de temps. J'ai pu revenir avec. En chemin, je songeais à la mort du patriarche de Géorgie, Elie, au deuil impressionnant, magnifique de son peuple uni autour de sa dépouille, et j'en venais à la conclusion que ce qui avait sauvé les Géorgiens du gouffre sans retour de l'OTAN et de l'UE, de la coalition Epstein, c'était lui, ses prières, son rayonnement, et aussi les prières de saint Gabriel, ce merveilleux fol-en-Christ géorgien presque contemporain, ils se sont d'ailleurs connus autrefois. Et puis aussi les traditions que sauve encore ce peuple montagnard et résistant. Il suffit parfois d'un terrain spirituel et culturel pas trop empoisonné et d'un saint homme pour remettre en selle un pays menacé. Cela n'a pas trop bien marché en Ukraine, en dépit d'un clergé local lumineuxet de la foi des orthodoxes, mais le mal qui s'est emparé de ce pays était sans doute déjà trop installé et trop puissant. Je prie le Ciel pour que la Russie découvre en elle les mêmes ressources que les géorgiens, et des guides spirituels de la même trempe que le patriarche Elie.

J'ai trouvé chez moi la porcherie des temps de dégel boueux, quand je laisse mes animaux deux jours. J'ai du laver les pattes et le ventre de Nini, qui a certainement passé ce temps à tourner autour de la maison, ne pouvant plus le faire dedans, autour de moi. D'après ma voisine, elle n'a pas trop mal vécu mon absence et tant mieux, car il y en aura d'autres. Mais quand même, j'ai vu qu'elle s'était fait du souci.