Hier matin, je suis partie pour la corvée de première grandeur: aller faire tamponner mon nouveau passeport à Iaroslavl, dans un quartier paumé, à l'autre bout de la ville, qui est elle-même à 120 km de Pereslavl. La route est pénible, bourrée de camions, et il pleut par rafales entre deux éclaircies. Je me suis arrêtée pour boire un café devant la gigantesque raffinerie de pétrole que visent régulièrement les drones ukrotaniens, un truc fantasmagorique, une énorme accumulation de tuyaux qui dégagent une odeur d'essence latente, devant un ciel indigo, gorgé d'eau à en crever. A cause de cette raffinerie, internet marchait très mal, et forcément, mon navigateur aussi. Ce qui évidemment m'a causé de gros problèmes pour trouver l'impasse où était situé le centre de l'immigration, surtout avec la circulation sur le périphérique de la ville. J'ai du tourner au moins trois quarts d'heure avant d'enfin m'y engager. Puis il m'a fallu trouver le guichet ad hoc, indiqué par le sévère jeune homme préposé au bureau des renseignements. J'étais en avance d'une demie heure, j'avais fort heureusement compté large. J'étais la première à guetter l'ouverture de la porte. Derrière moi apparurent deux tadjiks, fort aimables. Ils arrivaient de Petrovskoïe, une bourgade à quarante kilomètres au nord de Pereslavl. Nous avons parlé visas, tampons, files d'attente, contretemps, enfin des discussions de migrants. Et voilà que, derrière mes pittoresques tadjiks, survient un couple distingué qui échange quelques mots d'anglais. Je m'enquiers de leur origine. Lui est effectivement anglais, d'un certain âge, David. Elle est russe, plus jeune, Polina. "Je suis française" leur dis-je. Ils sont ravis, ils adorent Pereslavl et y vont parfois, ils sont enchantés d'apprendre qu'y affluent des Anglais et des Suisses, toute une petite Europe qui se constitue dans l'oblast de Iaroslavl. Nous échangeons nos coordonnées, puis les tadjiks me font signe: c'est l'heure.
La pose du tampon a duré deux minutes, et pour ce précieux moment, j'ai fait cinq heures de bagnole aller et retour. Le couple anglo-russe me fait ses adieux avant de prendre ma suite, et Polina me serre dans ses bras. Au dehors, alors que je me livrais à de difficiles manoeuvres pour extraire ma voiture de l'impasse bondée, les tadjiks me demandent si je ne les ramènerais pas à Petrovskoie. "Pas de problèmes, montez."
Celui qui est installé près de moi me montre des photos de son bébé, de sa femme, dans le bouchon terrible où nous nous trouvons coincés. Puis, quand nous pouvons enfin rouler normalement sur la route de Yaroslavl, la "trace", sous des nuages tourmentés pleins de fulgurance et de rayons, qui nous balancent des trombes d'eau entre deux coups de vent, il m'explique qu'il aime beaucoup ce temps, que c'est idéal pour les chachliks, et puis c'est beau, c'est vert: "J'adore ce pays", me dit-il avec conviction. Chez lui, l'été, il peut faire jusqu'à cinquante huit degrés, rien que d'entendre ça, je me sens au bord de l'AVC... Il travaille tout le temps, et la veille, c'était la fête du mouton, de sorte qu'il n'a pas dormi depuis deux jours. "Tu vois, lui dit son copain, cette belle maison... Eh bien si on travaille beaucoup, on s'en fera une pareille". Ils ont tenu à me payer l'essence. "Mais j'ai fait le plein... Je ne sais pas, filez moi 500 roubles." Ils m'en ont viré 1500. "Tu as quel âge, grand-mère?
- Soixante-quatorze ans.
- Pas possible! Eh bien tu ne les fais pas! Je te souhaite de vivre encore de nombreuses années dans cet état là!"
J'étais bien heureuse d'enfin rallier le café français et la cuisse de canard confite du chef Frédéric. Le passeport durant dix ans, je suis tranquille pour un moment.
Mes Suisses ont du rentrer précipitemment, car on leur a fait un visa inadapté, qui cependant est valable, mais qu'on ne peut pas enregistrer ici. Avant leur départ, nous avions fait un saut à leur maison. Le type qui y travaille, jeune et du genre brutal, voulait les convaincre d'abattre les trois magnifiques bouleaux qui font tout le charme de l'espace herbu qui précède leur façade. Maintenant, dès qu'une maison change de propriétaire et qu'on y fait des travaux, il faut obligatoirement sacrifier tous les arbres pour mettre de stupides thuyas, de sorte que non seulement ils contruisent moche, mais en plus, ils détruisent la verdure attenante, bientôt ils planteront partout des arbres en plastique. Le même individu était aussi tout content de nous exhiber une momie de chat qu'il avait trouvé en vidant la grange, j'ai filé attendre dans la voiture, je dois être spéciale, mais je ressens toutes les atteintes à la vie, autour de moi, comme des blessures personnelles. Je répugne même à arracher les "mauvaises herbes", d'ailleurs, je mange beaucoup d'entre elles, mais les manger a une justification morale.
Pour oublier tout cela, me rincer l'oeil et l'âme, je suis allée faire un tour au bord du lac. Mis à part la lumière et la verdure luxuriante, on aurait pu se croire au mois d'octobre, il faisait un froid polaire, beaucoup de vent. Mais que c'était beau... Et pas de radios, pas de motos, juste le froissement des vagues, le cri des mouettes, des avalanches silencieuses et grandioses de nuages dans un abîme céleste bleu foncé, et le lac sombre et brillant, froissé, verdâtre et violet, avec ses cargaisons de canards.
Ce matin, j'ai regardé une interview de Pierre-Yves Rougeron qui vaut la peine d'être vue. Je ressentais chez lui une profonde et sincère douleur derrière ses formules percutantes et sa langue magnifique. Il a parlé de la haine des "élites" européennes, en particulier françaises, pour la Russie, et surtout, en fin de compte, pour leur propre pays. C'est-à-dire que la Russie leur sert à détruire la France, de même que l'Ukraine n'est à leurs yeux qu'un outil pour tenter de détruire la Russie, jusqu'au dernier Ukrainien, s'il le faut. Il considère que la Russie s'efforce de ne pas se laisser entraîner dans le piège de la guerre totale, après n'avoir pas pu éviter celui de l'intervention au Donbass qu'on a tout fait pour provoquer. Je suis complètement d'accord avec pratiquement tout ce qu'il dit sur la question. Et cela repose sur ce que j'ai observé depuis trois décennies au moins.


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