Une chose m'étonne quand même, c'est que le récit de mon discret voyage en France a suscité beaucoup plus d'intérêt que celui de mon tout aussi discret voyage au Donbass l'an dernier... De même quand, sur Facebook, je change ma photo de profil, une centaine de personnes apprécie et commente, mais c'est beaucoup plus poussif quand j'annonce la parution d'un livre... Je préfèrerais qu'on s'intéressât davantage à mes livres qu'à ma tronche, qui a pris déjà plus d'un coup de pelle.
Et à ce propos, j'ai, pendant mon voyage en France, où entre deux pérénigrations, j'avais pas mal de temps libre, réussi, en me crevant les yeux, à lire sur mon téléphone l'ouvrage de Nicolas Bonnal La destruction de la France au cinéma, qu'il m'avait gentiment fait parvenir sous forme électronique. Il analyse notre déclin avec verve et douleur en commentant certains écrivains, Guénon, Bernanos, Céline, ou les propos de Pasolini sur l'évolution du monde moderne, puis propose un choix de films révélateurs, qui ne sont pas tous des chefs d'oeuvre mais décrivent le triste processus. J'ai trouvé la démarche très intéressante et j'ai regretté de n'avoir pas lu ce livre avant d'écrire mon Album de famille. Car ils sont un peu complémentaires, il travaille au vitriol, et moi, en regardant l'époque à travers mes souvenirs d'enfance, je fais plus dans le sentiment, la carte postale de vacances et les dentelles oubliées au fond d'un tiroir, mais c'est dans les deux cas de notre déclin qu'il s'agit.
Ce déclin, il le fait remonter à loin, mais en fait, moi aussi, car malgré l'optimisme ambiant, je ressentais dès l'enfance que quelque chose n'allait pas. Il pense que nous étions remplacés bien avant que l'on nous ouvrît les écluses du déferlement africain. L'exode rural, commencé dès le XIXeme siècle, le brassage des populations qui échouaient en ville, loin de leur terroir, et y perdaient peu à peu leur culture, que rien ne venait compenser. Les grandes boucheries des deux guerres mondiales, que l'on voudrait tellement, aujourd'hui, compléter par une troisième, définitive, et le boulot est partiellement accompli en Ukraine. C'est une véritable catastrophe anthropologique, dont les gens lucides ne peuvent que pleurer les ravages dans une presque totale impuissance. Ma famille n'aimait pas De Gaulle, Bonnal non plus. Bien sûr, depuis, on a eu tellement pire... Mais quand même, je me souviens que le début de la fin, c'était les années soixante, leur vulgarité déchaînée, et c'est là qu'on a commencé à pourrir la vie de la paysannerie, des artisans, des petits commerçants, bref des petites gens indépendantes qui savaient travailler et ne s'en laissaient pas conter. Voici ce qu'en dit Bonnal:
"La surestimation du gaullisme ne frappe pas assez les bons esprits. On nous dit que De Gaulle, c’est la Liberté et la Grandeur de la France, De Gaulle, c’est la prospérité et la voix de la France libre (bis), De Gaulle, c’est une époque bénie… Or dans les années soixante toute l’Europe en voie de destruction se développait. En fait le gaullisme repose sur une mythologie et une hypnose collective proche de celle de 1789, de Napoléon ou de la République dont le Général se réclama toujours. Je n’ai aucune envie de m’étendre sur cette question qui mériterait un bon livre - un de plus... Mais au moins rappelons les faits principaux : - De Gaulle, c’est une Résistance et une Libération bâclées: voyez par exemple le livre de Kerillis, De Gaulle dictateur. De Gaulle c’est une malédiction portée sur l’extrême-droite collabo et une sanctuarisation de la Résistance dont se réclament tous les escrocs qui nous gouvernent. Ses Mémoires de guerre sont le livre de chevet (au moins officiel) de Macron. De Gaulle c’est aussi l’oubli de la trahison et de la désertion incroyable des communistes qui sont chargés ensuite de cette impayable épuration qui ne cessera jamais. - De Gaulle, c’est la trahison des pieds noirs et la perte brutale, sanglante et bâclée de l’Algérie (voyez les livres publiés par mon éditeur Dualpha notamment celui de Manuel Gomez). - De Gaulle, c’est les Trente Glorieuses (disparition des paysans et mauvais traitements des ouvriers) et la destruction de la France rurale traditionnelle, la transformation et l’américanisation d’un Hexagone mué en France défigurée pour reprendre le titre d’une émission célèbre de Michel Péricard, lui-même gaulliste. Comparez Farrebique et Biquefarre.
- De Gaulle, c’est aussi le début de la massive immigration africaine qui suit la décolonisation ratée – Audiard s’en moque dans son libertaire et jubilatoire Vive la France. Les cinéastes ont bien vu les maléfices en œuvre sous de Gaulle : voyez Weekend ou Deux ou trois choses de Godard sans oublier Alphaville ; voyez Play Time de Jacques Tati, le début de Mélodie en sous-sol... 25 - Sur le plan des Français, on voit une détérioration du matériel humain: société de consommateurs, d’assistés, de téléphages et d’automobilistes. L’enlaidissement du pays modernisé entraîne l’enlaidissement des gens, la fin de l’élégance parisienne et le déclin de la culture française. Voyez Debord qui rejoint Pierre Etaix. Et ne parlons pas de mai 68, de l’explosion de la pornographie et de la destruction finale de Paris sous Pompidou, ancien laquais de Rothschild (pour ceux qui se plaindraient de l’autre). De Gaulle nous laissa aussi Chirac et Giscard…"
Ce que j'ai vu au cours de mon dernier voyage, c'est la matérialisation de ce que décrit Bonnal. Une France déracinée et envahie qui ne se connaît plus, avec des survivances très menacées, ça et là. La visite du pape semble avoir concentré et soulevé des forces spirituelles encore vives, et peut-être aussi la nostalgie de ce que nous étions chez des jeunes encore frais et d'aplomb qui cherchent à retrouver un sol ferme et des perspectives plus lumineuses, plus transcendantes. Mais comme le remarque un correspondant de plus en plus affecté par le contexte, ces jeunes chantent de la chansonnette religieuse nunuche et applaudissent le pape au stade comme s'il s'agissait d'une rock star. De même les combattants au Donbass écoutent trop souvent des raps et de la variété patriotiques américanoïdes qui n'ont plus rien de commun avec les chants tragiques et magnifiques que la guerre inspirait à leurs ancêtres, jusqu'à celle de quarante y comprise, qui n'ont même plus rien de russe ni par la mélodie, ni par le contenu. La destruction de la paysannerie y est pour beaucoup. Les gens n'ont plus de sol sous les pieds, plus d'ancêtres, plus rien. La terre est la proie du cancer du béton et de l'asphalte. Plus rien ne chante ni ne vole, ni ne lève au ciel les yeux et le coeur.
Parallèlement, Nicolas le Belge m'a donné à lire le résumé d'un livre qu'un de ses amis, l'Espagnol Michel Romero, écrit sur l'IA, vue d'un point de vue orthodoxe. L'intelligence sans visage. L'homme, le noûs et le veau d'or numérique à l'épreuve du Christ. Le grand mérite de cet ouvrage, qui n'est pas encore paru, me semble de remettre à sa place la conception purement technologique, mécanique de l'intelligence, en contradiction avec des gens comme le docteur Alexandre, qui ne prend en considération que cet aspect-là, le seul qui soit accessible à cet esprit malade et luciférien. Personnellement, je pense depuis bien longtemps que c'est un aspect très inférieur, qui ne m'a jamais impressionnée.
L'autre mérite est de faire appel au discernement spirituel et de mettre en évidence la distraction permanente induite par l'addiction électronique, qui nous vole notre temps et nous vole à nous-même, en nous empêchant de faire en nous le silence favorable à l'irruption du sacré, au dialogue avec le Créateur. C'est une chose qui réclame de moi, par exemple, une lutte incessante pour ne pas me laisser emporter. Je me souviens que le sévère Bernard Frinking, peintre d'icônes, mettait près de son ordinateur une prière spéciale, pour se garder de la fascination hypnotique du procédé. Les gens les plus cultivés et les plus technophobes ne sont pas à l'abri, que dire de ceux qui n'ont aucune culture, aucun anticorps? Des enfants, par exemple? Quand j'étais en maternelle, on faisait pression sur moi pour me faire utiliser l'ordinateur avec les enfants, et je me suis vite rendu compte qu'il fallait l'exclure complètement des apprentissages. Ils en étaient déjà suffisemment victimes à la maison. Je priviliégiais tout ce qui était manuel, corporel, les chansons traditionnelles qui donnent du vocabulaire, qui apportent une dimension féerique et épique sublimante, les créations personnelles et collectives, tout ce qui développait l'esprit, l'imagination et la communication.
L'ouvrage de Michel Romero me semble complémentaire des travaux du père Boboc, médecin de formation, sur le transhumanisme, cette idéologie hideuse pour vieux mafieux qui voudraient immortaliser leurs carcasses nuisibles au détriment de la Vie réelle voulue par le Créateur. On s'apercevra sans doute dans l'avenir de sa monstruosité, et du mal inimaginable qu'elle aura fait à l'humanité. Michel Romero, qui a travaillé comme infirmier et fait beaucoup de bénévolat, ne renie pas les progrès de la médecine et ne prône pas un retour en arrière. A vrai dire, moi non plus. Ce n'est pas parce que je prône la protection de la nature et le respect de la tradition et du patrimoine que je rejette tout ce qui est actuel. Mais tout ceci, cette science, cette technique et la médecine elle-même sont passées entre des mains extrêmement malfaisantes sur lesquelles nous n'avons aucun contrôle. Son livre remet tout en place, dans une perspective spirituelle et orthodoxe qui, ici, devient universelle et profitable à n'importe quelle personne douée d'une conscience, quelle que soit sa confession religieuse ou son absence de religion.
"L’intelligence artificielle nous place devant une question plus redoutable que celle de la puissance des machines : qu’avons-nous commencé à oublier de l’homme pour être si facilement éblouis par ce qui l’imite ? Nous admirons la rapidité d’une réponse, l’élégance d’un raisonnement, la disponibilité d’un interlocuteur artificiel ; nous comparons ses performances aux nôtres ; nous calculons les métiers qu’il pourrait transformer et les décisions que nous pourrions lui abandonner. Mais, derrière cette agitation, une interrogation demeure presque silencieuse : une civilisation qui sait produire des discours sur toutes choses sait-elle encore reconnaître ce qui mérite d’être aimé, ce qui doit être refusé, ce devant quoi il faut se taire ? Le regard orthodoxe commence à cet endroit. Il ne consiste pas à envelopper une inquiétude technologique dans un vocabulaire religieux. Il ne cherche pas davantage à protéger une supériorité humaine devenue incertaine sur le terrain du calcul. Si notre dignité dépendait de notre capacité à battre une machine, elle serait déjà livrée à la prochaine génération de processeurs. L’Église confesse quelque chose de radicalement différent : l’être humain possède une valeur qui ne se mesure pas à sa performance. Le nourrisson, le vieillard désorienté, l’homme privé de parole, la femme dont la mémoire s’efface ne deviennent pas moins humains lorsque leurs facultés diminuent. Cette affirmation interdit de situer le débat uniquement dans la compétition des intelligences. Une machine pourrait surpasser l’homme dans un nombre croissant de tâches sans que cette supériorité fonctionnelle lui confère la vocation personnelle que la foi reconnaît à l’humanité. Inversement, l’être humain peut disposer d’une intelligence brillante et conduire son existence vers la cruauté, le mensonge ou la destruction. La lucidité orthodoxe ne sacralise donc pas l’intelligence humaine telle qu’elle se manifeste spontanément. Elle sait que notre faculté de comprendre peut devenir la servante de nos passions. Elle ne demande pas seulement si nous pensons davantage, mais à quoi notre pensée consent. C’est pourquoi le véritable péril n’est pas seulement qu’une machine se mette à ressembler à l’homme. Il est que l’homme accepte de se comprendre à partir de la machine, puis organise son existence selon cette image appauvrie. Lorsqu’il se décrit exclusivement comme un système de traitement de l’information, il prépare lui-même sa réduction. Lorsqu’il ne voit dans l’éducation qu’une acquisition de compétences, dans la médecine qu’une optimisation de résultats, dans la parole qu’une production de contenu, il transforme en horizon total ce qui ne constitue qu’un aspect de la vie. L’IA intervient alors dans un monde déjà disposé à lui remettre les clefs."
extrait de la présentation de l'ouvrage de Michel Romero
Je considère le métropolite Arséni, de la Laure de Potchaïev, comme un saint homme. Le pouvoir ukrainien l'a impitoyablement persécuté pour sa douce et lumineuse fermeté. Je suis tombée sur un extrait d'une de ses homélies où il évoque nos derniers moments, en soulignant que le défunt est immédiatement accueilli et guidé par les saints qu'il a priés de son vivant, et par les parents pour lesquels il a prié. Cette idée m'a paru très consolante. Car ce qui s'ouvre à nous est tellement au-delà de notre compréhension et de notre imagination, et je suis tellement loin de correspondre à cette autre dimension que j'aurai bien besoin de ce secours. Comment verrai-je de là-bas ce qui aujourd'hui m'affecte tellement, et le verrai-je, d'ailleurs? Si "voir" est encore le mot, et s'il existe encore des mots au sens où nous l'entendons.











