Voici le dimanche des Rameaux, maussade, frisquet, humide, avec ses bouquets de branches rouges ornées de chatons d'argent poudrés d'or par le pollen . Hier matin, la résurrection de Lazare. En confession, je dis au père Andreï que j’éprouve une lassitude intérieure et l’impression que je n’ai jamais rien fait de bon sur le plan spirituel, qu’à mon âge, je ne suis encore arrivée à rien. « Je vous félicite, répond-il, votre carême est un succès ».
Au moment de communier, j’ai trébuché et
me suis exclamée, en russe : « Gospodi ! » L’évêque m’a
ensuite demandé : « Pourquoi vous êtes-vous exprimée en russe ?
- Parce que cela
fait si longtemps que je lis des prières en slavon…
- Mais en
français, vous auriez dit comment ?
- Seigneur…
- Une dame française catholique qui trébuche dira spontanément: "Seigneur"!
- Oui, en effet».
Monseigneur
Théoctyste aime bien ce genre d’échanges linguistiques… Je crois que cela l'étonne toujours un peu, cette vieille Française échouée parmi ses fidèles. J'espère que la vieille dame française catho dira encore "Seigneur", et non pas "zut!" ou pire, comme cela m'arrive en dehors de l'église!
Quand j’attendais
pour me confesser, la femme du père Alexis, qui dirige le chœur, vient
tout-à-coup me prendre par l’épaule et me chuchoter : « En ce moment,
nous répétons, rien que pour vous, « le Christ est ressuscité » en
français…
- Pour la
liturgie de Pâques ?
- Oui… »
Autant dire qu’il
n’est plus question pour moi de ne pas la passer à la cathédrale et de remettre
au lendemain, comme j’avais fait l’an dernier…
Ces offices avec
les bonnes gens de Pereslavl me remontent bien le moral. Mais les nouvelles me
le détruisent assez vite. J’avais vu une émission de Tocsin, avec Karl Zero,
sur les horreurs commises par la haute société sur les enfants, autour
d’Epstein. La présentatrice évoquait des petits qui arrivaient devant ces
monstres en serrant leurs doudous... Je pensais à la
discussion d’Ivan avec Aliocha, dans les Frères Karamazov. Oui, il semble que
Dieu devrait foudroyer ces sadiques et ces pervers, mais renier Dieu, c’est
donner la victoire à celui qu’ils servent, et l'on touche ici à un mystère redoutable qui n'a pas de réponse en ce monde.
Que peut-on attendre de bon de gens pareils ? Comment leur confier encore nos vies et celles de nos descendants? Et tout cela me poursuit comme une nuée d'horribles mouches, bien plus horribles que les vraies mouches, qui ont leur fonction dans le tissu du vivant, même quand elles accomplissent leur oeuvre de fossoyeurs. Il s'agit là de saletés venues de failles infâmes, de lieux maudits dont nous n'avons qu'une faible idée.
J’aime bien le
jeune père Alexeï Talalaïev. D’abord, on le comprend très bien, et on entend
clairement tout ce qu’il dit à l’autel, pendant la consécration, par exemple :
« Il est digne et juste de Te chanter, de Te bénir, de Te louer, de Te
rendre grâce et de T’adorer partout où s’étend ta souveraineté. Car tu es Dieu
inexprimable, incompréhensible, invisible, inaccessible, Etre étemel, toujours
le même. Toi et Ton Fils unique et Ton Esprit Saint. Du néant, Tu nous as amenés
à l’être. Tu nous as relevés, nous qui étions tombés, et Tu n’as pas cessé
d’agir jusqu’à ce et que tu nous aies élevés au ciel nous aies fait don de Ton
Royaume à venir. Pour cela nous Te rendons grâce, à Toi et à ton Fils unique et
à ton Esprit-Saint ; pour tous les bienfaits connus ou ignorés de nous,
manifestés ou cachés, répandus sur nous. Nous Te rendons grâce aussi pour cette
liturgie, que Tu as daigné recevoir de nos mains, bien que Tu aies pour Te
servir des milliers d’Archanges et des myriades d’ Anges, Chérubins et
Séraphins, aux six ailes, aux yeux nombreux, volant dans les régions élevées. »
Je me souviens qu’à Solan aussi, nous entendions cela nettement, que ce fût le
père Placide ou le père Théotokis qui officiât. Et puis ses sermons sont toujours
simples et profonds. Il nous a dit aujourd’hui que les fêtes n’étaient pas des
commémorations d’un moment précis de l’Histoire, mais nous faisaient participer
hors du temps à l’évènement en train de se produire. Ce n’est hélas pas le cas
à chaque fois que nous arrive une fête, mais j’ai expérimenté cela une fois
dans ma vie, pour la liturgie du jeudi saint, puis la lecture, le soir, des douze
Evangiles de la Passion : j’étais à la fois à la fin du XX° siècle et
alors, dans la lointaine Antiquité, au pied de la Croix ; avec la foule
des fidèles russes contemporains, avec leurs ancêtres et les miens, et avec
ceux qui assistaient à la Crucifixion, et j’avais alors entrevu ce qu’était le
temps, et ce qu’était l’éternité. Je me dis souvent que je suis à côté de la
plaque, puisque je ne retrouve pas la grâce de ce moment, mais peut-être que de
l’avoir connue m’empêche à présent de sombrer dans le doute et le désespoir,
même s’il ne m’est plus donné de la ressentir à ce point d’évidence et de
béatitude.
Les Archanges, les myriades d'Anges, de Chérubins et de Séraphins du père Alexeï ont momentanément dissipé le nuage des mouches infernales.












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