Translate

vendredi 26 mai 2017

Visite chez le tsar

Je me suis enfin décidée à faire mon pèlerinage à Alexandrovskaïa Sloboda, chez « oncle Vania », l’homme de ma vie, le redoutable tsar Ivan. J’avais loué par internet les services d’un jeune guide, prénommé Edouard, ce qui n’allait pas du tout avec son physique typiquement russe. J’avais mal choisi mon jour, car le musée ferme plus tôt le vendredi, mais ce fut une visite très intéressante, et pour moi très émouvante : c’était là qu’il vivait, ainsi que sa famille, ces gens dont je me suis étrangement préoccupée toute ma vie ont traversé les espaces que je parcourais, gravi les mêmes marches, longé les mêmes murs, franchi les mêmes porches. C’est le seul ensemble homogène du XVI° siècle existant en Russie, excepté le rempart, édifié au XVII°. Sous Ivan le Terrible, il y avait comme à Pereslavl une buttée de terre surmontée de pieux, et aussi des douves, et un pont-levis. J’ai vu la salle où il recevait les ambassadeurs, avec un portail magnifique, retrouvé il y a seulement 20 ans, sous une épaisse couche d’enduit. Edouard m’a dit que le site était très loin d’avoir été entièrement exploré. On y fait des fouilles, mais beaucoup de choses peuvent être découvertes derrière les murs eux-mêmes, comme ce portail, et on espère peut-être retrouver la bibliothèque perdue du tsar. Une partie du palais était en bois, et a été refaite en briques plus tard. Le territoire était entièrement couvert de constructions et de passages allant de l’une à l’autre, dans la forteresse vivaient exclusivement le tsar, sa famille et ses serviteurs. Les hommes et les femmes vivaient dans deux bâtiments séparés, pour la vie de famille, ce ne devait pas être trop simple, chérie j’arrive, le temps d’enfiler mes bottes et ma pelisse... Je savais qu’ils avaient des appartements séparés, pas des maisons séparées. Le tsar avait sa chapelle privée, une église pyramidale, comme à Kolomenskoïé, ce type d’architecture très original a été entièrement proscrit par l’affreux patriarche Nikon au XVII° siècle, comme appartenant aux vieux-croyants, c’est que le tsar Ivan l’était, vieux-croyant, lui, il avait même convoqué le concile des Cent Chapitres pour tout préciser et mettre les points sur les i, alors que le tsar Alexis et le patriarche Nikon n’ont pas pris cette peine pour déclencher l’impardonnable schisme, aggravé ensuite par Pierre le Grand, et imposer leurs réformes. Les fresques de cette chapelle ont été partiellement sauvées par l’obturation de la partie pyramidale incriminée. Les murs ont été saccagés, mais pas la coupole, les fresques y sont telles qu’il les avait fait peindre et représentent des saints russes, un choix délibéré, pour marquer l’indépendance de la Russie par rapport à Constantinople tombée aux mains des Turcs, d’ailleurs le tsar se méfiait des Grecs, qu’il soupçonnait de tendre vers l’uniatisme. Il était le seul à utiliser cette énorme chapelle, le seul à y entrer.
Edouard m’a montré les caves, où l’on a reconstitué une scène effrayante, le boïar bourreau Maliouta Skouratov face à une malheureuse victime, mais en réalité, ce lieu était une simple cave, une réserve alimentaire et jouxtait les cuisines. Les tortures avaient lieu, chose inattendue, dans les caves du palais des femmes, la thèse d’Edouard, c’est qu’il fallait que les pauvres créatures fussent terrifiées en permanence. Mais il se peut qu’elles n’aient pas entendu grand-chose, vue l’épaisseur des voûtes.
J’ai vu également la chambre nuptiale d’Ivan (marié sept fois, nous avons compté ensemble et la veuve Vassilissa était une simple concubine). C’est une reconstitution, le lit avait l’air bien douillet, avec une belle couverture fourrée de zibeline, et des baldaquins. Cette chambre ne servait que pour les noces, car il fallait consommer le mariage dans un lieu dont le plafond n’était pas isolé par une couche de terre, ce que je savais déjà, c'était un mauvais présage, et en plus, cela se passait sous l’église pour donner au mariage ses meilleures chances.
Puis j’ai vu la salle des festins, petite et intime, comme tout le reste. On y venait sans armes, mais avec sa cuillère et son couteau personnels. Les gens bien avaient droit au sel et au poivre, mais pas les autres, parce que c’était trop cher. Le tsar et ses fils avaient leurs salières et poivrières personnelles. Edouard m’a dit avoir connu une grand-mère vieille-croyante qui avait conservé l’usage de venir avec ses couverts quand on l’invitait.
Edouard a attiré mon attention sur le fait qu’au XVII° siècle, sur un portrait posthume du tsar, on l’appelait non le Terrible ni même le Redoutable mais le Très Sage. Il est d’avis qu’il a probablement tué son fils, car après la mort de celui-ci, il a abandonné la Sloboda comme un lieu maudit, et il est parti à pied à Moscou (110 km). Mais on sait finalement assez peu de choses de manière irréfutable. Les sources sont généralement étrangères, et nous voyons tous les jours combien il est facile de calomnier le gouvernement russe. Le prince Kourbski est quand même un traître, les deux opritchniks allemands en ont bien profité pour aller ensuite baver sur leur employeur. Mais lorsque le tsar a aboli l’Opritchnina, il a interdit d’en prononcer le nom devant lui, ce qui tendrait à indiquer à mes yeux qu’il n’était pas trop fier de l’épisode. Il est possible aussi qu’il n’ait pas ordonné le meurtre du métropolite Philippe, mais que Maliouta Skouratov en ait pris l’initiative, c’est une intuition que j’ai eue également. Il a fait beaucoup moins de victimes que les Européens pendant les guerres de religion et aussi que Pierre le Grand, à qui l’on dresse des statues et que l’on trouve tout à fait fréquentable, parce qu’il a européanisé son pays de force, ce qui excuse tout. Enfin d’après Edouard, les supplices existaient, naturellement, le pal et toutes ces sortes de choses, mais d’une façon plus spontanée, brute de fonderie et moins perverse qu’en Europe. On ne voit pas d’instruments de supplice barbares à la Sloboda. Cela restait artisanal, tout ça, l’impulsion du moment. Et pour tout dire, ce qui m’a frappé, c’est la différence de la « sinistre forteresse du tyran » grouillante d’opritchniks avec celle de Salzbourg. Dieu sait que Salzbourg est une ville adorable, un vrai bonbon, mais la forteresse… Voilà un lieu qui transpire l’angoisse et l’horreur, et avec des instruments de supplice impressionnants. Alors que la Sloboda, franchement, c’est cosy, chaleureux, intime, j’y vivrais bien, le plumard m’a bien plu. Et encore, d’après un ambassadeur danois, il paraît que du vivant du tsar, c’était vraiment superbe, mais tous les bâtiments en bois ont disparu, les spécialistes essaient de reconstituer la chose.
Edouard n’a pas su me dire si les récits de viols et d’orgie étaient vrais ou faux. Le tsar était très croyant et s’était fait le propagateur du sévère Domostroï, où ces choses-là n’étaient pas envisagées du tout. L’a-t-on calomnié, là aussi ? Peut-être dans une certaine mesure, pourtant, je pense que cela a dû se produire, au temps de l’Opritchnina, et puis, il y a quelque chose pour moi d’assez russe dans cette coexistence d’une religion omniprésente et sévère et de déchaînements passionnels. Se réprimer tout le temps monte au cerveau des gens qui ont un certain tempérament. Une nouvelle de Leskov décrivait un marchand vieux-croyant qui menait une vie rigoureusement pieuse et morale toute l’année et faisait néanmoins une bringue à tout casser une fois par an avec les tsiganes puis reprenait le fil de son existence austère. On voit aussi ce genre de paradoxes chez Dostoïevski. Aussi, que le tsar ait pété un plomb après la mort de sa femme et fait toutes sortes de choses répréhensibles pour ensuite bannir jusqu'au nom de l’Opritchnina et faire prier à la mémoire de ses victimes me paraît demeurer cohérent.
A part cela, il a réformé le code pénal de telle façon qu’une partie en reste en vigueur, et malgré son traditionalisme orthodoxe, il ne crachait pas sur les nouveautés techniques et a fait beaucoup pour l’organisation de l’armée. C’était un lettré (Pierre le Grand écrivait très mal), et il a promu l’imprimerie.
Le portrait que je croyais fait de son vivant dans le style iconographique est aussi un portrait posthume. Il n’était pas question de portraits à son époque, on faisait des icônes des saints, un point c’est tout. Cependant, d’après Edouard, il existerait une esquisse de lui faite sur une page de livre, la chose n’est pas disponible pour l’instant, mais j’aimerais bien voir ça ! Il y a bien sûr le buste de Guerassimov reconstitué d’après son crâne, mais je ne suis pas sûre que l’expression du visage ait été la sienne, car on sent l’influence des tableaux du XIX° siècle, de la légende d’Ivan le Terrible. Edouard est d’accord avec moi. Il m’a dit : « Vous savez, le roman d’Alexis Tolstoï sur le tsar est très fantaisiste, vous pouvez vous permettre d’avoir votre propre légende… »
Enfin Edouard et moi nous nous sommes bien entendus, il ne voit pas tous les jours des Françaises installées à Pereslavl en connaître un pareil rayon sur la vieille Russie et la célébrité locale. Edouard avait une formation de capitaine au long cours, mais né à Alexandrov et amoureux de son histoire, il s’est reconverti dans les visites guidées.
Les gens du pays à qui j’ai demandé mon chemin, me l’ont indiqué avec beaucoup d’attendrissement et de satisfaction, en me recommandant de revenir ! 

Le royal plumard...


Reconstitution de l'horloge qui suivait les heures liturgiques

L'église de la Protection de la Mère de Dieu où se mariaient le tsar et ses fils.



La salle de festin, intime, sympa...




Côté hommes, la chapelle privée du tsar en forme de pyramide

côté femmes




jeudi 25 mai 2017

Ascension

J’ai vu hier la jeune femme du centre culturel, Macha, celle qui veut me faire conduire des activités créatives d’initiation au français. En discutant avec elle, j’ai mieux cerné ce que j’allais faire. Mais c’est très mal rémunéré. Je le fais pour les perspectives que cela pourrait ouvrir d’expositions, concerts, promotion de l’art populaire russe, stages de chant traditionnel, et pour payer ma dette à la Russie qui m’héberge.
Le soir, je suis allée aux vêpres de l’Ascension, à saint Théodore. La sœur Larissa m’a accueillie à bras ouverts, et ce matin, elle m’a encore fait de petits cadeaux, des bonbons, une prosphore, un paquet de cierges et un petit chandelier en forme de poisson. Une telle sollicitude me touche. « Viens plus souvent, me dit-elle, tu ne t’en trouveras que mieux ! »
Le prêtre m’a demandé : «Pourquoi restes-tu assise avec cet air triste ? » et, sans doute pour m’égayer, m’a envoyé en pleine figure une énorme giclée d’eau bénite.
L’air triste, c’est mon air naturel. J’ai « le sentiment tragique de la vie » inné.
J’ai vu aussi la bonne Lioudmila. Comme elle est juriste, je voulais louer ses services pour m’aider à remplir toutes les obligations légales liées à ma maison. Mais elle refuse catégoriquement de se faire payer. Elle me materne et me donne un peu l’impression d’avoir déjà quatre-vingt-dix ans.
Dans la cour du monastère, elle a tendrement étreint une jeune novice, à mon avis la benjamine du monastère, qui vient de Kazan : quel adorable visage, enfantin, limpide et très doux, il faut aller au monastère de Solan pour voir l’équivalent chez la jeune Raphaëlle. Autrement, cela n’existe plus dans la nature… Cette petite m’envoie désormais quand elle me croise des sourires radieux.
La sœur Larissa se plaignait d’avoir beaucoup de mauvaises herbes à arracher, on ne pouvait venir à bout du jardin, lequel devrait être entièrement couvert de pelouses irréprochables et de massifs bien propres, ce qui n’est pas du tout ma conception des choses. Quelques massifs bien étudiés, des buissons bien disposés, un naturel contrôlé et tout serait plus esthétique et moins fatigant pour les sœurs… Mais je sens que d’une manière générale, mon point de vue sur la question est irrecevable. C’est plutôt celui du monastère de Solan.
De même à l’intérieur, les meubles sur lesquels sont présentés les icônes sont si rutilants et si chargés qu’on ne voit plus les icônes elles-mêmes.
Rosie me fait la vie impossible, elle saccage tout, et semble ne pas comprendre grand-chose, elle me rappelle ces enfants qui, en maternelle, se jetaient dans tous les sens sans s’intéresser à rien, gênaient tout le monde, et que je ne savais pas comment attraper pour avoir la paix avec les autres.

 
Pour ma tante Mano, à quoi ressemble un merisier
comme celui que je viens de planter.

Georgette commence à sortir dans le jardin, c'est la plus casanière de tous, elle a horreur du froid

Petite sieste pendant que la patronne travaille...

La sieste de Rosie, en revanche, est déjà finie

La voilà prête à nous casser les pieds

mardi 23 mai 2017

Douleurs fantômes

Hier, Rosie a poursuivi un chat sous l’entrée de la maison, elle est passée par le trou qui donne dans la cave, et elle y est tombée. J’entendais des plaintes angoissées, mais je n’ai pas tout de suite compris d’où cela venait, ni comment la tirer de là. J’ai ouvert le regard le plus proche et l’ai appelée. Il m’a fallu faire des acrobaties pour l’attraper. Elle était mouillée et dégueulasse, et elle est partie polluer la maison entière. A cette occasion, j’ai découvert, ce qui va avec tout le reste, que la cave est pleine de flotte.
Rosie est très enquiquinante, elle embête les chats, elle est incapable de se contrôler en quoi que ce soit. Quand je lui donne à manger, elle est frénétique. Elle s’attaque à mes plantes, surtout celles que je viens d’installer. Il lui faudrait une famille, des enfants, et une présence masculine qui la mette au pli.
Aménager le terrain n’est pas simple. Je dois tenir compte de ce qui est déjà planté, à des endroits que je n’aurais pas choisis, et du sol, des accumulations d’ordures ou de gravats. Je me suis laissée convaincre d’acheter plusieurs sortes de la même espèce, quand je suis allée chez le pépiniériste avec une amie, et je n’ai pas assez de place pour cela, quatre sortes de chèvrefeuille comestible, quatre sortes d’irga, cet arbuste khirgize très joli, aux baies également comestibles, c’est beaucoup trop pour ma surface.
Au petit marché, j'ai acheté un delphinium à une petite grand-mère très mignonne. Elle vient vendre ce qu'elle a en trop dans son jardin, parce qu'elle n'aime pas jeter les plantes, je comprends cela très bien, du coup, je lui ai pris deux fois plus de choses que nécessaire. J'ai trouvé aussi une jolie rose de Noël, une renoncule, du sedum.
Je n’avais jamais eu le mal du pays en Russie, et là, cela m’arrive. Peut-être parce que maman est morte, peut-être parce que la France disparaît, peut-être parce que mon petit chien est mort, lui aussi. Ce soir, lisant mes prières en français, je revoyais le chemin de la Condamine, à Cavillargues, ou ceux que je parcourais vers Saint Pons, avec mon Petitou joyeux. Je m’arrêtais, et je lisais, dans le fil du mistral, et lui se couchait à l’ombre, avec son sourire de spitz. Se peut-il que ce soit la fin ? Je n’aurais vraiment pas voulu laisser des enfants dans cet affreux contexte. Pourvu qu’au moins la Russie résiste, qu’elle reste elle-même et même le redevienne pleinement !
J'ai fait un aller et retour à Moscou, parce que Micha avait besoin de sa voiture pour aller régler encore une de ses sinistres et sordides histoires de famille, après la mort de son père. J'en ai profité pour aller à l'église, le dimanche, puis pour la saint Nicolas. C'était l'anniversaire du père Valéri, et je me suis retrouvée avec une partie du clergé et quelques piliers du conseil paroissial dans la cellule du diacre Serge. Le diacre Serge, lorsque j'ai commencé à fréquenter la paroisse, était vraiment très beau. Il reste séduisant, mais je garde un souvenir éblouissant de lui, pour Pâques: à l'occasion des fêtes, il laissait flotter ses longs cheveux dorés et ondulés, et je le voyais passer, dans ses atours de brocart écarlate, encensant les fidèles et clamant avec vigueur: "Christ est ressuscité!" J'avais l'impression d'être entrée dans une illustration de Bilibine. Maman, ayant vu sa photo, le trouvait "très choucard" et ajoutait: "Quel dommage qu'il soit dans les ordres!
- Mais non, maman, lui disais-je, tout va bien, les prêtres russes se marient!"
Dans cette cellule, tout le monde a commencé à descendre des bouteilles de vin avec des airs complices et attendris, puis nous sommes allés manger au réfectoire, chantant à tue-tête au père Valéri: "Longue vie, longue vie!" et avec le dessert, nous sommes retournés finir ce que nous avions laissé, sous l'autorité du père Valentin, un peu inquiet pour le père Valéri, qui devait aller concélébrer avec lui à l'église du Christ Sauveur, à l'occasion de la réception des reliques de saint Nicolas.
Il y avait parmi nous l'arrière-petit-fils du père Pavel Florenski, enfermé aux Solovki par le pouvoir soviétique, puis fusillé, un esprit encyclopédique, le Léonard de Vinci russe, et un saint de l'Eglise Orthodoxe. Et puis un gentil cardiologue à la retraite qui donne des consultations gratuites à la paroisse. Et aussi le Baron, Vassili Guéorguiévitch, un intellectuel adorable et remarquable, pour lequel j'ai beaucoup d'affection. Toute cette compagnie était extrêmement chaleureuse et touchante.
Je me suis confessée au père Valentin: acédie, le petit chien, le mal du pays... "La patrie reste toujours la patrie... " a-t-il commenté. Oui, oui, en effet... J'ai parfois l'impression d'avoir fait une espèce de choix monastique, enfin monastique, c'est beaucoup dire, dans mon cas, mais d'avoir au moins dépouillé, mal dépouillé, d'ailleurs, mon cher et pesant passé, qui me fait mal, comme la jambe absente d'un amputé.
Lorsque Micha m'a rendu la voiture, nous avons discuté, sur le chemin de sa maison, où je l'ai laissé avant de repartir. Nous sommes tous les deux terriblement distraits et inadaptés au monde qui nous entoure, parce que c'est un Russe de l'ancien temps, et moi une Française du moyen âge. Il n'a plus de famille, ses derniers parents lui sont hostiles, et ce qu'il reste des miens sont loin. Nous écoutions de la musique liturgique russe ancienne, proche du chant byzantin, et nous trouvions l'interprétation magnifique, cependant, quelque chose me gênait, faisait que certains cantiques me semblaient ennuyeux. Et voilà Micha qui me dit: "Ils chantent très bien, seulement ils chantent en suivant les notes, et cela découpe le truc en segments, cela ne coule plus, et ne nous donne pas accès à cette plongée dans la nuit des temps que cela devrait nous faciliter, c'est le problème avec les formations académiques."
Oui, c'est exactement cela, et que nous le ressentions est la marque de notre appartenance à un autre temps. J'ai entendu aussi des chants du XVI¨° siècle ou des chants vieux-croyants dont l'interprétation me semblait ennuyeuse, cela venait de là, les notes, cette invention simplificatrice bien dans le style de l'Occident. Alors que les mêmes chants interprétés par Skountsev sont vivants et souples, et je pensais à ce que disait Andréa Atlanti du chant byzantin, qui devait donner l'impression d'un tapis volant, mais elle-même restait marquée par sa formation, alors que son collaborateur Ibrahim, chrétien palestinien élevé là dedans, chantait sans aucune rupture et emmenait l'auditeur au ciel parmi les séraphins.

Le père Valentin avec le père Valéri, le père Dmitri et le diacre Serge, il y a déjà quelques années...



dimanche 21 mai 2017

Lettre ouverte à monsieur Pozner, athée. par Yegor Kholmogorov

Destruction de l'église du Christ Sauveur à Moscou


Monsieur Pozner
En tant que fidèle ordinaire de l’Eglise Orthodoxe Russe et, dans une certaine mesure, votre collègue journaliste, je me permets de vous adresser une lettre ouverte, dans laquelle  j’aimerais éclaircir quelques points, concernant votre intervention publique à propos de la condamnation du blogueur Sokolovski.
Je ne vais pas vous faire de courbettes parce que  vous êtes « le patriarche du journalisme russe » et c’est  justement pourquoi je vais formuler certaines choses de façon très claire. Je ne vais pas vous écrire des stupidités politiquement correctes, du genre « oui, nous respectons votre incroyance, alors vous-même, s’il vous plaît, respectez notre foi » etc. Nous allons parler sérieusement.
Vous demandez si l’on peut être athée en Russie ? A mon avis, non.  L’athéisme en Russie est le reniement de la nature de la Russie, de son sens même, de son essence même. Le célèbre  feld-maréchal Christophore Minikh avait dit une fois, en plaisantant à moitié : « l’Etat russe a par rapport aux autres l’avantage qu’il est gouverné directement par Dieu, sinon, il n’est pas possible de comprendre comment il peut exister ». Renier Dieu veut dire renier la Russie. Et réciproquement. 
La Russie est un état fondé et établi par de saints princes, défendu par de saints guerriers, un pays que se sont approprié et ont étudié de saints moines et évêques, fondant leurs monastères dans les taïgas les plus lointaines et les plus impénétrables, dans la toundra, sur les îles nordiques. Pendant mille ans, des millions de gens de ce pays ont prié Dieu nuit et jour, avec une foi si grave et si persévérante, ont vécu dans une si dense atmosphère de miracle que même si vous et vos semblables avaient raison et que Dieu n’existât pas, ici, en Russie, il est devenu une réalité. La Russie est si imprégnée de foi et pénétrée de Dieu que récuser ici son existence est vraiment  stupide et criminel, et en premier lieu au regard de sa propre raison.
Pourtant, il y a cent ans, il est arrivé malheur à mon pays. Des athées militants y ont pris le pouvoir. Il ne faut pas raconter que l’athéisme était quelque chose de peu important et de non essentiel dans la vision du monde des nouveaux maîtres, au contraire, le rejet de Dieu, la haine de la religion et des « popes » en était le centre. « Tout bon dieu relève de la nécrophilie » (V.I. Oulianov (Lénine). Lettre à Gorki  du 13/14 novembre 1913). Leurs actes envers l’Eglise et les croyants furent le reflet de leurs convictions athées.
Les bolcheviques n’avaient pas eu le temps de donner la terre aux paysans et les usines aux ouvriers, les pourparlers de la honteuse paix de Brest se déroulaient encore qu’étaient déjà adoptés les décrets de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, de l’école et de l’Eglise. Les opposants politiques des bolcheviques étaient encore en vie, les journaux d’opposition étaient encore publiés, que la terre russe s’imprégnait déjà du sang des martyrs des nouvelles persécutions : l’archiprêtre Ioann Kotchourov fut fusillé par les athées le 31 octobre (13 novembre) 1917 à Tsarskoïe Selo, sous les yeux de son fils lycéen.   
Vous affirmez dans votre intervention : «Il fut un temps où pour le reniement de Dieu, c’est-à-dire l’athéisme, on était brûlé sur un bûcher, la sainte Inquisition y prenait particulièrement plaisir ». Cela ne correspond pas à la réalité. Vous ne pourriez fournir un seul nom d’athée qui aurait été brûlé par l’Inquisition, tout simplement parce qu’il n’y en avait pas. Pour trouver un « athée victime de l’Inquisition », les propagandistes athées sont même allés jusqu’à la contrefaçon pure et simple, ils ont inventé le mathématicien Paolo Valmes, soi-disant brûlé par Torquemada, pour avoir résolu une équation du quatrième degré, et qui n’avait jamais existé. C’est sur ce genre de lieutenants Kijé que se construit la propagande athée.
L’Inquisition était une institution nocive qui ne correspondait pas à l’esprit du christianisme. Cependant  elle ne s’occupait pas des athées, mais en premier lieu des chrétiens pour leur déviation supposée ou réelle de la ligne dogmatique. Il est assez étrange d’attribuer à l’Eglise Orthodoxe les crimes des inquisiteurs catholiques si l’on prend en compte qu’à cette même époque du XV-XVII° siècle, les catholiques romains persécutaient de la même manière les orthodoxes considérés par eux comme des « schismatiques ». Il suffit de se souvenir des répressions massives d’orthodoxes en Ukraine, où on les obligeait à accepter l’Union avec Rome.  Et maintenant, à ce propos, on planifie en Ukraine une nouvelle tournée de persécutions des orthodoxes comme membres de l’Eglise « moscovite ». Nos libres penseurs auront-ils l’audace de prendre, devant les « européens » nouvellement proclamés, la défense des croyants dont la seule faute est d’avoir un patriarche résidant à Moscou ?
«Les répressions chrétiennes contre les athées » sont en majeure partie une invention ridicule, qui ne mérite même pas d’être récusée. En revanche celles des athées envers les chrétiens sont un fait bien documenté. Ils les ont tués, fusillés, noyés, crucifiés sur les iconostases, ont versé dans leurs gorges du cuivre fondu. Ils ont battu, humilié, torturé les corps et piétiné les âmes. Ils ont détruit les églises et les ont transformées en lieux immondes. Ils ont fendu à la hache et percé de leurs baïonnettes les icônes (j’en ai une comme cela, transpercée, qui vient de ma grand-mère). Il existe un bon livre d’A.A. Valentinov « à l’assaut des cieux », où sont mis en lumière de façon détaillée les crimes des athées envers les croyants au moment de la guerre civile, dans les années 20. Et il est pourtant sorti en 1925, avant le début du « quinquennat sans Dieu ».
      La liste des martyrs et confesseurs de Russie canonisés, qui ont souffert pour leur foi de la main des athées, compte 1774 personnes. Ce sont seulement celles dont l’exploit a déjà été étudié par des commissions ecclésiastiques compétentes et confirmées sans aucun doute. Mais chaque orthodoxe instruit énoncera facilement la multitude de noms de ceux qu’on n’a pas encore eu le temps de célébrer, par exemple le prêtre Piotr Kosmodemianski, grand-père de Zoïa et Alexandre Kosmodemianski, tué en 1918.
La base de données consacrée au clergé victime compte 25 000 noms, parmi lesquels seulement 440 hiérarques. En tout, le nombre de ceux qui ont souffert pour leur foi de la main des athées est évalué par les enquêteurs à un demi-million.
Les « gens d’église » constituaient l’un des courants principaux de réprimés, aussi bien sous Lénine que sous Staline. Et je ne parle pas de violence symbolique, de persécution sale et incessante, de calomnie, d’offenses auxquelles les croyants étaient soumis, grâce à l’activité de « l’Union des militants sans Dieu » et de ses feuilles de choux du genre « le mécréant à la presse ». Je ne parle même pas de la profanation de la culture russe et des objets de vénération populaires, les campagnes d’ouverture des reliques, les « octobrines » délirantes et les « Pâques rouges » qui, sous Khroutchev, célébraient les églises fermées  avec les minables petites danses des komsomols et les absurdes traités sur « l’inexistence de Jésus Christ », que Sokolovski répète aujourd’hui.
Tout cela, ce sont les athées qui nous l’ont fait, à nous, chrétiens. Oui, oui, et en un sens bien connu vous personnellement, monsieur Pozner, membre du Parti Communiste depuis 1967. Et qu’allons-nous faire de tout cela maintenant ?  
Il y aurait une sorte de  véritable logique à ce que les croyants qui ont retrouvé la Russie interdissent l’athéisme en tant que vision du monde et pratique politique criminelles, comparable, mettons, au nazisme.  Pour que le camp des Solovki, notre Treblinka, devienne un lieu de vénération internationale, et le Polygone de Boutovo, notre Dachau, un objet de souvenir et de douleur international. A ce que toute minimisation et toute négation de la terreur athée contre les orthodoxes soient punies par la loi, et que celui qui fait preuve d’une telle vision du monde soit considéré comme directement responsable des malheurs qui se sont abattus sur notre terre si souvent martyrisée au cours du dernier siècle.  
Nous ne l’exigeons pas pour deux raisons qui s’appellent la Justice et la Miséricorde. Pour le dire autrement sous une forme connue de l’homme moderne, des idées purement chrétiennes.
C’est la Justice qui exige de nous de reprocher à un homme seulement ses péchés individuels, ce qu’il a commis lui-même, et non les crimes de ses coreligionnaires, de ceux qui pensent comme lui ou qui appartiennent à la même tribu, ou encore à la même famille. Le monde antique préchrétien ne connaissait pas de telles idées, même dans les plus développées des sociétés antiques régnait l’idée de la responsabilité collective. Et c’est seulement la foi en ce que tout péché « collectif » a été racheté par le Christ qui a ouvert la voie à la relation personnelle à tout être déchu.
C’est la Miséricorde qui nous demande de couvrir de notre amour ce qui a été commis contre nous dans le passé et même dans le présent. C’est elle qui nous demande, parfois, de ne même pas attendre pour pardonner que le pécheur en fasse la requête, en dépit de son entêtement.
La Justice et la Miséricorde sont les bases de notre vision du monde chrétienne. Et elle exclut l’idée même de vengeance contre les persécuteurs du Christianisme.
Cela ne veut pas dire que, revenus à l’état normal de notre Russie, à une société où Dieu est présent, dans laquelle la foi signifie quelque chose, que nous ne devons déployer aucun effort pour éviter que vos persécutions et vos sévices athées contre nous se répètent.  Nous ne craignons pas, bien sûr, de prendre à nouveau le chemin du martyr, il n’y a rien de plus joyeux, pour un chrétien, que de mourir pour le Christ.
Mais quand on pense au nombre d’enfants morts sans baptême par votre faute d’athées, je me souviens de mon baptême secret, derrière les portes fermées, en 1983 et je pense avec horreur à ce qui se serait passé, si j’étais mort enfant, sans avoir vécu jusque là, au nombre de vieillards morts sans les derniers sacrements, et enterrés sans office funèbre, au coup monstrueux porté à toute la structure spirituelle de la Russie on n’a évidemment pas envie que quoique ce soit de comparable advienne à nouveau, (bien que nous comprenions que cela se répètera un jour, c’est précisément à ce propos que fut écrit « l’Apocalypse »). 
Comment, en ce cas, nous enjoignez-vous de réagir devant le méchant enfant Sokolovski, qui hait tout et tout le monde, en particulier la foi et les croyants ? Ce nietzschéen en chambre pue « sa Majesté des mouches » de Golding à plein nez.  Et si l’on permet à ses semblables de continuer leur « hate speeches », alors assez bientôt, il s’en trouvera un qui décidera de passer de la parole aux actes.
Souvenons-nous comment le 9 février 2014, un criminel inspiré précisément par le « hate » antichrétien, a déclenché une fusillade dans une église de Ioujno-Sakhalinsk  et tué une moniale et un paroissien.  Je dois avouer que je ne me rappelle pas un seul cas où un croyant orthodoxe, fils de l’Eglise Orthodoxe Russe, soit tombé sur des athées ou des sectaires anti église, par haine de ceux-ci, et ait tué quelqu’un.  Le contraire se produit avec une régularité bien connue, depuis le massacre pascal du monastère d’Optino en 1993.
Et vous, ceux qui vous ressemblent, monsieur Pozner, ou vos compagnons de lutte contre l’Eglise Russe comme monsieur Nevzorov, portez la responsabilité la plus directe de cette atmosphère de haine et de meurtres, de cette intonation du journal « le mécréant à la presse », qui revient dans notre vie sociale.
C’est pourquoi n’allez pas raconter que Sokolovski est jugé pour ses convictions, ou que les griefs de la partie orthodoxe de la société à votre égard sont liés à vos convictions, à ce que vous estimez qu’il n’y a pas de Dieu.
En réalité, vous comme vos jeunes imitateurs du genre de Sokolovski, considérez que Dieu existe, mais vous voudriez le tuer, le tuer en nous, en nos enfants et petits enfants. Et je présume que nous avons pleinement le droit de nous défendre en accord avec la loi.
Vous pouvez ne pas croire, mais vous ne pouvez impunément convertir votre incroyance en haine, surtout quand les conséquences de cette haine, née de l’incroyance, laisse encore des cicatrices sur notre terre, sous la forme des églises détruites et des tombes anonymes des saints tués par les mécréants. Votre haine a coûté trop cher à notre peuple.


https://tsargrad.tv/articles/otkrytoe-pismo-gospodinu-pozneru-ateistu_63841

 traduction Laurence Guillon

vendredi 19 mai 2017

Le printemps est là



Le temps est enfin printanier, j'ai arrêté le chauffage, les montgolfières sont de sortie, les moustiques, pas encore. Il fait bon, juste bon, avec un passage continu de gros nuages dans la lumière.
J'ai encore beaucoup de bricolage dans la maison, mais je m'attaque au jardinage, enfin aux plantations que je peux effectuer dans l'état actuel des lieux, les plus urgentes, et au dégagement progressif de ce qu'il reste à virer après le nettoyage des déchets les plus énormes.
J'ai planté la haie côté voisine du sud, l'obligeante et efficace Violetta. Il y a toute une partie marécageuse et farcie de déchets entassés là depuis sans doute des décennies, les enlever serait un travail au dessus de mes forces et de mes moyens. J'ai donc décrété cette portion "zone technique" et tracé une haie de framboisiers... J'y mettrai étendage, compost, peut-être un jour poulailler, quoique avec Rosie...
Devant, là où je voudrais planter un jardin d'agrément, on a déversé des cailloux et du sable pour garer la bagnole, juste devant la maison, et pas derrière, là  où c'est irrémédiablement moche et où je voudrais garer la mienne, dans la "zone technique". De sorte que je ne sais pas trop ce qui va prendre là dedans, mais je présume que la terre n'est pas si loin, pour un arbuste coriace.
Côté nord, alors là, il y a du boulot, et des milliers de bouteilles plus ou moins enfouies, je marche sur les bouteilles. Le nettoyage a laissé apparaître le système qui entoure la canalisation d'évacuation des eaux: une sorte de canal aux parois d'éverite, bourré de morceaux de polystyrène expansé, dont les morceaux truffent pratiquement tout le territoire. Par dessus, il y avait des bouteilles et toutes sortes de déchets. Plus loin, des gravats, et encore des bouteilles, beaucoup trop de pieds de berce du Caucase. La berce du Caucase est une saloperie impossible à extirper, il faut juste l'empêcher de grainer avec vigilance.
J'ai décidé de ne pas me battre avec les éléments. Je vais lâcher des lilas sur ce tas. Le lilas, ici, est envahissant, et là, il a de quoi envahir. Un gros buisson de lilas masquera la misère et empêchera d'aller trébucher sur la mer de bouteilles.
Au centre de cet espace, il y a un trou, empli de toutes sortes de détritus, et bien sûr de bouteilles. Là encore, à moins de faire venir un excavateur, je vais devoir ruser. C'est-à-dire, quand j'aurai les moyens, faire une "besedka", un kiosque où mettre une table et des fauteuils l'été. Beaucoup de fraises des bois sur toute cette partie, c'est une consolation.
J'ai une rangée de pivoines qui se manifestent, des astilbes, des phlox, tout cela planté en rang d'oignon, comme des chiffres sur un tableau Excel. J'essaie de mettre du naturel dans tout cela.
Rosie semble commencer à comprendre certaines choses, mais elle fait énormément de bêtises, et revient les faire dès que j'ai le dos tourné, jusqu'à ce que je me fâche vraiment. Je suis dans les rapports de force, je n'en avais pas avec mes spitz, cela me rappelle certains gosses pénibles que j'avais en maternelle, et avec lesquels des rapports normaux étaient difficiles à établir parce qu'ils étaient dans la provocation permanente. Mais elle semble quand même saisir que je ne suis pas contente, parfois, elle part se cacher dans le jardin.
Je cherchais la brosse des animaux et l'ai trouvée encore bourrée des poils laineux, couleur de sable et de lune, de mon petit chien, des poils pareils à des cheveux d'ange.
La nuit, si je sors Rosie, j'entends les rossignols, mais ils sont assez loin, dans les bois, au delà des roseaux, et je vois le croissant, les étoiles les plus brillantes seulement, car les lampadaires de la rue font écran.
Le logement de la canalisation!!!

la zone technique. Les tuyaux jaunes, c'est le gaz... Là j'ai du bol
qu'ils passent derrière la maison.

La partie nord, avec au milieu le trou fatal

Pour cacher la maison au nord, j'ai mis un merisier et un thuya. Le merisier pousse très
vite, le thuya, je ne sais pas, mais il reste toujours vert et ça peut rappeler le cyprès...

nid de bouteilles

Une belle montgolfière au réveil

Il faut évacuer tous ces sacs de sciure, déversés bien sûr devant la maison. Certains
sont encore entier,s je vais les récupérer et les transporter dans la "zone technique"...



lundi 15 mai 2017

L'anniversaire de Skountsev

A mon grand regret, j’ai manqué la fête de l’icône miraculeuse du monastère saint Théodore : au moment des vigiles, j’avais les types qui nettoyaient mon terrain. Le lendemain, je ne suis pas allée à la liturgie, parce que c’était l’anniversaire de Skountsev, le soir, et que pour ne pas tomber dans les bouchons du retour de week-end, il me fallait partir le matin. J’étais triste, et Xioucha m’avait encouragée à venir avec ma chienne : «Je suis résignée à faire face à la pisse et à la merde, venez, Lolo ! » Je suis donc partie avec ma bestiole, qui n’en fait qu’à sa tête, et se conduit mal. J’ai trouvé l’appartement bourré de gamins hurleurs qui sautaient partout et faisaient de la patinette dans le couloir et dans la cuisine. Au début, Rosie ne demandait qu'à s'amuser, mais elle en a eu assez vite marre, et moi aussi. Les mères présentes ne posaient pas la moindre limite à ces sauvages, et je suis allée rejoindre Skountsev en laissant Rosie dans la fosse aux lions.
Skountsev était en retard, sa femme au Kouban, au chevet de son père, et la préparation du repas était entre les mains d’une jeune femme cosaque, rencontrée par Skountsev le 9 mai, dans le « défilé des immortels » où il chantait, bien entendu, des chansons cosaques. Vladimir Ivanov a mis la main à la pâte : ragoût de chèvre sauvage, soupe de poisson, champignons marinés, radis noir râpé, pastèque marinée, divers légumes, c’était simple et très bon, et comme d’habitude, très chaleureux, avec les toasts qui président à chaque consommation d’alcool. On écoute, on boit (de préférence cul-sec) et on commente. Certains commentaient plus que les autres et n’attendaient pas le fin des toasts, c’était le cas d’une vieille journaliste. La jeune cosaque a dit que lorsqu’elle avait entendu les chansons de Skountsev, les cœurs de tous ses ancêtres s’étaient mis à battre avec le sien, et elle rêve de se réapproprier cet héritage, et d’y initier sa fille. J’ai parlé de l’importance de ces anticorps du chant traditionnel dans le contexte satanique où le monde s’enfonce, et de la vivifiante découverte que j’avais faite de cette tradition, en rencontrant Skountsev. La journaliste était ravie, tout le monde était ravi.
Fédia Skountsev et sa femme projettent de venir me voir à Pereslavl. A la fin de la soirée, ils ont voulu que nous dansions autour de la table, et je n’ai pas osé faire le trouble-fête, mais après cet exploit, j’avais encore plus mal au genou. La dernière fois que j’ai dansé à en perdre haleine, avec le plus grand bonheur, c’était il y a une dizaine d’années, pour les noces de la fille de Soutiaguine, que Skountsev animait. J’ai réalisé tout à coup que c’était la dernière fois que je l’avais fait de ma vie, ce dont alors je ne me doutais pas.
Lorsque je suis revenue, épuisée,  chez Xioucha , la surprise-partie battait son plein. Tout le monde passablement éméché, de la musique à tue-tête, toujours autant de gosses, de cris, et Rosie planquée sous un lit, complètement hagarde. Xioucha voulait absolument me faire danser, elle aussi. J’ai refusé fermement et je suis allée, en claudiquant, me réfugier chez le père Valentin, avec Rosie.
A Cavillargues, je regrettais de n’avoir que des amis vieux. Mais si je suis jeune d’esprit et peut-être même immature, mon organisme est usé, lui, j’ai senti soudain que j’étais en complet décalage;  ces jeunes gens ne comprenaient absolument pas que je ne pouvais plus me permettre de faire tout ce qu’ils font, veiller jusqu’à point d’heure, danser, j’en ai éprouvé une grande tristesse et j’ai compris la leçon. Il y a seulement cinq ans, j’étais encore une femme mûre, maintenant, je suis une vieille, en tous cas physiquement.
Je me rends compte que je ne pourrai pas faire de fréquents voyages à Moscou, je suis fatiguée, je suis terriblement fatiguée, et Rosie n'est pas aussi gérable que Doggie. Je suis allée faire mes courses au Magnit de Pereslavl, les vendeuses m’ont demandé des nouvelles de mon petit chien, provoquant mes larmes instantanées. Elles m’ont aidée, consternées, à ranger mes achats avec des paroles consolantes. Je ne m’en remets pas, je ne peux pas l’admettre.
Rosie est enquiquinante et maladroite, touchante, bien sûr. Elle était si contente de revenir à la maison. Elle se couche sur mes pieds, quand elle est calme, elle me garde. Elle est très heureuse de vivre.

Le genre de chose qui me tirait des larmes quand je suis venue la première fois à
Moscou, cette petite église, seul vestige poétique de la ville d'autrefois, coincée, solitaire, sous
les affreux machins en béton érigés par Khrouchtchev, grand démolisseur de ce que Staline avait
laissé subsister.

Sur le vieil Arbat, les arbres illuminés du nouvel an, restés là tout l'hiver, ont été habillés printemps. Les vrais arbres, eux, n'ont toujours pas fleuri. Tout le monde est dans la rue dès qu'il y a un peu plus de douceur. Notre belle saison, cette année, ne durera que trois mois, peut-être moins, si ce temps continue...

Les portraitistes sont à l'oeuvre, avec le même style qu'à Montmartre...


Skountsev et ses amis chantent une épopée russe









samedi 13 mai 2017

Les ananas de Carélie

Les moines de Valaam, en Carélie, font pousser des ananas dans leurs serres. Ils ont fait l'expérience de planter deuxdes ananas qu'ils avaient acheté pour fêter Noël, et depuis, ils produisent les leurs. Ils arrivent à faire vivre des arbres à l'article de la mort, qu'ils cimentent pour les consolider. Ils ne les coupent pas. «Nous ne nous le permettons pas avant qu'ils ne meurent d'eux-mêmes, nous faisons tout pour les soutenir. Mais chaque année, le vent puissant nous en fait tomber un, et alors, nous en plantons un nouveau à la place. car c'est le souvenir de nos prédécesseurs, des moines de Valaam, de leur travail et de leurs prières. Ce sont nos reliques."
Cette tradition est fort ancienne, les moines des Solovki faisaient des prodiges agricoles sous un climat rude et ingrat, le métropolite Philippe, au XVI° siècle, avait beaucoup développé tout cela, avec un système d'irrigation complexe. Les tsars moscovites du XVII° siècle essayaient aussi de cultiver des espèces exotiques ou méridionales. J'ai remarqué que les Russes cultivent tout, cueillent tout, utilisent des baies ou des herbes que nous ne considérons même pas comme comestibles. J'ai récemment fait une soupe avec une "mauvaise herbe" très commune dont j'ai oublié le nom, et des orties: elle avait beaucoup de goût.




https://valaam.ru/publishing/27070/