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J'ai pu aujourd'hui assister à une fête que j'adore, et que j'ai laissé passer deux ou trois ans de suite, la procession sur les eaux du sixième dimanche de Pâques. Auparavant, je suis allée pour la liturgie à l'église du Signe, parce que Katia devait m'accompagner, et nous avons déjeuné ensemble au café français. La veille, elle avait tenté avec moi l'escabèche de poisson, et je lui avais dit: "Voyez, Katia, je pense, en dégustant ce moment de gastronomie française dans notre agréable café, à tous mes compatriotes convaincus que nous vivons dans une dictature effroyable, où l'on meurt de faim avec un tchékiste planqué derrière chaque arbre."
Au reste, cela ne signifie pas qu'ici tout soit parfait, comme je l'ai maintes fois exprimé... Justement, j'ai eu le temps de lire en partie ce matin l'Antipresse, où Jean-Marc Bovy écrit que Soral ne trouvera pas forcément ici la liberté d'expression qu'il y cherche. A mon avis, Soral n'avait guère le choix, et dans les circonstances, il en trouvera toujours plus qu'en France ou en Suisse. Bien sûr qu'il y a des choses qu'il vaut sans doute mieux ne pas dire, surtout en temps de guerre, ce que je sens obscurément, mais en fin de compte, j'aimerais qu'on me citât un pays soi-disant démocratique où l'on n'ai pas un jour ou l'autre éliminé ou écarté un personnage particulièrement gênant. Les assassinats politiques et même politico-mafieux sont fréquents aux USA, à commencer par le président Kennedy. En France, on vient d'avoir toute une série de "suicidés", sans parler des intellectuels, artistes et politologues vilipendés, persécutés, privés d'accès à leurs comptes bancaires, emprisonnés, contraints à l'exil...
Le point de rassemblement de la procession était l'éléphant rose placé non loin du café. J'avais peur de ne pas pouvoir suivre, mais à peu près à mi-chemin, là où l'évêque embarquait dans sa magnifique barque scandinave avec le clergé local et le choeur de la cathédrale, Katia a pris à l'abordage le canot du cosaque Dmitri Troukhatchov, qui faisait le service d'ordre avec ses fils, et nous a laissé monter. Nous avions avec nous Ira, la veuve du cosaque Boris.
Nous avons gagné l'embouchure, au son des cloches, sous un ciel d'azur où glissaient des nuages sur la pointe des ailes. Il faisait chaud, mais le vent doux et léger, et les embruns nous rafraichissaient. J'ai vu passer ma voisine Ania, qui me faisait de grands signes, et beaucoup d'autres connaissances et tout le monde se saluait joyeusement; "Christ est ressuscité!
- En vérité, Il est ressuscité!"
Partout claquaient des drapeaux, des bannières, celle du Christ "non fait de main d'homme", sur fond rouge, qu'a conçu autrefois Moïsseïev pour le Donbass, on voyait glisser sur des barques des femmes orthodoxes en fichu avec de longues robes, des touristes débraillées avec des lunettes noires, des cadets et des cosaques en uniforme, et tout cela tournait sur les vagues miroitantes, autour de l'embarcation de l'évêque Théoctyste qui bénissait les eaux et en aspergeait tous ceux qui passaient à sa portée, sur le fond de la belle église des Quarante Martyrs de Sébaste, giclante de grands rayons. Tout le monde riait, se saluait de la main, criait les félicitations pascales pour la dernière fois de l'année, et je baignais dans un tel innocent bonheur d'exister, que je m'attendais à m'élever au-dessus de tout cela comme une mongolfière, et que j'ai pensé: "Si des drones venaient nous attaquer, je mourrais après avoir connu l'un des moments les plus lumineux de ma vie". Or quand je suis rentrée, j'ai vu que les drones avaient justement attaqué massivement plusieurs villes en Russie, ils auraient très bien pu se jeter sur notre merveilleuse fête annuelle, et ceux qui les guident ont même une prédilection particulière pour ce genre de vilenie, et ce depuis bien longtemps. Mais Dieu a encore protégé Pereslavl, comme il l'avait fait au Moyen-Age, quand la princesse Eudoxie, ses enfants et la population de la ville s'étaient réfugiés sur le lac, dans le brouillard, pour échapper aux Mongols.
La veille, j'avais confié au jeune père Alexis que les infos me rendaient malade, et que j'avais pourtant du mal à m'en arracher, la fascination du gouffre... Mais en faisant la cuisine, le soir, je me suis mise à prier, et j'ai ressenti une espèce de joie pleine de larmes, et puis Dieu m'a fait, le lendemain, cadeau de cette journée sur le lac, avec le petit peuple de Pereslavl, notre évêque et son clergé, les vagues sous le grand ciel. Puis je suis restée sur ma terrasse, sans moustiques, sans radio, je me suis entraînée à jouer des gousli, avec tous les animaux autour de moi, les feuillages tendres et phosphorescents qui ruisselaient au vent, et je bénissais le Ciel, je sentais que ce jour était une victoire sur toutes les forces ténébreuses déchaînées, une petite victoire que personne ne pouvait remarquer à part moi, à ce moment précis, car c'était à moi qu'elle était donnée. Mais elle participait d'une victoire générale, elle en était la promesse, la promesse de la victoire finale de la beauté et de la vie sur la laideur mortifère, de l'amour sur la cruauté et la fourberie, de la vérité sur le mensonge et l'imposture. Peut-être pourtant que cette journée, que j'ai passée dans la lumière et la joie et qui, pour d'autres, a été un moment de terreur et de deuil, à Moscou ou à Riazan, restera celle où, historiquement, la troisième guerre mondiale qui ne dit pas son nom a finalement tombé le masque.
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| Ira et Katia |
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| La barque de la voisine Ania |




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