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samedi 13 juin 2026

Hirondelle

 


Une amie m'a dit qu'il était "impossible" de commander mon livre chez son libraire. Même chose en Suisse. Les libraires ne reconnaissent que les pontes de la grosse édition, ça c'est bien, c'est chic, estampillé intellectuel de gauche et de broussaille. A la rigueur la petite. Une petite édition n'a guère plus de diffusion que les éditions du Net, mais ça permet de dire qu'on n'a pas sorti son livre aux éditions du Net. Sachant cela, j'aurais bien essayé de publier ailleurs, j'y ai pensé. Mais je pense que chez les gros, cela n'aurait rien donné, et j'aurais attendu une réponse des siècles, sans possiblement en recevoir. Chez les petits, eh bien j'ai essayé un tout débutant qui cherchait des manuscrits, pas de réponse. Un autre qui m'inspirait plus, et qui fait de la semi auto édition. Mais celui-ci voulait deux tomes et pas de photos, or comme le titre l'indique, c'est un Album de famille, les photos sont indispensables, des photos qu'on peut feuilleter, et non pas regarder avec un QR code sur son téléphone. Donc j'ai essayé et puis j'ai calé, parce que de nos jours, on ne sait jamais ce qui va se passer dans deux mois, et il m'importait avant tout que ce livre existât, fût disponible et que ma famille l'eût entre les mains avant l'irruption d'évènements qui rendraient la chose impossible. 

Mis a part deux ou trois coquilles que j'ai laissé passer, l'édition est d'une qualité satisfaisante. Un seul tome, des photos bien reproduites. Aucune diffusion. D'autant plus que n'étant pas sur place, je ne peux pas organiser de signatures, et d'ailleurs les libraires tordraient le nez devant les éditions du Net, craignant de compromettre la réputation de leur magasin, pensez-donc, avons-nous le genre à vendre ça?

Il est possible qu'inconsciemment, du reste, le lecteur potentiel ait la même réaction. Celui qui me lit sur les réseaux ou qui lit mon blog et sait pourtant que je n'écris pas trop de conneries, et dans un style normal. Mais pensez donc! Les éditions du Net! Cela me fait penser aux gens qui, lorsque je parlais de ce qui se passait au Donbass, me répondaient: "Si c'était vrai, on en parlerait à la télé". De même si c'est publié par les éditions du Net, et pas par Gallimard ou Grasset, ou tout autre mastodonte qui ne sort vraiment pas que des génies, ça veut dire que c'est nul. Mais Proust a publié sa Recherche à compte d'auteur.

Autant pour moi, toujours ma manie d'aller à contre-courant. Slobodan a daigné me faire une superbe préface, pas le genre de texte que l'on se force à écrire pour faire plaisir à une copine. Slobodan m'a conseillé une autre autoédition, dans laquelle il a fait paraître son recueil d'articles de l'Antipresse. Mais j'ai trouvé le site si compliqué que je ne suis jamais arrivée à l'utiliser, surtout à distance, avec tous les problèmes de liaison internet. Même chose pour Book Edition, où il aurait fallu, en outre, scinder le livre en deux tomes.

Ici, les grosses machineries éditoriales n'ont pas la même autorité intellectuelle. Elles ont l'avantage que publier chez elles ne coûte rien, et qu'elles assument la traduction. Je vais essayer d'expédier mon Album. Au moins, si on s'y intéresse, je n'aurai pas à payer la traduction. Mais je n'aurai pas de contrôle sur elle. Et c'est embêtant.

Si votre libraire est trop snob, commandez chez Amazon, c'est la méchante firme que tout le monde déteste, mais que faire? Ou aux éditions du Net, mais c'est plus long. Ou la librairie Chapitre. Si le livre vous plaît, ayez la bonté de laisser des étoiles, une appréciation, de le signaler, je ne peux compter que sur le bouche à oreille. Faites des comptes rendus sur les réseaux. Je n'attends même pas de gagner de l'argent, je voudrais que cet ouvrage, qui est un hommage à ceux que j'ai aimés et qui peut toucher beaucoup de gens nostalgiques de cette époque rencontrât ceux qui l'apprécieront. Pour redonner vie à la France de ces années-là. Cela fait partie de ma mission de le faire connaître un tant soit peu et donner raison à ma tante Mano qui m'a dit: "Je sais maintenant que l'Armençon ne sombrera pas complètement dans l'oubli".  

Une hirondelle d’apocalypse

 par Slobodan Despot

Ce livre renferme, depuis les premiers balbutiements jusqu’au moment de l’écriture, le récit intégral d’une vie. Or cette vie est guidée par une mission intransigeante, poignante et stoïque qui en fait un grand roman même quand l’auteur ne prétend « que » consigner une autobiographie. « Ma vie n’aura été qu’une longue fidélité à mon père disparu », écrit Laurence Guillon dès les premières pages, juste après une lamentation biblique : « Je ne l’ai pas fait exprès, papa. Je ne l’ai pas fait exprès, maman… Je suis un cul‑de‑sac génétique. Un figuier stérile. Et ce figuier, c’est la croix que je porte. »

Il y a, on le sait, plus d’une manière de nourrir la « chaîne de vies » qui nous a portés au monde lorsque la biologie, ou le destin, nous ont privés d’enfants. L’une d’elles, la plus spirituelle, est la transmission de la mémoire. Laurence Guillon n’aurait jamais composé un tel Album de famille si Dieu lui avait donné une descendance — ou elle l’eût réservé à ses proches. Le figuier stérile est né comblé de dons dans une famille de bonne race et de bonnes mœurs. Le premier d’entre ces dons, je crois, était l’amour. Un amour qui emplissait l’air qu’elle respirait dans son enfance et sa jeunesse et qu’elle restitue ici comme la Lune nous éclaire dans la nuit : par le doux ricochet d’une lumière dévorante.

Le deuxième de ces dons est la beauté. Laurence est née belle dans une famille de belles personnes. Les « cinq ravissantes sœurs Pleynet » — dont l’une, Michelle, fut sa mère — faisaient des ravages en des époques où beauté et bonté n’étaient pas encore devenues ennemies. Dans cet Album inversé, les images fournissent le commentaire du texte, mais elles sont indispensables. On les voit rassemblées par deux fois sur une photo, les sœurs Pleynet : la première fois très jeunes, sur une pelouse d’été, la deuxième fois déjà femmes sur le perron de leur maison de famille (l’Armençon), dans des postures et des coupes d’une élégance sans fautes, et en même temps naturellement distinguées, simples, parfaites. À côté de Mimi‑Maman, il y a Jacquie la rebelle, Babi la tragique, Renée la star, Mano la première de classe…

Maman, comme mamie, était simplement, indiscutablement belle, mais aussi bonne, naïve, compatissante, prompte au pardon. Cela encore fait partie de la beauté. Henri, son mari, était le complément parfait. Lui aussi beau, naturel, lumineux. Henri, Mimi, les sœurs Pleynet, ont des physiques d’acteurs de cinéma, et ils ne sont pas les seuls, il y aura encore Jacques et Philippe et Pedro aux gueules inoubliables. Cette France‑là était belle sans façon parce qu’elle n’avait pas à s’en cacher, parce qu’elle se sentait à l’aise — aussi à l’aise et sûre d’elle‑même qu’une tribu de cygnes sur un étang royal.

Mais voici : Henri fut emporté par la maladie avant même d’entendre le premier mot de sa fille. Maman fut si mortifiée par l’injustice qu’elle en viendrait à rejeter Dieu. Toute la quête de Laurence, à son su comme à son insu, consistera à recoudre cette révoltante déchirure dans le tissu de la Providence.

Troisième don : l’art. Laurence écrit, chante, joue de la musique. Mais d’abord et d’emblée elle dessine. Si l’art moderne n’avait pas épousé toutes les dissonances comme il l’a fait, elle serait peut‑être devenue une peintre de premier plan. Or entre l’art de cour de la seconde moitié du xxsiècle et les jardins de Laurence, les ponts sont rompus. Elle se sent étrangère dans tous les temples de la Modernité. On y viendra. En attendant, l’œil et la plume se conjuguent dans cet Album pour nous restituer des souvenirs d’une précision photographique et d’un mystère proustien, dans une langue précise, spontanée, égrenant les touches de couleur et les rythmes comme une ancienne tapisserie. On n’oublie plus les choses, les bruits, les scènes d’enfance qu’évoque sa plume, ni surtout les terreurs que seule une âme restée enfantine peut évoquer avec autant de puissance. Laurence ressuscite son monde par tous les sens : l’ouïe, le toucher, les odeurs mêmes, mais le regard avant tout. En refermant son album, on a parfois l’impression de l’avoir plutôt vu que lu. Il évoque les grandes enfances du cinéma : Fanny et Alexandre de Bergman ou encore le Miroir de Tarkovski. Elle confesse d’ailleurs quelque part que, pour l’écrire, elle avait plongé sa vie dans un bain photographique.

*

Or que fait le bain photographique ? Il révèle sur la feuille blanche des formes qui y sont déjà imprimées, mais que nous ne verrions jamais sans lui. En l’occurrence, la formule est idéalement choisie. Le récit de sa propre existence n’est pas le sujet de la photo : il en est le révélateur. Ce que Laurence fait ressurgir par ses souvenirs n’est pas le temps des Pleynet et des Guillon, ce n’est pas le temps d’Annonay et de Pierrelatte, les lieux où elle a grandi, c’est une tranche critique du Temps tout court, dans toute sa pesanteur ontologique. Nous entrons dans ce couloir en une saison où les maisons ont des noms — et celle des Pleynet, l’Armençon, est aussi belle que son nom l’annonce —, où les hommes et les femmes ont un visage, une hérédité fatidique et, tout à la fois, une personnalité
unique et ineffable. Dans ce monde, chacun avait sa place, les gommeux, les avantageux,
les beaux‑parleurs, les bénins prévaricateurs, les fats et les trouillards, Papi‑l’élégant‑infatué et Monod‑le‑vagabond‑dérangé, ce vétéran abîmé de la Grande guerre qui vivait dans une caverne au bord de l’eau. Et nous en sortons à la saison des HLM sans âme poussant sur les anciens vergers, des boucheries de village remplacées par des banques qui ne produisent rien, ces « vortex qui aspirent la vie », des échangeurs d’autoroute et des supermarchés où plus personne ne vous tend rien ni ne vous adresse la parole. Lorsqu’elle découvrira les sinistres barres d’habitation soviétiques et les horribles cantines tenant lieu de restaurants, Laurence comprendra ce qu’elle savait déjà, ce qu’elle avait su de tout temps : que l’« expérience » communiste, la « dérive » totalitaire n’avaient rien d’accidentel, mais qu’elles sont l’aboutissement nécessaire du culte de la laideur fonctionnelle, un « cauchemar de science‑fiction dont a accouché la religion du Progrès. » Le cœur de Laurence est un sismographe. Son moindre frémissement est l’écho d’une rupture tectonique, quelque part dans les profondeurs insondables. Ce qui blesse son sens esthétique, c’est ce qui blesse son âme, et ce qui blesse son âme, c’est tout ce qui ne va pas, ou plus, dans le monde, pour parler comme Chesterton.

Le diable est dans les détails, seules les brutes et les complices de l’Ennemi prennent cette maxime à la légère. Tout au long de son récit, Laurence sème des notes en apparence frivoles, en apparence ronchonnes, sur telle ou telle fêlure, dans les mœurs, l’habillement, le langage, l’urbanité, les rapports sociaux — fêlure qui à chaque fois, avec le recul des années, nous apparaît comme l’amorce d’un gouffre séparant notre temps déserté du temps plein.

J’ai été, je l’avoue, bouleversé jusqu’au sanglot par la première saison de Laurence, par le portrait de cette tribu de province vivante, candide et discrètement anarchiste qui aurait pu être la mienne, avec ses fêtes, ses intrigues, ses deuils, ses farces, ses pâtisseries, ses tics et ses manies. C’était un monde plein, allègre, organiquement soudé. Au vu du destin ultérieur de la narratrice, un itinéraire de solitude et de témoignage appuyé sur la foi, on se dit presque que Dieu lui‑même, après l’échec de son âpre envoyé le père Barsanuphe (qui avait essayé de l’arracher à ses affections familiales), lui a imposé une suite de sevrages cruels pour l’arracher à cette profonde nostalgie qui la détournait de sa vraie mission. « Regarde devant toi, Laurence, cesse de te retourner ! Regarde devant toi : regarde‑Moi ! »

Je n’ai pas connu dans cette vie‑ci cette France révolue, je n’en ai vu que les tout derniers éclats en visitant le pays dans mon adolescence. Je n’y ai jamais vécu à vrai dire, sinon dans cette patrie de l’esprit qu’est ma langue française. Mais dans le pays où je suis né, en pleine dystopie socialiste pourtant, j’ai eu moi aussi, dès la prime enfance, des aperçus de ce grand remplacement ontologique. J’ai vu la disparition planifiée des lucioles dans les champs, les chandelles et les réverbères péclotants balayés par les projecteurs de stalag, les beaux édifices et les belles mœurs supplantés par la barbarie utilitaire. Comme chez Laurence, la nostalgie était mon arme innée de défense et de rébellion.

J’ai découvert en France une couche supplémentaire de désolation qui, dans nos Balkans ravagés, n’était pas si perceptible. Tout sauf les églises et les monastères, chez nous, est éphémère. Tout brûle et tout se consume au gré des guerres et des invasions. La France est une très vieille civilisation où le moindre village est un chef‑d’œuvre et un musée. Or il m’est devenu nauséeux de rouler dans l’infinie tristesse de ces campagnes devenues muettes et stériles où les boulangeries mêmes ont laissé place à des dépôts de pain industriel. Quiconque a le moindre commerce avec son âme partagera ce chagrin. Nous marchons dans le lointain écho des fêtes et des travaux rythmés par le chant, et même des tonitruantes disputes — « nous ne nous disputons pas, nous discutons », dirait mamie —, mais dans l’immédiat du Dasein, de l’être‑là, seul notre pas reste audible, ou le ronron du moteur. Ces campagnes ont cessé de chanter, de pleurer et de maugréer. Elles ne sont plus que le décor pittoresque d’une extension de la technosphère, cette mort mécanisée dont Giono et Bernanos avaient eu l’intuition. Plus d’une fois, en lisant les enfances de Laurence, je me suis entendu fredonner la « Carte postale » de Francis Cabrel :

Goudronnées les pierres des chemins tranquilles
Relevées les herbes des endroits fragiles
Désertées les places des belles foraines
Asséchées les traces de l’eau des fontaines
Oubliées les phrases sacrées des grands‑pères
Aux âtres des grandes cheminées de pierre
Envolés les rires des nuits de moissons
Et allumés les postes de télévision

*

Qu’on me pardonne ce virage personnel, mais il faut bien décliner ce « conflit d’intérêts » qui peut‑être me fait prendre ce livre plus à cœur que je ne le devrais. Je me suis découvert encore quelques surprenantes affinités avec Laurence Guillon, malgré la demi‑génération et la géographie qui nous séparent. Comme elle, enfant, j’avais une sainte horreur du cirque, ce spectacle ricanant qui me semblait la cour de Satan elle‑même. Comme elle, j’ai retrouvé toute ma « nostalgie rêveuse » concentrée dans la chanson de Francine Cockenpot, Colchiques dans les prés, apprise dès ma première année d’école en Suisse et qui résonnera à jamais dans ma tête. Comme elle, j’ai fui le monde universitaire ventre à terre, comme on s’évade d’un souterrain de Lovecraft.

Comme j’ai compris — et revécu — cet instant de répulsion insurmontable où il devient physiquement impossible de franchir le seuil de ces temples de la science contrefaite où des intellectuels fumeux séduisent spirituellement ou charnellement des victimes enfumées. « Comment peuvent‑ils raconter de tels bobards ? Et eux, là, comment peuvent‑ils y croire ? Et s’ils y croient, que feront‑ils de leur vie et de la nôtre ? » Je parle des « sciences humaines », bien entendu, pépinière des instituteurs, des administrateurs, des journalistes et des cadres, tous plus ignares, plus endoctrinés et plus faux les uns que les autres, qui ont conduit le monde occidental au seuil du « suicide par flic interposé », que ce flic soit le Russe venu du Nord ou le migrant venu du Sud. À cette différence près que Laurence a affronté cette épreuve avec, déjà, une préparation spirituelle dont je ne disposais pas.

« — Et qu’est‑ce qui vous intéresse, alors ?
— La littérature, le cinéma, l’art, l’histoire, la musique, la vie…
— Ces choses‑là n’intéressent pas vos camarades.
— En effet, mais ce qui intéresse mes camarades ne m’intéresse pas, et c’est pourquoi je me tais. »

Laurence avait compris que le silence était la seule réponse. Et l’exil.

*

Cet exil, à proprement parler, n’est qu’annoncé dans l’Album de famille, comme si un deuxième tome intitulé Mémoires de Russie était en préparation. Ou comme si nous étions invités, en refermant l’album, à basculer aussitôt dans le maelström présent, dont les « Chroniques de Pereslavl », le blog de Laurence, tient le journal de bord. La « longue fidélité au père disparu » de Laurence Guillon a pris un chemin paradoxal, hyperbolique, qui l’a conduite à se replier avec armes et bagages vers la Russie. Non sur un coup de tête, mais sur l’injonction d’une figure quasi paternelle, ultérieurement dans sa vie.

En se ralliant à l’orthodoxie, Laurence Guillon en est venue, « à travers ce passé byzantin commun, à retrouver les racines françaises initiales. » Ce retour paradoxal aux sources mériterait à lui seul un livre, l’Album nous en donne déjà les prémices, c’est une histoire époustouflante et tellement naturelle à la fois. Je me contente ici de noter, une fois de plus, le rôle déterminant que l’art a joué dans l’éveil spirituel de la pèlerine. Sa décision de devenir orthodoxe fut hâtée, dit‑elle, par le choc éprouvé devant Andréï Roublev, le grand film de Tarkovski — et la comparaison avec le christianisme occidental dépeint par Ingmar Bergman dans Le Septième Sceau, dont « le désespoir et le manque de foi » l’avaient « glacée ».

Encore une fois, comment ne pas s’ébahir devant l’ampleur que l’ombre du père absent a fini par occuper à l’horizon de cette existence à la lisière du martyre (témoignage) et de l’apocalypse (révélation) ? Depuis l’instant où elle a compris que Papa ne l’avait jamais quittée, qu’il serait toujours avec elle et que la mort n’existait pas, Laurence Guillon a trouvé la force de transformer cette fidélité et cette union en un chant de résurrection tour à tour amer et jubilatoire.

Il n’y a plus de place dans ce monde pour les personnes sages et sensibles de bonne race. La France des filles Pleynet et de leurs lignées d’ancêtres, la France de la civilisation française est révolue, c’est avec cette prise de conscience que Laurence a pu entamer son exil russe. Les institutions s’effondrent, le savoir se dissipe, le paysage s’enlaidit, la masse s’abrutit et le pouvoir s’encanaille. C’est de tout cela, au fil du journal de maison, que parle ce livre. Celle qui l’a écrit est un clairon de la fin des temps, une hirondelle d’apocalypse. Ce qui ne veut pas dire que « tout est foutu », mais que tout change et que tout se révèle à un point que nos anciens n’auraient jamais soupçonné. Je ne crois pas forcer le trait ni trahir l’esprit de ce livre en disant qu’il n’est pas fait pour tout le monde. Les huissiers de la « normalité », les chérisseurs d’illusions, les derniers progressistes et les optimistes de fonction peuvent passer leur chemin. Qu’ils sortent de ce lieu, qu’aucun d’eux ne reste. Ceux qui poursuivront cette lecture consentiront à être hantés durablement par la nostalgie et le chagrin de la solitude.

Nous sommes les derniers surgeons de notre sang, raréfiés, dispersés, attendant sur un quai crépusculaire — comme les Elfes de Tolkien — les ultimes barques qui nous emmèneront vers l’autre rive, au Couchant, où nous attendent ceux à qui nous sommes liés par un amour ignorant la mort, ce tissu incompréhensible pour le monde qui nous entoure.


vendredi 12 juin 2026

Un café


Le père Basile m'avait donné rendez-vous ce matin à Godenovo où l'on fêtait l'apparition de sa célèbre croix miraculeuse. J'y suis allée en son honneur, mais en râlant comme un pou, parce que le matin, je ne suis bonne à rien jusqu'à dix heures, mon cerveau ne fonctionne pas, mon corps est au ralenti. D'ailleurs j'étais évidemment en retard. J'avais pris un café en me disant que tant pis, je ne communierais pas, j'avais communié dimanche, c'était bon... Et faire une heure de bagnole sur l'affreuse route de Iaroslavl en état de coma profond et sans café, ce n'était pas possible... De plus, si la Croix a vraiment quelque chose de particulier, je n'aime pas trop le site, l'énorme église qu'on y construit en pleine campagne, j'aime mieux le monastère de Pogost Krest, détruit par les communistes et reconstruit, sur le site où la Croix était apparue au Moyen Age. 

Alors que j'avais quitté la route de Iaroslavl, je m'aperçus que j'étais suivie par une voiture blanche. Et je râlais d'autant plus car être suivie m'oblige à rester en alerte, au lieu de rouler tranquillement en regardant le paysage, pourquoi cet imbécile ne se décidait-il pas à me doubler? Arrivée à Godenovo, je me gare, et je vois sortir de la voiture blanche une douce jeune femme au type tatar, très grande, très mince, vêtue de blanc: "Vous venez pour la fête? Vous connaissez Godenovo? C'est la première fois que j'y mets les pieds.

- Plus ou moins. Je n'y vais pas tous les jours... Et vous arrivez d'où?

- De Tcheboksary...

- Ca alors. Et moi je suis ici pour rencontrer mon vieil ami le père Basile Pasquiet, qui est archimandrite à Tcheboksary..."

Elle éclate d'un rire ravi: "Oh vraiment? Oui en effet, je le connais, enfin je l'ai déjà vu, il fait de très beaux sermons. Et il est ici? C'est extraordinaire...

- Venez avec moi, nous trouverons l'église et le père Basile.''

La liturgie avait lieu dans la crypte de l'église en construction, une église gigantesque, beaucoup trop grosse. "C'est parce qu'il y a beaucoup de pèlerins", me dit la jeune femme. J'aurais préféré, comme à Serguiev Possad, où même la plus grande, construite par Ivan le Terrible, garde des proportions normales, deux ou trois églises plutôt que ce monument. La crypte était assez belle, avec des voûtes en brique, un iconostase de béton recouvert de fresques, de très beaux rideaux précieux qui contrastaient avec la rudesse des murs. C'était loin d'être plein, mais il y avait quand même du monde. Beaucoup de ferveur. Un moine confessait, et cela me navrait tout-à-coup d'avoir flanché et bu mon café. Mais je me disais: "Tant pis pour ta gueule, tu es de plus en plus nulle, ma pauvre fille." Et j'ai prié Dieu: "Seigneur, tu vois dans quel état je suis? C'est le brouillard total. Plus aucun élan, juste des obligations, de la mauvaise humeur, c'est clair que je ne peux pas m'en sortir seule, n'est-ce pas? Viens-moi en aide, car moi je suis infoutue de le faire." 

Et là, tout soudain, je vois un prêtre en chasuble, à quelques pas de moi, le regard distrait derrière ses lunettes, et je reconnais mon père Ioann, de Glebovskoié, chez qui je ne suis plus allée depuis des lustres, parce que son office commence tard, qu'il est interminable à cause des confessions, et qu'il y ajoute parfois une procession, et en plus, il faut faire vingt minutes de bagnole, et un demi tour sur la grande route pour souvent avoir du mal à se garer. Je vais à lui: "Père Ioann, vous êtes là?"

J'ai vu son visage s'éclairer comme une lampe, il m'a pris les mains et ne les a plus lâchées, les serrant dans les siennes: "Vous allez communier, n'est-ce pas? 

- Eh non. J'ai bu un café. Cela me faisait complètement paniquer de conduire une heure sans un remontant, je n'ai aucune force intérieure, je suis bien obligée de le constater...

- Comment, comment? Mais si, vous allez communier! Un café, pensez donc, est-ce que Dieu va vous priver de son Corps et de son Sang pour un café? Je vous donne ma bénédiction: allez communier.

- Vous êtes sûr? J'ai l'impression de ne pas être digne du truc. J'ai honte.

- Sûr et certain. C'est ne pas communier un tel jour qui serait un péché. "

Je lui ai présentée la jeune femme de Tcheboksary, et il est allé me chercher le père Basile, auquel je l'ai présentée également: " Ah très bien! Eh bien il faudra venir me voir au monastère, on prendra le thé!"

Ma nouvelle connaissance, Irina, était enchantée: "Comme je suis reconnaissante à Dieu de vous avoir rencontrée! A mon retour, j'irai chez le père Basile! Je suis sûre que c'est un signe du Ciel! Et puis vous savez, votre père Ioann m'a aussi donné sa bénédiction pour la communion, car je n'étais pas bien préparée non plus! Sans vous, je n'aurais pas communié! Pouvons-nous faire un selfie ensemble?"

Monseigneur Théoctyste, me voyant après l'office avec le père Basile, s'est exclamé, ravi: "Ah voilà les Français qui se sont retrouvés!" Le moment du repas nous a séparés, car il n'y avait plus de place pour moi chez les VIP; mais ensuite, le père Basile m'a récupérée pour m'emmener prendre le thé chez l'higoumène Evstolia. Un très vieux monsieur faisait un brillant exposé sur la culture religieuse russe, et les circonstances favorables aux explosions de personnalités saintes et lumineuses: les temps de trouble et de détresse. Il parle de l'obscurcissement des icônes, qui deviennent fades, opaques et sentimentales en copiant l'académisme européen. Un moine du mont Athos lui dit: "Ce qui est intéressant, c'est que cela correspond à l'essor politique de la Russie, avec Pierre le Grand, le rassemblement des terres, la montée en puissance, et sur le plan culturel et spirituel, c'est plutôt un passage à vide... vous y voyez une relation de cause à effet? 

- Oui."

Il a posé la question de savoir pourquoi pendant des millénaires, l'essor technique qu'a connu l'occident ces derniers siècles ne s'était pas produit plus tôt, alors que les civilisations antiques raffinées produisaient cependant de nombreux chefs d'oeuvre. C'est une question à laquelle j'ai beaucoup songé moi-même. Le père Basile m'a dit ensuite que ce vieux monsieur, qui s'appelle Zelenski mais n'a rien à voir avec celui qui détruit l'Ukraine, s'interroge aussi beaucoup sur le temps et souhaiterait la réintroduction civile du calendrier julien, qui n'est pas si faux qu'on le dit. J'avais traduit un livre sur la question, et l'auteur disait que le calendrier de l'Eglise était une construction symbolique complexe, si on y touchait, comme les Grecs, on le rendait incohérent. Personnellement, j'incline à penser que la nature du calendrier change le temps, qui est une notion subjective, élastique, un élément intrinsèque à l'éternité. On le ressent très bien dans le roman Les quatre vies d'Arséni d'Evguéni Vodolazkine, le temps du Moyen Age n'était pas le nôtre, qui est de plus en plus court.


L'higoumène Evstolia a reçu des hectares de terre autour de Godenovo pour les orthodoxes qui voudraient s'y installer et fonder une ville, alternative spirituelle à Dobrograd, la ville pour les étrangers créée dans la région de Vladimir. Tout le monde était d'accord sur le fait que les ilôts spirituels et culturels pourraient bientôt composer des archipels qui régénèreraient le pays. Dans cette optique, elle s'est rapprochée de l'higoumène de Pogost Krest, et nous invite à tous garder des liens entre nous. Je pensais à un commentaire français sur Facebook, selon lequel les Russes étaient des gens pratiques et pragmatiques mais surtout pas des rêveurs. Quelle erreur... Ce qui ne veut pas dire que l'higoumène ne soit pas pragmatique, d'ailleurs, elle l'est certainement tout-à-fait. Mais elle rêve, et cela me semble justement une caractéristique des Russes, un Russe qui ne rêve plus n'est plus un Russe. En même temps, les photos géantes de la famille impériale sur la route de Godenovo, et la gigantesque copie de Sainte-Sophie gardent pour moi des traces de soviétisme, en dépit des convictions monarchistes affichées. Néanmoins, toutes les personnes présentes me semblaient habitées du désir de bien faire, d'une nostalgie de pureté et de dévouement, et parallèlement à la foi, d'un véritable idéalisme tout ce qu'il y a de plus russe.

Chaque fois que je vais à Godenovo, j'arrive de mauvais poil, je fulmine contre la grosse église, et en fin de compte, j'y reçois une grâce inattendue. J'ai ressenti moi aussi comme un signe du ciel l'irruption de cette pure jeune femme en blanc dans sa voiture blanche au sein de ma journée mal commencée, l'apparition inattendue du père Ioann juste au moment où je capitulais et me décourageais, et cela d'autant plus que j'aurais pu ne pas venir, si mes locataires n'avaient pas remis leur arrivée à demain. 

Et puis je songeai ensuite à cet office, avec de beaux chants graves, tout un symbolisme riche de sens, l’harmonie, la noblesse, la dignité qui disparaissent partout et le comparai aux profanations de la grosse horreur qui a parodié le Christ aux JO. C’est bien sur une provocation déliberée pour faire passer les cathos indignés pour des fachos. Mais tout ceci se fait avec l’aval du clergé. J’ai même vu une vidéo où le pape patronne une espèce de bacchanale tonitruante et vulgaire. Et si des croyants sont choqués, d’autres sont très contents, c’est moderne. Je pensais à mon oncle Henry qui avait recommencé a se rendre à l’église, puis y avait renoncé, chassé par cette invasion de la vulgarité et du vacarme contemporains dans un lieu où il venait chercher du silence, du recueillement, de la permanence, de l’éternel. J’ai vraiment de la peine pour les catholiques, du moins pour ceux qui font encore la différence entre le chant grégorien et le rap. A Godenovo, Dieu merci, on n’en est pas là.

Enfin les voies du Seigneur sont impénétrables et il a peut-être besoin d'Evstolia, de Godenovo et de sa grande église. Un commentaire faisait allusion au fait que les Baltes avaient préféré Hitler à Staline et son MKVD. Et cela peut se comprendre, à vrai dire, entre deux totalitarismes, le choix n'est pas facile, dans ces cas-là, et je n'ai jamais eu le jugement sans appel. Mais comme la défaite injuste des blancs pendant la guerre civile a pu être, selon Moïsseïev, finalement, providentielle au vu des événements ultérieurs, la victoire de l'URSS le jour de la Saint-George est peut-être le signe que Dieu l'a donnée au moins nuisible des deux régimes.  Je n'aurais jamais dit cela il y a encore vingt ans, mais devant l'effroyable malfaisance de l'occident actuel, qui commence à amalgamer les pires aspects des deux idéologies, j'en viens à le penser. 

Sur facebook, j'ai trouvé une citation intéressante:    

 Une erreur, ou une omission, que font toutefois les commentateurs tient en leur apparente surprise. Comment, notre gouvernement nous traiter ainsi?. Il ne faut pas avoir lu Dickens pour y voir une nouveauté. Ni Chesterton. Lequel a souvent épinglé l’hostilité méprisante de la classe dirigeante britannique à l’égard de son propre peuple. Dans un chapitre de sa Brève histoire de l’Angleterre, il décrit «la rébellion des riches» qui selon lui a dépouillé son peuple de sa dignité et de ses droits au passage entre le Moyen Âge et la Renaissance déjà. Et dans Ce qui cloche dans le monde, Chesterton fait observer que le «progressisme» et la «modernité» — il y ajouterait aujourd’hui le wokisme — n’ont jamais été des idées du peuple, uniquement des leviers de l’aristocratie: «La véritable puissance des aristocrates anglais réside dans l’exact opposé de la tradition (…) Ils sont, par-dessus tout, si lassés du passé et du présent qu’ils guettent l’avenir avec un appétit horrible. En bref, les riches sont toujours modernes; c’est leur métier.»

A laquelle celle-ci fait écho:

La plus grande faute du monde moderne n’est pas d’avoir incendié les châteaux, mais d’avoir rasé les chaumières. Ce qu’on voit s’effacer, au fil du XIXe siècle, c’est la dignité des humbles.
Nicolas Gomez Davila

mardi 9 juin 2026

Fin du concert


Je n’arrive plus a faire face au jardin, d’autant plus que ma maison trop grande et pleine d’animaux me donne beaucoup de travail. Ce jardin est difficile a organiser, d’autant plus que j’ai du en bouleverser le plan en fonction des constructions anarchiques et moches qui sont venues me cerner. Je m’oriente de plus en plus vers des buissons décoratifs et les fleurs géantes qui surplombent la "mauvaise herbe", avec des allées qui permettent de circuler dans la jungle. J’ai commis des erreurs de plantation, malgré le soin que je mettais à choisir et à placer judicieusement les espèces. Et j’ai été aussi parfois mal conseillée quand je me les suis procurées. En ce moment, le seringat fleurit, les églantiers, les lupins, les ancholies, la clématite, le chevrefeuille, et tout mon jardin semble investi de myriades de gracieux encensoirs que les souffles du vent agitent aux moments choisis de ses liturgies quotidiennes. Le mélange de mes fleurs cultivées et de la végétation sauvage a son charme. L’espace est vivant, plein d’oiseaux, d’insectes et j’ai même des grenouilles. J’avais vu une fois un herisson. J’espère qu’il y en a encore. 

Les merveilleux concerts d’oiseaux semblent avoir pris fin, d’un seul coup. Chaque nuit, avant de me coucher, j’écoutais les rossignols et chaque matin les merles, mais ils doivent être maintenant occupés a elever leurs petits. En revanche, j’ai eu droit hier aux débroussailleuses et aux tondeuses maniaques de tout le voisinage. Plus ils sont citadins et contemporains plus ils détestent la vie. Et puis l’écho obsédant et affreux des radios plus ou moins proches. Car en plus de détester la vie, ils abhorrent le silence et n’ont plus de musique en eux pour chanter avec le vent et ́les oiseaux. 




Vassia du Donbass a mis six mois à se sentir chez elle dans ma maison mais à présent elle aurait même tendance à faire la loi. Elle est quémandeuse et capricieuse, occupe l’oreiller à côte du mien qu’elle défend avec des airs de princesse outragée. Nini est toute au bonheur d’avoir la vie de chien idéale, soit une maitresse bien aimée qu’elle suit comme son ombre, un lit douillet, un jardin pour faire ses petits tours. En dehors de me compliquer la vie, elle fait plaisir à voir. Car la sienne de vie, jusqu’à l’évènement inconnu qui l’avait jetée sous la pluie, sur une grande route du Donbass, n’avait visiblement rien eu de bien enviable. 

Et combien sont-ils à ne naitre que pour supporter nos mauvais traitements, la brutalité imbécile, la cupidité ou le sadisme de notre espèce qui se distingue d’eux radicalement par son inépuisable potentiel de méchanceté? Cela me donne le vertige et la nausée de penser à tous les innocents qui, tombés en nos mauvaises mains, ouvrent les yeux sur un cauchemar sans autre issue qu’une mort atroce. Que ce soient des petits d’animaux ou des petits d’homme. 

J’ai beaucoup plus de sympathie pour les Serbes que pour les Albanais. Cependant, je me sens totalement solidaire de ceux-ci dans leur magnifique révolte contre l’affreux Jared et sa Barbie en plastique pour sauver l’ile sauvage qu’on veut dénaturer à des fins douteuses. Rien de tel en France, hélas, où, malgré le vernis écologique de surface, l’on dénature à tour de bras. C’est que la France n’est pas homogène, et l’Albanie l’est restée. La France est une mosaique de gens aux origines et aux modes de vie inconciliables dont la plupart des indigènes en voie de disparition ne sait plus d’où elle vient, ne défend pas son héritage et même le méprise. C’est bien dans cette optique qu'a été conçue la "société multiculturelle", pour atomiser la population et la rendre incapable de réagir. C’est ce qu’on se propose d'installer en Arménie, pour qu’elle ne fasse pas comme la Géorgie qui a flairé le piège. Et c’est ce qui se fait en Ukraine ou la chair à canon est remplacée par des esclaves exotiques.

J'ai longtemps pensé que l'Ukraine était le laboratoire de la future Europe, et aussi l'Israël bis potentiel correspondant à l'empire semi mythique des Khazars. Je le pense toujours, mais avec la nuance que c'est toute l'UE qui est à présent l'objet d'un tel projet. Sauf que les Albanais, par exemple, ne sont pas du tout partants. Comme les Géorgiens, ils se rendent compte qu'ils ont conclu un pacte avec le diable. Les Hongrois réalisent aussi la boulette commise en ne votant pas Orban, seul défenseur de leur pays. Et les Roumains n'ont pas eu le choix, la démocratie, c'est un leurre qu'on agite pour faire entrer les naïfs dans la nasse de la mafia.

Je lis laborieusement le livre de Moisseiev, laborieusement parce qu'à cause d'internet, j’ai des difficultés de concentration et n’ose penser aux ravages sur de jeunes esprits incultes. C’est pourtant un livre très intéressant, un témoignage sur Kharkov et le printemps russe qui contredit les falsifications médiatiques occidentales et ukrainiennes. A travers ce livre, on voit une Russie méridionale authentique et vivante refuser d’être vendue a ceux qui veulent la détruire, comme ils veulent détruire du reste tous les peuples de la terre. La foi, l’énergie et la générosité de Moisseiev remontent le moral du lecteur, en depit des trahisons qu’il relate, et aussi l’élan populaire des regions concernées.  Moisseiev est un fin connaisseur de l’histoire russe. Et c’est un orthodoxe monarchiste. Cependant, il ne rejette pas ses compagnons communistes et considère, en dépit des horreurs incontestables, la Russie dans son ensemble, depuis son baptême par Vladimir dans le Dnepr jusqu’a nos jours. Il souhaite la réconciliation nationale et son patriotisme mystique et ́lumineux n’a rien d’un suprémacisme meurtrier et méprisant. C’est la conscience d’un destin spirituel et culturel particulier, dont il faut rester digne, et d’une fraternité quasi familiale avec tous ceux qui le partagent et l’assument. 

Bien qu’il regrette l’empire des tsars er reste fidèle a son esprit, il considère qu’au plan mystérieux de la providence divine, dès lors que Nicolas II avait été trahi et la révolution de février consommée, la tragédie bolchevique a peut-être soustrait la Russie, en l’isolant, à des influences occidentales et à un pillage extérieur qui l’auraient dissoute. C’était aussi la thèse d’Alexandre Panarine. Je constate moi-même qu’en fin de compte, les ravages sur les mentalités sont moindres a l’issue du communisme brutal que du capitalisme consumériste déletère. Le probleme est que, contrairement aux fantasmes des Francais de gauche et de droite, ce capitalisme est quand même bien présent ici. Non, on n’est plus sous Staline ni même sous Brejnev.

Un descendant d’émigré blanc me dit son rejet de l’hymne russe qui fut soviétique et qu’on a repris en rendant les paroles moins clivantes. Il me parle du désir de Poutine de restaurer l’URSS. Il a pourtant expressément declaré que ce n’était pas son intention. Et je le crois, d’autant plus que le récit de Moisseiev me le confirme. Au moment du printemps russe, le Donbass attendait de Moscou un soutien qu’il n’a pas reçu. Tous ceux qui suivaient vraiment l’affaire le savent.

Pour ce qui est de l’hymne, la France a la Marseillaise qui est pire du point de vue du contenu violent, de l’expression emphatique, et de la musique pompeuse. Et pourtant, actuellement, c’est l’hymne de la France. J’imagine mal la Russie reprendre "Dieu protège le tsar" alors qu’on peut le regretter, mais c’est un fait, il n’y a plus de tsar et il n’y en aura pas de sitôt.

Obnubilés par l’idée que Poutine c’est Staline, ces émigrés accablent injustement la patrie de leurs ancêtres en accréditant le récit occidental largement calomnieux et hystériquement partisan au sujet de l’Ukraine. Et ils ne voient pas que ce qui a sévi en Russie et qui a chassé leurs ancêtres en 1917 est revenu à son point de départ idéologique, comme un boomerang. C’est en occident que s’installe un totalitarisme inédit, sous forme de fusion du trotskysme avec le sionisme et le nazisme, une espèce de cocopitalisme mafieux, le capitalisme pour les élus, le communisme pour les sous-hommes. Dans ce contexte, je passe sur les reliquats communistes de la Russie actuelle. Car elle sera probablement le dernier refuge de ceux qui ne voudront pas subir ce qu’on prépare en face. 


vendredi 5 juin 2026

Vigie

 


Dernièrement, je discutais avec Lika, la femme de Gilles, et elle me disait exactement la même chose qu'Olivia quelques jours plus tôt: que ses pensées étaient paralysées par une espèce d'angoisse latente. A croire que nous en sommes tous là. 

En dehors de l'angoisse latente, c'est le dégoût qui me submerge, devant la totale vilenie dans laquelle s'abîme la France, avec la nef des fous sur laquelle elle est embarquée et que pilotent des serpents et des gargouilles. En tous cas, la France qu'on entend. L'autre n'a pas la parole. Mais parfois, les importés la prennent à sa place, et disent leurs quatre vérités à ceux qui les ont fait venir. C'est bien sympa de leur part, enfin c'est normal, c'est la réaction de gens qui ne sont encore ni complètement abrutis ni complètement pervertis. Mais même si l'on nous débarrassait de ceux qui attisent nos pires instincts, et nous installent le pire des régimes, je ne reviendrais pas au pays, car je n'étais déjà plus en phase dans ma jeunesse, et la Russie m'a accueillie, reçue, portée, aimée. La France dont je suis issue est au ciel. Je regarde avec mélancolie et émotion des vues d'Annonay, telle que je l'ai connu, quand ma grand-mère y faisait ses courses, que mon grand-père y tenait son magasin, de l'Ardèche, de la Drôme, les photos de famille... qu'est-ce que cette France-là, pourtant déjà rongée par les démons lâchés au moment de la révolution, a de commun avec celle d'aujourd'hui? Il reste le décor, que saccagent les gnomes, avec leurs zones pavillonnaires, leurs centres commerciaux, leurs éoliennes et leurs panneaux solaires. Si je compare, en outre, cette France avec celle du Moyen-Age, il m'apparaît que ce n'est plus le même peuple, et cela en dehors du métissage imposé par nos satrapes, qui la rendra totalement méconnaissable, c'est d'ailleurs le but de l'opération. Je regarde ces merveilles, ce sens inné de la beauté, de la noblesse, de l'équilibre, de l'harmonie: les gens qui produisaient cela n'ont vraiment pas grand chose à voir avec leurs descendants, qui ne produisent plus rien, avec les planteurs d'éoliennes et les vitrificateurs de forêts, les bétonneurs de terres agricoles, les massacreurs de troupeaux, les déconstructeurs de chefs d'oeuvre, les profanateurs de cathédrales, les violeurs d'enfants et les scieurs de croix. Dans le cas des Russes, le monde normal n'est pas si loin, mais leur révolution a quand même filé un fameux coup de hache sur les racines de leur arbre. 

Le lychage médiatique de la sympathique Xénia Fedorova me soulève le coeur. Régis de Castelnau dit à peu près tout ce qu'il faut en penser, mais quelles que soient les raisons mafieuses de ce règlement de compte, on ne peut y assister sans nausée, et l'on comprend comment ont pu se produire ceux de la Terreur et de la Libération, en un mot, fuyons cette société infréquentable, ce sabbat de sorcières.

https://regisdecastelnau.substack.com/p/la-caste-se-moque-bien-de-xenia-fedorova

Pour ceux qui sont curieux de nature, une vidéo tres instructive sur la guerre en Ukraine, ses causes, l’état d’esprit des Russes, du gouvernement russe et les possibles développement de l’affaire. Si une partie des francais a pris conscience de la realité, ils sont encore trop nombreux a crier bien fait quand les ukrainiens, selon une habitude deja ancienne, s’en prennent aux civils, car evidemment, avant l’opération spéciale, leur presse ne leur disait rien de ce qui se passait, et depuis l’opération spéciale, manie systématiquement l’inversion accusatoire. J’éprouve pour ces Francais-là un degout inexprimable. Et plus ils sont diplomés et théoriquement instruits, plus ils me dégoutent. Parce que leur esprit partisan démonise tout ce qui n’entre pas dans les catégories de leur secte. Le meme genre d’abrutis s’écriait, dans ma fac des années 70, que la fleur de l’intelligentsia russe massacrée par les bolcheviques était un tas d’inutiles. 


Mais sous les gros nuages sifflent des merles enivrés, extatiques. Le vent soupire les mots que comprennent les anges. La nuit les rossignols déroulent leurs roulades dans l’ombre translucide que tend quelques heures l’approche du solstice. Er la pluie intermittente et lustrale chasse loin d’ici les motos importunes.

Vigie

 

La boue se mêle au sang dans la mer ténébreuse

Qui m’apporte au matin toujours plus d’immondices,

Des nuées de démons en tournoyant se hissent

Au zénith éventré des échappées trompeuses.

 

Des fous gueulant, hurlant vont, titubants, noirâtres,

Crochus et claudicants, l’œil torve et vitreux,

Danser au gai pipeau de la mort marâtre,

Martelant les slogans que dictent de faux dieux.

 

Pourquoi,sous des haillons, cacher l’or de ton âme

A l’écart de la foule aveugle et ramollie,

Toi qui vois et comprends dans quel cloaque infâme

On la brasse et la noie, consentante, abrutie ?

 

Car elle n’entend plus, le fracas est trop grand,

Trop loin le bord certain de son digne passé,

Trop ardu le retour, le salut trop risqué,

Trop profond le sommeil, dans les draps de Satan.

 

Et tu restes pendue sur la falaise noire

A briller solitaire dans la brume et le froid,

Et volent quelquefois vers ta discrète gloire

Une insulte égarée, une pierre, un crachat.

 

C’est le temps du silence où tout va s’accomplir,

Ou pour tous ceux d’en bas, qui ne t’entendent pas,

Parler ne sert de rien et moins encor mourir,

Regarde enfin là-haut ce qui descend vers toi.

 

Il te faut dévoiler ce qu’il reste d’éclat

A ton cœur trop marri, pour guider vers la foi

Celui qui, comme toi, s’affiche écartelé,

Ou guette dans la nuit un rayon oublié.

 

Et garder pour cela l’eau pure de ta vie,

Chanter clair jusqu’au bout dans la cacophonie,

Tendre à celui qui cherche à déployer ses ailes

La lumière qu’il faut à la quête éternelle.


lundi 1 juin 2026

Trinité

 Pour la Trinité, j'ai eu la visite d'Emmanuel Leroy, devenu André dans l'orthodoxie, et d'Ivan et Irina, nos amis communs. Ivan est un rapatrié, un Russe né en Belgique, dans l'émigration. Nous avons beaucoup discuté de la France, de la Russie. Nous avons loué un pédalo pour descendre la rivière et dériver sur le lac, sous de superbes nuages.



Pour les vigiles de la fête, je suis allée à la cathédrale me confesser au père Andreï. J'avais appris que la ville devait être entièrement bloquée par la marathon annuel qu'on avait eu la bonne idée de prévoir juste le jour de la Trinité. Le père Andreï me dit que non, finalement, on pourrait passer. Mais le lendemain, dès sept heures, toutes les issues sur la rue principale barrées. Je me suis arrêtée à l'église de la Protection. Le prêtre était très gentil, mais cette église est petite, bondée, et il n'y a pas moyen de s'asseoir, je ne tiens plus le coup, quand je reste tout le temps debout. Ivan, Irina et André étaient allés la veille au monastère de la Trinité-Saint-Daniel, que je leur avais conseillé, car il est très beau et c'était la fête votive, ils y sont retournés le matin, car a l’inverse des eglises du centre, il leur était accessible depuis leur hôtel. Nous avons fini par nous retrouver, le marathon fini, au cafe francais. Ivan avait deja mangé les croissants qu’il voulait emporter a Moscou, il a du en acheter d’autres. La conversation a repris sur la revolution francaise, la revolution russe, les facheuses consequences dans les deux pays, et la dimension métaphysique du conflit actuel. Je leur ai parlé de Moisseiev et de sa certitude que la Russie serait sauvée par l’incapacite des prédateurs transnationaux à s’entendre  pour en partager et gérer l’espace: ils se boufferont forcement entre eux. "Je pense, leur dis-je, que les Russes finiront par triompher car ceux qu’ils affrontent sont tellement ignobles que Dieu ne peut pas les laisser gagner. Cela dépasse toute discussion sur la qualité morale du gouvernement russe: quel qu’il soit, en face, ils sont infiniment pires. Leur victoire serait la fin de tout, le naufrage définitif de la vie sur terre."

Je prie pour que Dieu nous donne un patriarche comme le défunt Elie de Georgie ou son successeur, qui a le visage et le charisme d’un prélat mediéval. Je ne doute pas une minute que si la Géorgie a si bien su se tirer des pattes des malfaiteurs de l’UE, c’est aux prières d'Elie qu’elle le doit. Et à son rayonnement sur ses fidèles. Et aussi a ses traditions encore vivaces. Et puis à l'intercession de saint Gabriel, qui priait également beaucoup pour la Russie et doit continuer à le faire. La malheureuse Arménie est tombée, et pour mieux l’achever, son propre personnel politique aux ordres lui annonce qu’il faut l’inonder de migrants pour casser son homogenéite ethnique, c'est-a-dire effacer sa longue histoire, sa mémoire, sa culture originale et sa foi; et introduire un facteur de division et de trouble permanent. Après le genocide violent des Turcs, le génocide sournois des mafieux en col blanc. En Europe, le processus est en voie d’achèvement. Je regarde ces hordes de démons qui se déchaînent sur Paris et que dénoncent leurs correligionaires sensés avec consternation. Pas de tirs de LBD dans leur face, pas d'hélicoptères, de blindés ni de robocops  guidés par un préfet inflexible. Ca, c'est pour les paysans, les gilets jaunes, les franchouillards. Des importés de service, on s'occupera plus tard. Quand ils auront fait leur job et qu'ils deviendront gênants. La sottise de certains commentaires, l'infâmie des acteurs principaux me donnent vraiment envie de vomir. Facebook me fait l'effet d'un océan de boue dont chaque vague me couvre d'ordures. Glucksmann appelant à couper le micro de "la Russe Feodorova". Avec son expression répugnante, ses yeux faux qui semblent toujours exulter de la satisfaction mauvaise de tout le mal qu'il fait, et son impudence de malfrat, sûr de son impunité de principe. Feodorova est bien plus sympathique. La France d'aujourd'hui, les Démons de Dostoiveski, à côté, c'est la comtesse de Ségur. 

Sur la page de l'ambassade de Russie consacrée au bombardement ciblé et vicieux d'un dortoir d'adolescents près de Lougansk, j'ai écrit: "Mes condoléances. Avec vous de toute mon âme". Un troll ukrainien a répondu: "T'inquiète, ton âme, elle y sera bientôt, avec eux." Je lui ai répliqué: "Eh bien j'y serai toujours mieux qu'avec vous en enfer". Dans cette vie ou dans l'autre.

Au stade où nous en sommes, il ne reste plus qu'à prier.


vendredi 29 mai 2026

Tampon


Hier matin, je suis partie pour la corvée de première grandeur: aller faire tamponner mon nouveau passeport à Iaroslavl, dans un quartier paumé, à l'autre bout de la ville, qui est elle-même à 120 km de Pereslavl. La route est pénible, bourrée de camions, et il pleut par rafales entre deux éclaircies. Je me suis arrêtée pour boire un café devant la gigantesque raffinerie de pétrole que visent régulièrement les drones ukrotaniens, un truc fantasmagorique, une énorme accumulation de tuyaux qui dégagent une odeur d'essence latente, devant un ciel indigo, gorgé d'eau à en crever. A cause de cette raffinerie, internet marchait très mal, et forcément, mon navigateur aussi. Ce qui évidemment m'a causé de gros problèmes pour trouver l'impasse où était situé le centre de l'immigration, surtout avec la circulation sur le périphérique de la ville. J'ai du tourner au moins trois quarts d'heure avant d'enfin m'y engager. Puis il m'a fallu trouver le guichet ad hoc, indiqué par le sévère jeune homme préposé au bureau des renseignements. J'étais en avance d'une demie heure, j'avais fort heureusement compté large. J'étais la première à guetter l'ouverture de la porte. Derrière moi apparurent deux tadjiks, fort aimables. Ils arrivaient de Petrovskoïe, une bourgade à quarante kilomètres au nord de Pereslavl. Nous avons parlé visas, tampons, files d'attente, contretemps, enfin des discussions de migrants. Et voilà que, derrière mes pittoresques tadjiks, survient un couple distingué qui échange quelques mots d'anglais. Je m'enquiers de leur origine. Lui est effectivement anglais, d'un certain âge, David. Elle est russe, plus jeune, Polina. "Je suis française" leur dis-je. Ils sont ravis, ils adorent Pereslavl et y vont parfois, ils sont enchantés d'apprendre qu'y affluent des Anglais et des Suisses, toute une petite Europe qui se constitue dans l'oblast de Iaroslavl. Nous échangeons nos coordonnées, puis les tadjiks me font signe: c'est l'heure.

La pose du tampon a duré deux minutes, et pour ce précieux moment, j'ai fait cinq heures de bagnole aller et retour. Le couple anglo-russe me fait ses adieux avant de prendre ma suite, et Polina me serre dans ses bras. Au dehors, alors que je me livrais à de difficiles manoeuvres pour extraire ma voiture de l'impasse bondée, les tadjiks me demandent si je ne les ramènerais pas à Petrovskoie. "Pas de problèmes, montez."

Celui qui est installé près de moi me montre des photos de son bébé, de sa femme, dans le bouchon terrible où nous nous trouvons coincés. Puis, quand nous pouvons enfin rouler normalement sur la route de Yaroslavl, la "trace", sous des nuages tourmentés pleins de fulgurance et de rayons, qui nous balancent des trombes d'eau entre deux coups de vent, il m'explique qu'il aime beaucoup ce temps, que c'est idéal pour les chachliks, et puis c'est beau, c'est vert: "J'adore ce pays", me dit-il avec conviction. Chez lui, l'été, il peut faire jusqu'à cinquante huit degrés, rien que d'entendre ça, je me sens au bord de l'AVC... Il travaille tout le temps, et la veille, c'était la fête du mouton, de sorte qu'il n'a pas dormi depuis deux jours. "Tu vois, lui dit son copain, cette belle maison... Eh bien si on travaille beaucoup, on s'en fera une pareille". Ils ont tenu à me payer l'essence. "Mais j'ai fait le plein... Je ne sais pas, filez moi 500 roubles." Ils m'en ont viré 1500. "Tu as quel âge, grand-mère?

- Soixante-quatorze ans.

- Pas possible! Eh bien tu ne les fais pas! Je te souhaite de vivre encore de nombreuses années dans cet état là!"

J'étais bien heureuse d'enfin rallier le café français et la cuisse de canard confite du chef Frédéric. Le passeport durant dix ans, je suis tranquille pour un moment.

Mes Suisses ont du rentrer précipitemment, car on leur a fait un visa inadapté, qui cependant est valable, mais qu'on ne peut pas enregistrer ici. Avant leur départ, nous avions fait un saut à leur maison. Le type qui y travaille, jeune et du genre brutal, voulait les convaincre d'abattre les trois magnifiques bouleaux qui font tout le charme de l'espace herbu qui précède leur façade. Maintenant, dès qu'une maison change de propriétaire et qu'on y fait des travaux, il faut obligatoirement sacrifier tous les arbres pour mettre de stupides thuyas, de sorte que non seulement ils contruisent moche, mais en plus, ils détruisent la verdure attenante, bientôt ils planteront partout des arbres en plastique. Le même individu était aussi tout content de nous exhiber une momie de chat qu'il avait trouvé en vidant la grange, j'ai filé attendre dans la voiture, je dois être spéciale, mais je ressens toutes les atteintes à la vie, autour de moi, comme des blessures personnelles. Je répugne même à arracher les "mauvaises herbes", d'ailleurs, je mange beaucoup d'entre elles, mais les manger a une justification morale.

Pour oublier tout cela, me rincer l'oeil et l'âme, je suis allée faire un tour au bord du lac. Mis à part la lumière et la verdure luxuriante, on aurait pu se croire au mois d'octobre, il faisait un froid polaire, beaucoup de vent. Mais que c'était beau... Et pas de radios, pas de motos, juste le froissement des vagues, le cri des mouettes, des avalanches silencieuses et grandioses de nuages dans un abîme céleste  bleu foncé, et le lac sombre et brillant, froissé, verdâtre et violet, avec ses cargaisons de canards. 



Ce matin, j'ai regardé une interview de Pierre-Yves Rougeron qui vaut la peine d'être vue. Je ressentais chez lui une profonde et sincère douleur derrière ses formules percutantes et sa langue magnifique. Il a parlé de la haine des "élites" européennes, en particulier françaises, pour la Russie, et surtout, en fin de compte, pour leur propre pays. C'est-à-dire que la Russie leur sert à détruire la France, de même que l'Ukraine n'est à leurs yeux qu'un outil pour tenter de détruire la Russie, jusqu'au dernier Ukrainien, s'il le faut. Il considère que la Russie s'efforce de ne pas se laisser entraîner dans le piège de la guerre totale, après n'avoir pas pu éviter celui de l'intervention au Donbass qu'on a tout fait pour provoquer. Je suis complètement d'accord avec pratiquement tout ce qu'il dit sur la question. Et cela repose sur ce que j'ai observé depuis trois décennies au moins.






 

mardi 26 mai 2026

Nuages

 


Une amie, Alla, est venue me voir de Moscou, avec son compagnon et leurs petites chiennes, une vieille chihuahua et une vieille spitz. La princesse spitz avait l'air d'un pissenlit sur le point d'être soufflé. Ou d'un petit nuage souriant. Elle restait, toute contente, sur la terrasse, dans le fil du vent. 

Le compagnon d'Alla descend d'un officier du tsar qui a été fusillé par les soviétiques. Après quoi, sa femme italienne s'est pendue. Pas rancunier, il m'a chanté avec Alla les louanges de l'Union soviétique. Il m'a fait du bricolage. C'est un très gentil monsieur, il a du être beau garçon, il est encore pas mal.

Ensuite, ce sont mes amis suisses qui sont arrivés, ils m'ont apporté un exemplaire de mon "Album de famille", car pour cause de sanctions, les éditions du Net ne peuvent me l'envoyer directement. J'ai été satisfaite de la qualité de l'impression. J'ai laissé passer quelques coquilles, mais les photos rendent très bien, et j'avais peur que ce ne fût pas le cas. A ceux qui ont l'intention de le commander et de le lire, je demande d'y faire écho, de laisser une appréciation sur le site, le samizdat n'est pas une chose facile, mais je n'avais pas envie de perdre mon temps et mes nerfs à attendre les réponses d'éditeurs importants, surtout de nos jours. Le plus important, pour moi, était que ma tante eût son exemplaire entre les mains avant que ne se déchaînassent éventuellement des événements apocalyptiques, je m'attends désormais à tout. Elle m'a dit que l'ayant lu, elle le relisait; car elle n'avait pas le moral, et il lui avait apporté une bouffée d'oxygène, elle retrouvait sa jeunesse. Moi aussi, d'ailleurs. Comme s'il suffisait encore aujourd'hui, de monter dans un train pour aller voir mes grands-parents à Annonay ou de rejoindre maman dans son hôtel, et de retrouver l'odeur du café et des croissants frais, cela paraît tout-à-coup tellement récent, et c'est pourtant si irrémédiablement enfui...

Je disais à Olivia que je n'arrivais plus à lire. "Moi non plus. Mais je ne crois pas que ce soit l'âge. C'est le temps que nous vivons. Nous avons la tête pleine de tout ce qui se passe et qui pourrait se passer, et il n'y a plus de place pour grand chose d'autre. J'en éprouve une profonde lassitude intellectuelle et morale". 

Moi aussi. Et avec un grand dégoût. Et c'est grave, car cette place devrait être occupée par Dieu. 

A l'aube, je me suis traînée à l'église, la tête parfumée à l'eau de rose et les pieds à l'insecticide, pour cause de moustiques. Gilles dit que lorsque les moustiques arrivent tard, ils mettent les bouchées doubles, comme s'ils avaient des quotas à remplir...

Je supporte mieux les vigiles: le matin sans verre d'eau et sans café, je ne sais plus comment je m'appelle, il me faut deux heures de stagnation paisible avant de pouvoir à nouveau affronter la vie. Mais je ne regrette jamais l'effort que je fais, il se passe quelque chose avec mon coeur, quand je prends la communion, j'en retire une paix et une bienveillance qui, hélas, ne durent pas très longtemps, mais quand même. Au retour, pour ne pas me gâcher l'humeur, j'ai repris le fil du bricolage que m'imposent mes derniers travaux. J'ai décidé de transfigurer la table de cuisine de mon grand-père pour l'inclure dans la déco de ma petite véranda.

Dehors, c'est la froidure et de brusques coups de pluie torrentielle, jetés par de sompteux nuages, comme si défilaient de gigantesques prêtres célestes, aux chasubles gonflées par le vent, qui continuaient à nous asperger, après l'Ascension, de l'eau lustrale des processions de Pâques.