Nini avait disparu, le temps que j'aille porter les poubelles au conteneur qui est au coin de la rue. J'avais vu qu'elle s'apprêtait à sortir derrière moi, mais au retour, personne sur la route. Sans y prêter attention, je suis retournée directement à la terrasse boire un verre de kvas en appelant ma tante Mano. Puis le plombier est venu discuter du remplacement de la chaudière, et nous sommes allés dans le local où elle se trouve. L'arrivée de la voisine, qui me demandait des nouvelles de ma chienne m'a brusquement fait prendre conscience qu'elle n'était nulle part, elle qui me suit d'ordinaire à la trace. Nous l'avons cherchée partout dans la maison, et autour, et dans les rues avoisinantes, nous l'avons appelée de tous les côtés. Elle semblait avoir disparu sous terre. Je ne pouvais imaginer qu'elle fût partie, elle avait trop peur de quitter la maison et le jardin, elle n'allait nulle part sans moi. Ni que quelqu'un l'eût volée, pourquoi faire? Qui pouvait envisager de voler cette erreur de la nature décatie?
Je me faisais beaucoup de souci pour la pauvre vieille. Si elle n'était pas morte dans un coin, et nous avions regardé partout, avec la voisine, quelle angoisse devait être la sienne... Je suis allée me coucher et le lendemain au réveil, j'ai entendu comme un sourd aboiement, je suis allée voir dans le jardin: personne. Plus tard, au moment de me laver, me sont parvenus à travers le sol des gémissements désespérés et j'ai compris qu'elle était dans le vide sanitaire, sous la maison. C'est-à-dire que n'ayant pas réussi à me suivre avant la fermeture de la porte d'entrée, et ne me voyant pas revenir, elle s'est sentie piégée et elle a sauté ou elle est tombée dans le local de la chaudière, dont moi-même j'ai du mal à ressortir. Alors elle est passée par une fente qui débouche sur le vide sanitaire. Mais je ne pouvais pas la tirer de là, je ne suis plus ni assez forte ni assez agile. C'est le plombier Rouslan qui a ouvert la trappe et extrait de son cachot la malheureuse que j'ai mis une heure à décrasser sous la douche.
Maintenant, tout va bien, elle a retrouvé son coussin douillet.
Pour oublier ces émotions, je suis allée goûter au poisson à l'escabèche du génial Frédéric, et j'ai pensé au cuisinier Anatole que se disputent les aristocrates excentriques de P.G. Wodehouse. Il est vrai qu'un cuisinier français de grande classe, ça change la vie. Je comprenais tout-à-coup les héros de Wodehouse d'être prêts à toutes les bassesses et toutes les ruses pour subtiliser ou garder Anatole. Ce soir, je me suis même laissée tenter par la blanquette de poulet aux morilles, car demain c'est vendredi, après demain les vigiles du samedi soir, un certain ascétisme va s'imposer... Katia a pris le chou farci, et pour dessert l'extraordinaire riz au lait avec sa couverture de caramel au beurre salé semé de noisettes croustillantes, et elle a fait des photos pour ses copines.
J'avais rendez-vous avec des journalistes de Pétersbourg, et avec une jeune fille de Toula, Ioulia, qui avait entendu parler de moi par des amis de Pereslavl, et voulait me rencontrer. Elle parle très bien français et cela lui faisait plaisir de le pratiquer, d'évoquer la France, qu'elle aime beaucoup et dont le destin la consterne. Elle a voulu prendre une photo, dans cette salle décorée par mes tableaux emblématiques, les toits de Paris, la côte d'azur, le berger des Pyrénées... Je songeais aux mesures totalement liberticides qu'on prépare dans un pays autrefois si léger, si agréable à vivre, et à tous ceux qui, sur facebook, me parlent de ma dictature sans même remarquer la leur. Et tandis qu'on fait disparaître leur agriculture de qualité, avec les produits correspondants, pour complaire à des mafias immondes, je mangeais la quintessence de la gastronomie française avec une Russe francophile en évoquant tout ce que nous avons perdu.
J'ai raconté à Katia que je n'avais plus personne pour réparer mon ordinateur, parce que le spécialiste s"était mis dans la tête de me faire la cour, et que j'en avais été tellement sidérée que je n'avais su comment lui répondre. Elle m'a répondu, en rigolant comme une baleine, que c'était la mode de draguer les vieilles, que les hommes devenaient gérontophiles et que j'étais encore super bien. Mais moi, je ne peux pas m'intéresser à des garçons qui ont trente ans de moins que moi, cela me fatigue rien que d'y penser.


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