J’ai amené Rita chez le vétérinaire avec l’impression que je n’allais pas la revoir vivante. Elle l’a endormie sur mes genoux, pour ne pas lui créer de stress. Ensuite, je suis allée au café, et j’étais à peine installée qu’elle m’appelait, j’ai cru que ma chienne était morte. Mais non, l’opération était juste déjà finie. Elle est coriace, Rita. Lorsque je suis arrivée au cabinet, j’ai appelé doucement : « Ritoucha ». Elle a levé la tête, du fond de son coltar, et la vétérinaire l’a mise sur mes genoux. Elle avait les yeux ouverts ; elle me regardait, avec une adoration et un bonheur indescriptibles, une véritable béatitude, et un authentique sourire : « Tu es là et tout m’est égal. Tu es avec moi. » La vétérinaire m’a donné des médicaments pour la toux, des calmants, car c’est souvent la surexcitation qui la fait tousser, et depuis l'anesthésie, elle ne tousse plus, peut-être grâce au traitement pour lui soutenir le coeur et atténuer ses émotions. Du coup, je me prends à espérer que ma petite copine passera encore un an ou deux à mes côtés, peut-être plus...
J’ai vu une vidéo d’Emmanuel Todd, dont j’apprécie d’ordinaire l’intelligence et l’honnêteté intellectuelle, mais en l’occurrence, je ne suis pas du tout d’accord avec son analyse. Il prétend que la dislocation de la société occidentale provient de l’hyper éducation des masses, initiée par la religion du progrès. C’est-à-dire que les gens instruits sont en trop grand nombre pour les postes disponibles à leur niveau de compétence, et que cette instruction leur donne un sens critique qui en fait avec cela des aigris toujours en révolte contre l’ordre établi. Sans vouloir lui faire de peine, encore une vision de monde typiquement universitaire. Que les gens diplômés soient en surnombre par rapport aux postes disponibles dans leur niveau de compétence, cela n’est pas faux. Dire que leur instruction en fait des aigris et des rebelles, cela suppose que toute personne n’ayant pas fait d’études supérieures est forcément inculte, et dépourvue de sens critique. C’est-à-dire que pour l’intelligent Emmanuel Todd, la culture est forcément universitaire, homologuée. Cette mentalité, et cette façon d’aborder la question, très française et très contemporaine, fausse complètement le débat, en ne tenant pas compte d’une partie de la réalité. D’après mon expérience personnelle, le sens critique, l’intelligence, la créativité et la culture ne sont pas fatalement associés aux diplômes, même élevés, peut-être même au contraire. Les individus les plus crédules, les plus conformistes et les plus malléables, on les trouve chez tous ces intellectuels diplômés, incontestablement en surnombre, et se croyant d’une autre essence, car ils ont été séléctionnés non par rapport à leur réelle culture et à leur sens critique, mais à leur correspondance à un certain moule idéologique, à une bien-pensance, à une interprétation particulière des choses qu’ils ne veulent à aucun prix remettre en question, pour ne pas se faire ostraciser par leurs semblables. Aigris, ils le sont, s’ils n’ont pas trouvé la niche confortable digne de leurs diplômes, or ce souvent des médiocres qui n’ont pas les moyens de leurs ambitions et qu’on a poussé à l’université alors qu’ils auraient fait de bons ébénistes ou de bons paysans cultivés, si on ne leur avait appris à mépriser tous ceux qui n’ont pas reçu le sceau sacro-saint des études supérieures, substitut, dans nos sociétés, de la particule pour un bourgeois du XVII°. Emmanuel Todd ignore complètement la culture populaire, il est vrai en voie de disparition, mais qui faisait de n’importe quelle personne l'héritière d’une tradition poétique, musicale, de savoir-faire divers dans toutes sortes de domaines, ce qui était tout aussi respectable et tout aussi générateur d’intelligence et de sens critique que des études dans des facs orientées politiquement et coupées du monde réel, sinon même beaucoup plus. Je dirais même que c’était justement dans les rangs de ce petit peuple laborieux et dépositaire des traditions qu’on trouvait les personnes les plus réfractaires aux endoctrinements. Dans son analyse, il ne tient pas compte du bagage qu’avaient ces couches populaires avant qu’on en pousse les enfants à faire des études généralement inutiles, non seulement sur le plan des débouchés pratiques, mais même sur celui de la culture personnelle, qui n’est plus en odeur de sainteté depuis plusieurs décennies dans les cénacles de la bien-pensance, je le constatais déjà dans les années soixante-dix. Dans ma famille, aucune de mes tantes n’avait de diplôme, sauf une seule, qui avait brillemment passé son bac. Et pourtant, toutes lisaient, toutes avaient du goût, aimaient les belles choses, faisaient preuve d'un esprit indépendant et critique, et ne se sentaient pas déshonorées ni amères d'être femme au foyer, hôtellière ou représentante en colle industrielle. Ma tante Jacquie, qui n'avait jamais fait d'études supérieures, lisait Ernst Junger, Nietzsche, Mircea Eliade et Marcel Proust. Mon beau-père paysan avait eu son bac latin grec, mais n’avait pas supporté de vivre en ville, et il était revenu s’occuper de la ferme, qui le laissait exister en parfait anarchiste, loin des conventions sociales et des contraintes citadines, avec son fusil sous le lit et sa petite cigarette au bord de son champ, devant le coucher de soleil. Et cela, tandis que je voyais tellement de pseudo-intellectuels, incapables d’une idée originale, répéter des doxas politiques inculquées, et juger toute la culture au travers de ce prisme, méprisant nombre de chefs d’oeuvre qui n’entraient pas dans leur grille de lecture. Cela ne l’empêchait pas de se cultiver, et d’une manière plus curieuse et ouverte que le produit des facs de l’après soixante-huit, occupé à déconstruire l’héritage «bourgeois » . Le problème est plutôt qu'à présent, le peuple a perdu sa culture authentique et traditionnelle, et les soi-disant intellectuels n'ont plus qu'une culture factice, dénaturée et émasculée par l'idéologie.
J’ai vu également des vidéos de la charmante Gabrielle Duvoisin, qui cherche à faire connaître sous un vrai jour la Russie, où elle vit depuis trois ans, consacrées à un blogueur français qui ment sur ce thème d’une façon absolument honteuse et, à mon avis, ne peut pas ignorer qu’il le fait. Elle le démontre à sa façon habituelle, posée, ferme et efficace. Quel est le mécanisme mental de ce genre de petit salopard, qui va délibérément inventer des calomnies fantasmagoriques sur un groupe ou un peuple désigné à la vindicte publique par des agitateurs et des manipulateurs avec une patience d’araignée depuis des décennies ? Gabrielle a l’intelligence de mettre des sous-titres à ses vidéos, pour que les Russes apprécient le degré de perversité qu’atteignent journalistes et informateurs homologués dans les pays d’Europe en général, et en France particulièrement. Car une bonne partie d’entre eux ne l’imagine même pas. Son témoignage est utile des deux côtés. En particulier auprès de certains jeunes Russes de ma connaissance, qui croient tout ce qui vient de l’Occident par principe.
Dans la série calomnies, j’ai
vu qu’on menait une campagne de presse contre les moniales de Sainte Elizabeth
de Minsk accusées d’être des espionnes russes qui collectent de l’argent pour
l’armement. Ces femmes, afin de financer leurs bonnes oeuvres, vendent leurs
icônes et leurs matriochkas dans les monastères orthodoxes occidentaux, et même
chez les catholiques, depuis des années et des années, on les recevait à bras
ouverts, et on les connaissait bien, mais il suffit que de vils journaleux se mettent sur commande à leur
glapir aux chausses pour que plein de bonnes âmes leur ferment la porte, et je
trouve cela tellement lamentable que j’ai honte du pays d’où je viens, d’autant
plus qu’ici, on se fait une joie d’accueillir les Européens et de me saluer en
français. Je comprends d’autant mieux la jeune indignation de Gabrielle
Duvoisin... On m’a envoyé récemment une vidéo qui m’a laissée pantoise,
manifestement conçue par l’IA, et intitulée : « Noel orthodoxe à
Moscou ». C’est une sorte de parade
qui tient le milieu entre Disneyland et un défilé hitlérien, avec des mouvements d’ensemble réglés comme du papier à musique,
un gigantisme absolument étranger à l’orthodoxie et les chants religieux, qui
n’existent pas dans la nature, sont en anglais. Quand on a vu les processions
du métropolite Onuphre en Ukraine, dont personne ne disait rien en occident,
même sur les sites orthodoxes, ou celle de Moscou, récemment, ou qu’on a
participé soi-même à ce genre d’évènement, on sait que derrière les prêtres,
les bannières et les icônes, marche une foule de gens de toutes sortes, en désordre et
en toute liberté, avec des gosses dans des poussettes, des infirmes en fauteuil
roulant, des cosaques d’un côté, des grands-mères de l’autre, bref, rien à voir
avec un défilé du premier mai du temps de Staline. Le pire est que certains
commentaires enthousiastes semblent venir de Serbes ou d’autres pays
orthodoxes, mais ce sont peut-être des trolls. Je me suis demandé d’où sortait
cette étrange profanation qui semble issue d’un autre monde, car elle a quelque
chose de maléfique, de profondément étrange, et si des imbéciles l'ont conçue de bonne foi, ce que
j’aurais vraiment du mal à croire, alors par leur intermédiaire, c’est le singe
de Dieu qui s’exprime, afin de discréditer la dernière religion qui lui fait
obstacle, et encore pas partout, puisque Bartholomée s’est déjà complètement
prosterné devant lui.
Je voulais aller aux vigiles
de la Théophanie, fête qui me tient particulièrement à coeur par son aspect
spirituel et cosmique, et c’est à la Théophanie que je suis devenue orthodoxe
il y a fort longtemps. Mais pour une seconde d’inattention causée par l’irruption
derrière moi de la bagnole du voisin, je me suis retrouvée coincée dans la
neige, et après avoir bataillé seule, puis avec ma voisine, puis avec le fils
de ma voisine, pour sortir de là, j’avais perdu tellement de temps que cela ne
valait plus le coup de risquer de m’enliser à nouveau. Ce matin, j’ai tenté le
coup. Je suis allée à l’église du Signe, c’est plus calme, et le parking est
bien déneigé. Cette église est vraiment ravissante, j’y retrouve Katia et Olga
Viktorovna, que j’aime bien, mais je tiens aussi à la cathédrale, et au père
Andreï... A la sortie, je suis allée au café avec Katia, et Liéna, la femme de
Sacha, collaborateur de Gilles, est venue nous rejoindre. C’est une jeune femme
adorable, tellement spontanée et positive, un rayon de soleil. Et nous avons
ri, conversé et plaisanté toutes les trois, projeté une séance commune de bains de
vapeur, des soirées musique ou folklore, commenté nos accoutrements douillets
et les froids à venir encore. Katia ressemble à un jouet en peluche, même son
sac-à-main est matelassé, et Liéna, toute emmitouflée, avait l’air d’une petite
paysanne d’autrefois.
Sur le chemin du retour, je me
sentais calme et joyeuse, la Théophanie a toujours été pour moi une journée
spéciale, depuis ma conversion, j’y reçois toujours un encouragement. Cette
année, c’était le moment que j’ai passé avec ces jeunes femmes, à rire et
converser de bon coeur, dans ce lieu chaleureux où je n’ai que des amis.

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