Génia a organisé un petit concert dans le bar pour mes amis Sacha et Ira Joukovski. Nous avons longtemps travaillé ensemble, je les faisais venir au lycée pour initier les élèves au folklore. Et ce sont eux qui m'ont en partie formée, et fourni mes instruments. Ce sont des gens simples, naturels et gentils qui s'entendent très bien. Ils avaient avec eux leur fils Stiopa qui suit leurs traces, ce que ne font pas leurs autres enfants. Ils en ont cinq en tout, tous adorables. Katia était là, et puis Vladimir et Marianna, Sveta et Oleg. Sacha et Ira ont donné un concert interactif, en faisant intervenir les gosses présents, ou le public, et en faisant la démonstration de leurs instruments.
Ensuite nous avons tous dîné au café. Ces amis étaient ravis d'avoir fait la connaissance les uns des autres.
Le matin, j'étais allée à l'église. J'avais dit au père Andreï que j'étais trop souvent sur les réseaux à suivre les nouvelles: "Ah! dit-il en haussant un sourcil. Et elles sont bonnes?
- Elles sont épouvantables. Enfin en ce qui concerne la France...
- Eh bien alors pourquoi les regarder? Ne les regardez pas. Priez, allez faire de la peinture en plein air, comme vous l'avez fait récemment. Peindre la Création de Dieu, c'est entrer en communication avec Lui, c'est prier. Les fleurs que nous voyons aujourd'hui, dans dix jours, il nous faudra attendre l'année prochaine pour les revoir, si nous sommes encore en vie. Alors il faut les contempler, elles sont l'oeuvre de Dieu. Le peintre Chichkine partait peindre toute la journée, avec un pique-nique, et il observait les animaux, il leur parlait."
Cela m'a fait beaucoup de bien, d'autant plus que le père n'était pas obligé de me le donner et que cela venait d'un bon mouvement de l'âme, d'une sympathie sincère. Car en effet, c'est lorsque je dessine, lorsque je fais de la musique que j'entre le plus facilement en prière, lorsque je retrouve les liens qui m'unissent au cosmos. C'est pourquoi j'aime aussi tout particulièrement le folklore. Alors j'en conclus que dessiner et chanter vaut mieux pour moi que de lire des kilomètres de prières, chacun son truc... Du coup, je suis partie en vélo dessiner sur la plage municipale. Les gens venaient me dire que c'était très très beau, ils sont gentils, les gens, ici...
Au passage, je me suis arrêtée chez Nadia la Chevrière, pour lui donner Epitaphe. Elle m'a fait cadeau d'une moitié de fromage sec et de fromage blanc.
D'après Svetlana, les vers qu'on écrit aujourd'hui sont mauvais. C'est-à-dire qu'ils peuvent être techniquement bons, mais le contenu est méchant, haineux, sarcastique, avec des allusions pornos, des allusions scatos, du sang, du sperme et de la merde. Je ne savais pas que cette tendance s'affirmait ici, mais il est de bon ton en Russie, depuis Pierre le Grand, d'adopter tous les vices de l'Europe tant admirée. Surtout chez les intellectuels.
Parallèlement aux églises brûlent en France des hectares et des hectares de forêts, celles que l'on n'a pas encore saccagées pour planter des monocultures de douglas, des éoliennes ou des panneaux solaires. Avec les forêts, une faune et une flore irremplaçables, dont je me sens profondément et ontologiquement solidaire. Moins il y a d'arbres, plus il y a de béton, d'asphalte et de verre, plus il fait chaud. Mais pour ce qui concerne la chaleur et les incendies, on commence à se demander si les phénomènes sont spontanés. Apparemment, un pyromane est à l'oeuvre. On dirait que des forces démoniaques, obligemment servies par notre caste politico-médiatique abjecte, s'acharne sur le pays, et je dois dire que mon coeur saigne à distance. Pour essayer de me conformer au conseil du père Andreï, je survole, je tourne la page, en dépit de toute ma compassion, parce qu'elle est impuissante. Pour essayer de me conformer au conseil du père Andreï, je survole, je tourne la page, en dépit de toute ma compassion, parce qu'elle est impuissante et qu'il faut se garder un peu de paix intérieure... Je n'écoute plus les paysans soumis à une politique répressive et absurde, je leur mets juste un signe de sympathie, parce que cela me rend malade. Je fuis comme la peste les discours hallucinés et stupides des dirigeants et des divers imbéciles qui escortent leur danse macabre, et écoutent leurs airs de pipeau. J'essaie de ne pas regarder directement l'abîme, afin de ne pas lui donner accès à mon âme. Après tout, non seulement je suis loin, mais en plus, je ne suis pas de première jeunesse.

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