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vendredi 11 décembre 2020

Epitaphe

le cimetière de Pougnadoresse



Dans quelques jours, je vais sortir un troisième roman, Epitaphe, aux éditions du Net. Je ne l’ai pas proposé ailleurs, parce qu’il est tellement politiquement incorrect qu’il ne me reste que le samizdat. Et puis, depuis mon bref passage au Mercure de France, j’éprouve une espèce de phobie du milieu éditorial. D'autant plus qu'il faut attendre des mois et que nous ne savons quel sera notre sort à court terme. Un petit éditeur m'a dit qu'il était en stand by à cause des délires covidiens et de la fermeture des librairies... 

Au reste, j’ai toujours été complètement marginalisée, je suppose qu’il faut assumer et continuer. Je créée dans la solitude, que ce soit quand j’écris ou quand je dessine. Qui plus est, il m’est très difficile de faire le commis-voyageur pour mes propres œuvres, qui devraient théoriquement être défendues et propagées par ceux qui les aiment et non pas par moi, qui les écris, d’autant plus que j’ai souvent l’impression de ne pas être pour grand-chose dans le processus qui s’effectue à travers moi, sinon que je m’y prête, et que je mets en forme aussi bien que possible ce que j’ai reçu. 

Je suis une très mauvaise commerciale. J’ai vu récemment une artiste peintre sauter sur tous les clients du café où elle expose pour les traîner devant ses tableaux et les pousser à l’achat, c’est une chose dont je suis complètement incapable, à peu près comme de démarcher avec la bible pour convertir les gens de force. 

Cependant, à notre époque de tohu-bohu médiatique permanent, il faut souvent crier plus fort que les autres si on veut être entendu. Je considère tout ce que je fais, même s’il faut payer quelque chose pour l’acquérir, comme un don à partager. En principe, c’est le cas de tout acte créatif, un pacte, un partage entre celui qui fait et celui qui lit, regarde ou écoute. 

Le fait que je sois marginalisée m’exclus de la considération des intellectuels reconnus et diplômés, je l’ai observé bien des fois : “Qu’est-ce qu’elle fait là, celle-là, d’où elle sort ?” Encore récemment, m’étant permis une réflexion innocente sur la page d’un écrivain respecté, je me suis fait remettre en place par un de ses admirateurs, dont la page Facebook regorge d’impeccables références artistico-littéraires, pas le moindre petit chat, pas le moindre écho complotiste, et cela simplement, à mon avis, parce que j’avais mentionné que j’avais été institutrice, que peut-il y avoir de plus méprisable pour un intellectuel de haut vol qu’une vieille instit ? 

Dieu sait pourtant que j’étais aussi marginalisée chez les instits que chez les intellectuels, mais passons. Même quand j’ai été publiée, et primée, au Mercure de France pour ma première version de Yarilo, j’ai été traitée comme une moins que rien et une parvenue par la mère Gallimard, paix à sa petite âme mesquine; et j’ai gardé de toute l’affaire, l’impression de m’être égarée là où je n’avais que faire, mais en ce qui me concerne pour d’autres raisons. J’avais éprouvé un peu ce que le Maître du roman de Boulgakov éprouve quand il joue toute sa vie sur la publication de son roman, vilipendé par les intellectuels de la Maison des Ecrivains. 

Donc, si je veux toucher quand même un certain public, il me faudra bien faire un peu de retape. J’avais compté que les lecteurs enthousiastes de mes chroniques se jetteraient sur mes romans, eh bien non, pas tellement. J’ai même fait une expérience étrange. Une lectrice de mon blog voulait m’acheter une aquarelle et m’en demandait le prix. Pour une fois prise d’une inspiration marketing, je lui répondis : “Je vends cela 60 euros, mais j’ai une proposition à vous faire : Yarilo coûte 30 euros, si vous le commandez, je vous offre l’aquarelle et faites-moi de la pub”. Eh bien cette proposition avantageuse n’a été suivie d’aucun écho, du coup, elle a renoncé à l’aquarelle, comme si le livre était potentiellement bourré de Novitchok. 

30 euros, ce n’est pas donné par les temps qui courent ; étant donné son épaisseur, j’ai hésité à le publier dans le format le plus petit et le moins cher, je vais essayer, à tout hasard, mais je crains que le problème ne soit pas dans le prix. Je sais bien que tout le monde veut écrire son livre, de nos jours, et que bien sûr, les gens sont glacés d’horreur à l’idée d’avoir à se presser la cervelle pour dire quelque chose de relativement élogieux sur un truc nul à chier, mais je vous rassure: on peut ne pas être sensible à mon univers, au thème, ne pas aimer par exemple les romans historiques, bien qu’en l’occurrence, en ce qui concerne Yarilo et sa suite, ce ne soient pas à proprement parler des romans historiques, mais c’est correctement écrit et composé et, à tout le moins, ce n’est pas ennuyeux, je l’ai écrit avec passion et même par moment des torrents de larmes... Mais naturellement,  les intellectuels distingués ne sont plus dans ce registre des émotions petites bourgeoises?  

Dans les instructions données par les éditions du Net aux kamikazes de l’auto édition, on recommande de démarcher les librairies pour faire des signatures, elles sont fermées pour cause de Covid et moi en Russie. De faire une annonce sur Facebook, de créer un événement. J’avais ouvert une page Yarilo, donné des extraits, accumulé les photos, payé même des pubs. Cette page est montée jusqu’à 500 likes et j’ai compris que cela n’avait pas de sens, d’autant plus que dernière innovation FB, je n’arrive plus à partager depuis la page sur mon mur, les gens que je connais ne regardent que lui, et n’ont généralement pas le réflexe de mettre leurs commentaires sur la page du livre. 

Du reste, si je publie des extraits, ou si quelqu’un me fait un petit compte rendu élogieux, c’est étonnant le nombre de gens qui se gardent bien de commenter, on dirait vraiment que je touche à un de ces sujets tabous qui vous valent 30 jours d’exclusion sur FB. 

Adressez vos œuvres aux journalistes, continuent les éditions du Net. Les journalistes, en France, qui donc ? Des journalistes, j’en connais, plutôt alternatifs, et l’on pourrait s’attendre à leurs bonnes dispositions, mais non. Ou bien faut-il leur envoyer l’ouvrage? Je vous en prie, si cela vous intéresse, donnez-moi l’adresse en MP, je vous promets qu’aucun de mes livres ne vous explosera à la figure.  

Donc ouvrir une page, j’ai déjà donné. Peut-être un groupe? Combien aurai-je de groupies? 

J’ai même pensé à lire Yarilo chapitre par chapitre en vidéo, pour les flemmards et les fauchés, je n’attends pas après mes droits d’auteur pour vivre, comme vous pouvez bien le penser. Et le tour que prend le monde me laisse à supposer que je n’écris vraiment pas pour la postérité. J’écris par nécessité intérieure pour ceux à qui ces livres pourraient être sinon nécessaires, du moins utiles.  J’écris dans une grande solitude, les seuls avis dont je dispose sont ceux d’amateurs éclairés, et ils ne sont pas nombreux. Je fais moi-même toutes les corrections, et malheureusement, je laisse toujours passer des choses ... 

J’ai écrit Epitaphe pendant le premier confinement, car lorsqu'il a été décrété ici, même s’il n’était pas très sévère, j’avais quand même évité de sortir trop, étant donné mon âge. C’est à la fois une satire de la modernité et une réflexion sur ses causes. Une déploration, également. Comme Yarilo et sa suite, et presque tout ce que j’écris, le livre est influencé dans sa facture par le cinéma et la bande dessinée dont j’ai fait une grande consommation quand j’étais adolescente et étudiante. 

Je me suis fait plaisir et n’ai pas pris de gants. Certaines choses pourront paraître choquantes, je dirais que j’en suis choquée la première, mais je n’ai pas voulu affadir le propos en l’édulcorant. Les dialogues reflètent le type d’expression d’un certain style de gens. En réalité, certaines scènes sont parfois des transpositions de ce que j’ai vu sur Internet, l’éducation sexuelle, par exemple, je n'ai pas changé grand chose, ou de ce que j’ai expérimenté moi-même, même si cela s'inscrit dans une sorte d'éxagération épique plutôt truculente. 

Il commence en France et s’achève en Russie, ce qui me permet de mettre les deux pays en parallèle. Il ne coûte que 13 euros car ce n’est pas un gros roman, j’ai pu le publier économique. 

J’en présente trois extraits, choisis parmi les plus innocents! 



  

Isaure de Sainte-Bastide poussa la porte du café du Commerce, peut-être le seul endroit de la ville à ne pas avoir changé, il avait même conservé son rideau de capsules de bouteille, et les publicités Orangina accrochées derrière le comptoir. Elle alla s’asseoir à une table. Elle était un peu en avance, Robert n’était pas encore arrivé. 

Il entra dix minutes plus tard, et alla s’asseoir en face d’elle. Elle avait commandé un chocolat. Il prit une bière.  

« Qu’est-ce que tu deviens, Isaure ? Tu es toujours mariée avec… heu… 

Florenpierre ? L’ancien ministre de la culture ? Mon cher Robert, le divorce n’existe pas chez les Sainte-Bastide. Quand on a pris, par étourderie, un imbécile solennel et un salaud on le garde. On essaie même de lui trouver des qualités. Je porte donc dignement ma croix, mais le Seigneur est miséricordieux, c’est lui qui m’a quittée. Nous sommes séparés depuis quinze ans. Mais pas divorcés. 

- Cela ne me semble pas raisonnable. Tu aurais pu refaire ta vie. 

- Voyons Robert, tu plaisantes… Et avec qui ? J’ai vraiment passé l’âge.  

- Pourquoi n’es-tu pas revenue vivre avec ton père ? 

- Mon père m’en voulait d’avoir épousé Florenpierre, et puis j’ai mes enfants… Les deux premiers ont fait de brillantes carrières, mais le troisième est un bon-à-rien qui me reste sur les bras et attend l’héritage de son père. Il y en a toujours un comme ça, dans les bonnes familles. Mon fils Enguerran ressemble beaucoup à mon oncle Charles, celui qui s’est noyé en faisant la bringue à Saint-Tropez, dans la piscine de Sacha Bernstein, le producteur, en 90… 

- Ah oui, je me souviens de cela. Ton père en était très affecté. Une mort bouffonne, répétait-il.  

- Une mort bouffonne pour un bouffon, mais à part papa, nous sommes tous devenus des bouffons, et pas les bouffons du roi, tu peux me croire, le bouffon du roi, c’est le statut largement au-dessus… » 

Robert soupira. Isaure valait mieux que sa vie, et c’était une chose qu’il pouvait dire de lui-même et de Gilou, et de presque tous les gens qu’il avait connus. Comme si on avait joué à tous une mauvaise farce, une farce déshonorante. Comme si la population s’était réveillée d’une cuite malencontreuse, dépossédée de tout par des malfaiteurs facétieux, les femmes de leur vertu et les hommes de leurs couilles. « Tu étais si jolie, dans les années 70, avec tes robes en liberty, tes grands chapeaux de paille et tes cheveux au vent… 

- Tu n’étais pas mal non plus, chez nous, on t’appelait le beau Robert. Curieux que tu ne te sois pas marié… 

- Le paysan n’était déjà plus un parti intéressant dans ces années-là. Peu de femmes avaient envie de travailler comme des brutes avec moi pour gagner des clopinettes. » 

Un silence s’installa, que Rose brisa, sortant d’une indifférence de marbre, comme une statue brusquement animée par un miracle : « Qu’est-ce que vous allez faire du château, mademoiselle Isaure ? 

- Je ne peux pas en faire grand-chose avec tous ces joyeux occupants. Et les mettre à la porte, il n’y faut pas songer, bien sûr… 

- Et votre mari le ministre ? 

- Je ne compte pas dessus. Vous comptez sur les ministres, vous, Rosie ? » 

Le masque de Rosie s’anima d’un retroussement de la commissure droite et d’un éclair dans l’œil : « Vous me faites offense, et déjà pour commencer, jamais je n’en aurais épousé un ! 

- Erreur de jeunesse… » soupira Isaure.  

Elle se leva pour payer, et Robert l’arrêta d’un geste : « Non, Isaure, je te l’offre…je peux t’aider en quelque chose ? Tu dois mettre ses affaires en ordre, là-bas ?  

- Eh bien… oui, en effet. Je dois avouer que d’aller là-bas seule… 

- Allons-y ensemble. Laisse-moi juste passer à la maison chercher mon fusil de chasse… » 


...



Jenny rentrait de la boutique où elle travaillait à mi-temps, faute d’avoir trouvé autre chose.  Heureusement que la maison lui appartenait et que Vanessa avait un travail stable de fonctionnaire, mais il fallait payer tous les impôts et les charges, et l’entretien de Maggy. 

Lorsque Cédric s’était fait tuer au Mali, leur mariage battait de l’aile. Il était toujours au loin, mal payé, et puis à vrai dire, ils n’avaient pas du tout les mêmes idées. Son patriotisme primaire, vaguement raciste, et sa mentalité de mâle alpha lui cassaient les pieds. Sa rencontre avec Vanessa lui avait entièrement ouvert les yeux sur bien des choses. Ce n’était pas elle qui était nulle, mais la société capitaliste oppressive et patriarcale qui en avait fait une pauvre cloche obligée de compter ses sous pour s’offrir une culotte ou un crayon à paupières. Elle avait connu Cédric à dix-huit ans, elle était tout de suite tombée enceinte, et avec ses principes idiots, il l’avait épousée plutôt que de la laisser subir l’avortement dont elle avait déjà décidé la date, lui gâchant irrémédiablement la vie pour de longues années. Oh bien sûr, elle était attachée à sa fille, mais si elle ne l’avait pas eue, cela lui eût semblé aussi bien, celle-ci incarnant l’aliénation permanente de sa vie personnelle. Elle rêvait de bien vivre, de vivre pleinement, sans compter, librement, de faire ce qu’elle voulait, de s’offrir ce qu’elle voulait, des vacances exotiques, des fringues de luxe, des aventures avec des « peoples » sur le bord des piscines californiennes. Et il fallait s’appuyer des boulots chiants et s’occuper d’une gamine qui, de plus, ne pensait qu’à son père mort, refusait de comprendre qu’une femme pouvait le remplacer aussi bien qu’un homme, et la regardait comme une malade parce qu’elle avait enfin compris sa nature profonde grâce à Vanessa. Vivre avec une lesbienne était tellement plus simple, et de plus, valorisant, et l’on ne risquait pas de faire de gosses supplémentaires. Une femme maquée avec un homme ne pouvait être vraiment libre, ni se réaliser, surtout si en plus elle avait des gnards. C’était l’esclavage, la tyrannie des règles, des ovules et de l’utérus, des petits parasites qui attendaient l’occasion de s’y développer et d’empoisonner l’existence de leur génitrice avec leurs besoins matériels et affectifs. 

Ce qui l’ennuyait, c’est que depuis quelques temps, Vanessa devenait autoritaire, et elle évoquait la possibilité pour l’une d’elles d’une insémination artificielle, partant du principe qu’il fallait obtenir pour leur couple les mêmes droits qu’un couple hétérosexuel. « Mais nous avons Maggy !  protestait Jenny, tu ne crois quand même pas que je vais repartir dans une grossesse, un accouchement, les biberons et les couches-culottes ?  

- Maggy, c’est la fille de ton mari, le militaire, elle a génétiquement tout ce qu’il faut pour faire une femme de militaire, une femme objet avec plein de chiards, cela me consterne tous les jours de la voir minauder avec ses tenues de poupée Barbie ! Je voudrais pouvoir élever un enfant adapté aux défis de demain, un être libre, qui fera ce qu’il veut de son corps, au lieu d’être soumis à ce qui nous a toujours aliénés !  

- Oui, mais c’est moi qui suis censée pondre l’androgyne libéré ! Tu t’en fous, toi, tu as un métier intéressant et stable, mais moi qui me suis tout de suite retrouvée mère de famille sans formation, je ne peux faire que la vendeuse ou la femme de ménage, tu crois que ça m’exalte ? Si c’est comme ça, autant faire le gosse avec un type riche qui m’emmènera aux Bahamas ! 

- Tu le trouveras où, ton type riche ? Dans ta boutique de fringues bas de gamme ? Tu ne pourrais pas passer un peu au-dessus de tes rêves de midinette consommatrice pour entrer dans le combat de titans qui fera de nous une humanité nouvelle délivrée des servitudes de la nature ? Tu restes vraiment une petite nana niveau caissière ou coiffeuse… 

Ca c’est la meilleure, tu ne cesses d’accuser les hommes de tous les maux, et tu me reproches d’être une femme ! 

Être une femme, ça se mérite, ça se choisit, une femme et une nana ce n’est pas la même chose, la nana, c’est la caricature de la femme ratée, et la femme réussie, c’est celle qui n’est plus ni homme ni femme mais choisit d’être l’un ou l’autre ou les deux, celle qui est au-delà de ces concepts éculés et répressifs ! Tiens, j’ai vu aujourd’hui un gay qui comprend mon point de vue, et il est lui-même avec une espèce de nouille gluante, qui a adopté un petit Russe endoctriné et facho pour jouer à la femme au foyer ! Vous feriez bien la paire ! 

- Eh bien mais pourquoi tu te mets pas avec son chéri, alors ? 

- Parce que je n’ai pas envie des hommes, et lui, il est velu comme un singe ! » 

Jenny enfila ses pantoufles, alluma la télé et s’installa sur le canapé : « Et autrement, ça s’est bien passé, l’anniversaire ? » 

Vanessa alluma un cigarillo. Brusquement, elle rappela presque à Jenny Clint Eastwood dans « pour une poignée de dollars » : « On aurait plutôt dit un mariage, les deux fiancés au bout de la table, derrière une forêt noire pleine de bougies, muets comme des carpes et cérémonieux… Comme par hasard, le blanc est allé vers le blanc, ta Marguerite ne copinerait pas avec un petit black ou un beur, c’est pourtant pas faute de les redresser dès la maternelle, mais chez certains, le racisme, c’est congénital, le sexisme aussi, d’ailleurs… 

- Je suis quand même contente qu’elle soit moins seule. 

- Eux aussi sont contents que leur Ruscof ait une copine ».  

Jenny entrevit du coin de l’œil sa fille qui se faisait un sandwich à la cuisine : « Alors poussin, c’était bien ta journée ? 

- Très bien maman.  

- Je suis désolée, j’ai pas la force de te faire à manger… 

C’est pas grave, maman, je me débrouille. 

- J’ai pris des mousses au chocolat…  

- Oui, j’ai vu. » 

Jenny regardait une émission où des petites filles, maquillées comme des voitures volées, interprétaient des chansons d’adultes, en se trémoussant dans des tenues sexy, et des animateurs impudents et pailletés leur attribuaient des notes, en les couvrant, avec des mines surfaites, de compliments d’ogres. « Tiens, je la verrais bien dans un truc comme ça, Maggy, dit Vanessa. Et au moins ça te rapporterait peut-être du fric… » 


...



 

Lorsque Xioucha avait quitté la Russie, cette idée de communauté n’avait pas encore pris forme. Son père hésitait entre partir la faire en territoire cosaque, où depuis la révolution, il n’avait plus d’attaches, mais où il avait participé à des expéditions et des festivals, recueilli du matériel ethnographique, ou bien restaurer cette église et ce village du nord qui se mouraient, et dont sa femme était originaire. Après tout, il y avait des cosaques à Moscou et dans ses environs, ils vivaient et agissaient où ils pouvaient.  Longtemps, l’isba des parents de sa femme avait servi à sa famille de datcha d’été, et il s’était attaché à ce paysage, ces grandes maisons de bois violacé, cette église dont il avait de longues années redouté l’effondrement total, et que depuis qu’il avait pris sa décision, il restaurait avec amour.  

Xioucha s’en réjouissait, car elle avait passé son enfance à son ombre, et le village était un endroit que n’avait pas touché la hideur contemporaine. Que son père s’attachât à le sauver lui paraissait une belle œuvre.  

Elle s’en alla aider tante Galia à faire la vaisselle, puis à nourrir les poules. Ensuite, elle rencontra Sérioja qui emmenait les vaches au pré, et elle le suivit, par un chemin défoncé, bordé d’orties et de bardanes, où des flaques mettaient sous leurs pas de mouvantes lueurs bleues. « J’espère que le batia vous ramènera votre petit garçon, dit le jeune homme. Il a beaucoup de relations, et il est tenace. » 

Sérioja semblait beaucoup admirer son père à qui il donnait ce nom respectueux de batia, père. « Oui, dit-elle, je lui fais confiance ». 

Le jeune homme déplaça une barrière, faite de longues branches parallèles assemblées, et laissa les vaches se disperser dans un espace fleuri qui descendait en pente douce jusqu’au lac. Puis il la referma et se percha dessus. Xioucha fit de même. Si son fils avait été à son côté, elle se fût sentie profondément heureuse. Il faisait bon, le soleil chauffait, mais un vent frais soufflait depuis le lac, et ridait une surface d’un bleu nacré irréel où se miraient des nuages, pareils à d’énormes pivoines qui laissaient tomber sur l'horizon de blancs pétales. Le pré déployait ses ondes mordorées, ses riches amas de lupins, de carottes sauvages, on ne voyait plus beaucoup, en France, de prairies pareilles, avec tout ce que les derniers agriculteurs balançaient comme poisons dans la nature, ni de papillons s’en élever et tournoyer parmi les abeilles et les bourdons. Tout était beau, alentour, intact et d’une sérénité à la fois douce et grandiose. Les vaches meuglaient de temps à autre. Les mouettes criaient. Les feuillages bruissaient au vent. Et tout à coup la voix de Sérioja s’éleva et se perdit dans le ciel ; il chantait sans aucune retenue, et ce son puissant et modulé de son âme trouvait sa juste place au sein de tout le reste, il résonnait avec le vent, avec les herbes vibrantes, avec les appels et les rires des bénévoles, sur le clocher, l’aboi sporadique des chiens.  Les pivoines célestes, s’épanouissant, se confondaient en un énorme tourbillon de lumière ascendante, au-dessus de la mystérieuse zone d’ombre qui s’approfondissait au ras des flots. « Il y aura peut-être un orage, dit Sérioja. 

- En France, observa Xioucha, si quelqu’un chante, les autres lui disent qu’il va faire pleuvoir. » 

Sérioja se mit à rire : « Et ça marche ? 

- Je ne sais pas, parce qu’en général, quand on leur dit ça, les gens se taisent tout de suite ! 

- Quand les gens ne chantent plus, c’est grave, dit Sérioja. Et ils chantent de moins en moins. Quand je chante, peut-être que parfois je fais pleuvoir, et parfois venter, mais je sens que le monde est heureux et qu’il vit, et il me répond avec reconnaissance, nous chantons ensemble. 

- Cela m’est arrivé une fois, là-bas, de chanter dans la campagne, répondit-elle, leur campagne est très belle mais terriblement silencieuse, quand elle ne résonne pas des bruits mécaniques, les tronçonneuses, les tracteurs, les camions… Son calme a quelque chose d’un peu mort, de peut-être secrètement menaçant. Et j’ai senti tout à coup le vent répondre, un oiseau chanter, tout ce magnifique paysage médiéval s’éveillait, se réenchantait autour de moi. Mais une moto est arrivée en pétaradant et a commencé à aller, venir, tourner, je suis sûre que le motard le faisait exprès, pour anéantir ce début de miracle, et j’ai même commencé à avoir peur.  

- Bien sûr, consciemment ou non, il le faisait exprès. J’ai remarqué que les gens déchus détestaient le chant, quand il ne sort pas d’une boîte, avec beaucoup de bruit autour. Tu peux faire tout le bruit que tu veux, et assourdir tout un quartier avec ta radio, mais chanter, pas possible. Un jour, je revenais de concert avec votre père et les cosaques, et vous savez comment c’est, dans ces cas-là, ils ne peuvent plus s’arrêter, ils chantent dans la rue, dans le métro, le bus, eh bien nous avons eu un conducteur de bus écumant de haine, qui nous a insultés, comme s’il nous en voulait de posséder encore ce qu’il avait perdu.  Ici, nous pouvons chanter autant que nous le voulons. Et petit à petit, tout le monde s’y met, même les bénévoles qui refont l’église. Nous avons banni la radio et la télé… D’ailleurs internet ne passe pas, tout ce que nous avons, c’est le téléphone. » 

Un moment de silence s’installa entre les jeunes gens. Ils écoutaient le vent, et se lançaient des regards furtifs. « Avant de rencontrer votre père, j’aimais le bruit. J’aimais la musique bruyante et martelée qui fait exploser la tête. Après l’armée, je ne savais pas quoi faire de ma vie, j’ai conduit des camions, ça m’amusait ; je me sentais puissant, et je roulais en écoutant du heavy metall. Dès que je n’entendais plus de vacarme, je ressentais un vide angoissant. A part rouler comme un dingue et me saouler le samedi, je n’avais pas de perspectives. Je vivais dans les odeurs d’essence, le béton, et sur les routes que je parcourais sans les voir. J’avais l’impression que ma vie n’avait aucune importance pour personne et même pas pour moi, que si je mourais le lendemain, cela ne ferait aucune différence. Et j’avais beau aligner les conneries, je ne la trouvais jamais assez intense, dès que je redevenais sobre, elle m’apparaissait triste, banale, insensée. J’allais de cuites monstrueuses en paris dangereux, des filles de rencontre aux copains de débauche, avec de fréquentes bagarres, parfois de la drogue. Et rouler sur des kilomètres et des kilomètres, avec le bruit du camion, et le martèlement du rock, et la route béante. Parfois, je dois dire, devant moi se révélaient des visions, des nuages grandioses, des paysages, des lumières, et je me demandais pourquoi je fonçais, pourquoi je m’étourdissais, pourquoi je ne m’arrêtais pas pour regarder. Ce que je faisais parfois, juste cinq minutes. Sous prétexte de me dégourdir les jambes, de fumer une cigarette, de prendre un café. Le silence se faisait dans la cabine, ou plutôt, le bruit lui devenait extérieur, et intermittent. D’autres camions qui passaient et disparaissaient, des voitures. J’ouvrais la porte et le vent du matin me sautait à la figure, je voyais un croissant orange dans un ciel à peine décoloré, une étoile brillante. Ou bien encore une étourdissante colonne de nuages, pleine d’éclairs et de pluie. Je me disais : « C’est peut-être juste ça, la vie, et tu passes à côté ».  

- Moi, j’ai toujours su que la vie, c’était ça et que tout le reste n’avait aucun intérêt, observa Xioucha, le reste ne sert justement qu’à nous faire oublier l’essentiel… Mais comment faire ? Il faut étudier, travailler, entrer de gré ou de force dans cette sarabande… 

- Oui, oui, au fond, avec mon camion, je ne voulais pas entrer dans cette sarabande. Je cherchais une issue. Et j’ai fini par me retrouver en prison, pour avoir envoyé un type à l’hôpital, au cours d’une bagarre. Ça m’a donné le temps de la réflexion. Je ne l’avais jamais vraiment eu. Je suis un enfant de l’orphelinat. Avec des parents indignes. Jamais seul, toujours dans le bruit, et les querelles.  En prison non plus je n’étais pas seul, et ce n’était pas le bruit qui manquait, mais j’avais le temps de penser. Et puis de lire, aussi. » 

Sérioja émit un rire gêné et son regard glissa sur le côté : « Je ne devrais sans doute pas vous raconter ma vie… je ne la raconte pourtant pas si souvent. 

- C’est sans doute que vous en éprouvez le besoin… et comment avez-vous rencontré mon père, là-dedans ? 

- Je l’ai rencontré en sortant. En prison, j’ai trouvé la foi, je me suis fait baptiser. Et le prêtre, qui voulait m’aider, m’a présenté votre père, pour lui donner un coup de main, ici. Viatcheslav Ivanovitch m’a tout de suite plu, et réciproquement. Il m’a dit : « Je te prends si tu apprends à chanter et jouer de l’accordéon. » Je lui ai demandé : « Pourquoi ? 

- Parce que je ne veux pas le faire tout seul. » 



Mon beau-père, qui m'a inspiré le personnage de Robert



jeudi 10 décembre 2020

666

 


J''ai reçu deux coffres paysans que j'avais commandés chez un antiquaire de Moscou. Le jeune livreur qui me les a déchargés me dit: "J'ai quand même une question, pourquoi donc achetez-vous ces vieux coffres? 

- Mais parce qu'ils sont beaux! ils ne sont pas plus chers que des meubles Ikea, mais ils ont de l'âme, ils ont été faits avec goût et amour...

- Ils ont combien? 200 ans?

- Mais non, il y a encore 30 ou 40 ans, les gens fabriquaient toute cette beauté. Ils sont peut-être du XX° siècle ou du XIX°..."

Aujourd'hui, je retourne au lac, côté église des quarante Martyrs. Mais j'avais des semelles glissantes, donc je n'ai pas trop fait la maline. Cependant, les couleurs étaient irréelles, toute la disgrâce du néo Pereslavl que ne masquent ni la verdure, ni les fleurs, ni  la neige, enchâsse de grands vitraux miroitants qui jettent de toutes parts des lueurs surnaturelles. Le lac étend à perte de vue des bleus paradisiaques, des glacis dorés et fulgurants, et des cygnes au loin déambulent, comme des anges que notre impureté tient à l'écart, mais qui sont là, attentifs. Et là, tout à coup, dans cet instant magique, cette fugace trouée ouverte sur l'éternel,  j'entends le tintamarre d'une "musique" atroce, et me retourne pour voir d'où cela venait: une jeune mère, sur patins à glace, avec une poussette-luge, faisait tout ce qu'elle pouvait pour transformer son bébé en un abruti à son image, incapable de contempler le monde en silence. Sa grand-mère, à sa place, aurait sans doute chanté à l'enfant une merveilleuse chanson russe. Ou peut-être déjà son arrière-grand-mère. Car les joyeux komsomols élevés dans le monde nouveau soviétique n'ont évidemment pas transmis grand chose de plus aus générations suivantes que chez nous les soixante-huitards des trente glorieuses...



J'ai fait un rapide dessin, et je suis allée au café français, où j'ai trouvé Gilles et sa femme en train d'emballer des myriades de chocolats de rêve dans des ballotins blancs, doublés de doré. Ils m'ont recrutée pour installer les décos de Noël dimanche. Pour ce qui est du concert du 25, en raison des mesures Covid à la noix, il sera conçu comme une soirée privée, parce que tout de même, il est bien connu que tout le monde fait semblant. Donc, nous recevrons, sans publicité, des amis pour fêter la Noël française, avec vielle-à-roue, gousli, balalaïka, et si je trouve quelqu'un pour s'en charger, Katia par exemple, lecture en russe d'un ou deux chapitres de Yarilo. Plus, expo de mes aquarelles dans les locaux, celles qui ont été faites en France, puisque c'est un café français... J'en ai un certain nombre et peut en encadrer encore.









J'ai vu ce matin une émission qui m'a remonté le moral. Si, si! C'est une émission politique de grande écoute, celle de Soloviov sur la chaîne 1. Il y avait là différents politologues, je veux dire de différents horizons politiques, dont Sergueï Mikheïev, politologue orthodoxe dont je suis souvent les émissions. D'abord ce qui m'a frappée, par rapport à tous les débats des médias officiels français, c'est la liberté de ton et la courtoisie qui régnaient sur ce plateau. Pourtant le thème, en France, aurait provoqué des cris d'orfraie chez nos journalistes: ces gens, quel que fût leur analyse personnelle de la situation, étaient tous d'accord pour constater que les thèses "complotistes" se réalisaient les unes après les autres et que si on ne faisait rien, nous allions nous retrouver devant un asservissement et un avilissement sans précédent de l'humanité, si ce n'est l'extermination pure et simple de la plupart d'entre nous. Ils concluaient tous au caractère pervers des mesures anticovid, que la maladie fût ou non aussi grave qu'on cherche à nous le faire croire. Tous d'accord pour constater que l'on visait l'anéantissement de l'économie traditionnelle, de la société traditionnelle, et de toutes ses fondations spirituelles et culturelles, morales, y compris la famille et les sentiments humains.

Certains étaient communistes et restaient coincés dans la rhétorique de la lutte des classes, de la gauche et de la droite, et l'un d'eux finissait par donner la Chine en exemple d'aboutissement socialiste, alors que justement, la Chine et sa dictature électronique sont l'exemple de ce que les libéraux occidentaux cherchent à imposer à tout le monde. Ce qui m'a prouvé une fois de plus à quel point capitalisme privé et capitalisme d'état procédaient au fond de la même racine maudite. J'ai entendu avec intérêt déclarer que Staline n'avait fait que mettre la "culture bourgeoise" à la portée du peuple. C'est-à-dire qu'il a répété ce qui a été fait chez nous par la République, il a privé le peuple de sa culture originale pour lui imposer une culture de musée à laquelle il n'a jamais eu vraiment accès et qui a enfanté des milliers de profaillons académiques et d'intellectuels de broussailles qui ont dévitalisé tout ce que l'humanité avait créé avant eux dans la spontanéité, la vérité et la simplicité. D'où le mauvais goût post-soviétique. D'où mon livreur de coffres qui méprise les créations des paysans, d'où la patineuse qui bousille l'oreille et l'intellect de son gosse avec le tapage de la culture de masse importée. 

Mikheïev a commencé par déclarer qu'il n'était pas spécialiste des questions abordées, qu'il n'était pas scientifique et qu'il n'était même pas sûr d'être extrêmement cultivé mais qu'il était orthodoxe et que cela lui suffisait pour reconnaître ce qui était en train de se passer. "Qu'est-ce que Dieu? L'Evangile nous dit: au commencement était le Verbe, et si Dieu est le Verbe, le diable, lui, c'est le chiffre, le diable a un numéro: 666." Soloviov lui a fait remarquer que dans la tradition juive, tous les événements des écritures ne se reféraient pas au passé mais concernaient aussi le présent et même le futur, ce qui était aussi naturellement l'avis de Mikheïev. Ce dernier a fait remarquer à ses collègues que le débat gauche droite, la lutte des classes et tous ça était complètement dépassé, car les mouvements de gauche étaient les premiers à promouvoir cette dictature électronique ultracapitaliste et qu'on pouvait justement voir en Chine le monstre enfanté par la combinaison des deux tendances, qui ont la même origine et aboutissent, pour finir, à la même chose. Il pense même que pour nous imposer le cauchemar totalitaire planifié, on aura recours comme d'habitude à de grands discours humanistes. Bref, il est le seul qui ait vu le phénomène dans toute son ampleur métaphysique. 

Si tout cela me remonte le moral, c'est qu'un tel débat à la télé russe dans une émission très regardée est plutôt bon signe, en dépit de toute la grosse propagande du covid et des mesures universelles qui l'accompagnent, et qui sont ici appliquées plus ou moins, selon la ferveur mondialiste des fonctionnaires locaux. En un mot, quelque chose ou quelqu'un résiste encore en Russie alors qu'en France, l'état et les médias sont entièrement au service de la pieuvre. Or de la résistance de la Russie peuvent dépendre beaucoup de choses pour tout le monde. L'émission s'est terminée par un appel à l'oubli de nos divergences dans une lutte commune contre ce danger sans précédent.

Pour ceux qui comprennent le russe:



L'émission est très longue mais ce qui concerne le covid fait environ une heure