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dimanche 20 mai 2018

Ascèse


Finalement, j’aime bien l’hiver, parce que je n’ai pas de travail dehors, et la température dans la maison est constante.
J’aime beaucoup jardiner, mais la tâche devient au dessus de mes forces, d’autant plus qu’il faut aussi bricoler dans la maison, ce que je remets à plus tard, et peindre la nouvelle clôture, ce qu’il faut faire avant la fin de l’été.
Les « adventices » sont exubérantes et coriaces, dans mon marécage, et je laisserais certaines parties du jardin à l’état sauvage si je n’avais l’invasion de la berce du Caucase, qu’il faut empêcher de se développer et de grainer , qu’il faudrait exterminer, je ne sais comment, car elle a colonisé toute la partie nord.
Je n’arriverai pas à avoir de potager, même modeste, cette année, je me contente de mettre en place ce qui me permettra peut-être de le commencer l’année prochaine.
J’ai lu un des journaux que Nina m’a donnés, c’est la permaculture à la russe, et c’est bien, car cela tient compte de nos conditions locales, forcément. Un article conseille ce que j’ai fait : planter des arbres, pas forcément fruitiers. Pour l’équilibre naturel du lopin, pour les oiseaux, les insectes et les champignons. J’en ai planté au premier chef pour des raisons esthétiques : cacher la maison moche du voisin et le bordel dans sa cour, avec tous ses engins. Et aussi pour les oiseaux, j’ai planté justement un sorbier des oiseaux. Ici, d’ailleurs, on en consomme les baies, cela fleurit au printemps et c’est ravissant à l’automne. J’ai planté un merisier, même chose.
rakita
J’ai un saule qui a poussé tout seul à la limite sud de mon lopin, à l’endroit le plus marécageux, et j’ai envie de lui adjoindre un saule local du nord appelé rakita qui a une forme ronde, très esthétique, et ne vient pas trop énorme, mais il me faut en trouver un. Cela supprimera la possibilité de cultiver à cet endroit là, mais d’un autre côté, si jamais les voisins construisaient, cela me cacherait leur maison, et cela pompera une partie de l’eau excédentaire.
Pour les arbres fruitiers, je m’oriente vers les nains en forme de colonne. Je vois que pas mal de Russes adoptent cette solution, et dans mon marécage, cela vaut le coup d’essayer. Ils ont moins de développement, un système racinaire plus réduit, le conseil donné est, dans les marécages, de ne pas creuser de trou pour planter, mais au contraire de ménager une « colline », d’importer de la terre et de planter au dessus du niveau du sol.
Ces arbres fuitiers ont une durée de vie réduite, mais je peux désormais dire que moi aussi.
Pour le reste,  dans l’avenir, je pense que j’aurai des légumes sans trop de problèmes, étant entendu que certains légumes ne mûrissent qu’en serre.
Une fois exterminée la berce, je pourrais laisser des zones sauvages, d’autant plus que les plantes sauvages ont toutes sortes de vertus. Nina m’a montré qu’on pouvait jeter une branche d’ortie dans une carafe d’eau pendant quelques heures, cela donne une excellente boisson revigorante et fraîche, délicieuse avec un peu de citron.
Toujours est-il que je suis un peu dépassée par la situation, je suis crevée.  Hier, je n’ai pas eu le courage d’aller à l’église. Je pensais à la vidéo du père Costa de Beauregard. Je suis tout aussi convaincue que lui que les temps sont courts, et qu’est-ce que je fais ? Je vis comme si j’avais tout le temps. Il est vrai que j’ai vu une autre vidéo de lui sur l’ascèse, que je ne pratique vraiment pas, ou par la force des choses (la santé qui m’impose un certain régime alimentaire peu gras, mais j’abuse du sucre. L’abstinence qui m’a pourri la vie, mais j’avais du mal à me livrer à des coucheries décevantes ou à l’abus de confiance qui consiste à mettre dans son lit quelqu’un qu’on ne supportera pas à long terme, le sexe, pour moi, ça va avec l’amour, c’est comme ça…). L’ascèse m’emmerde au plus haut point, les textes ascétiques m’emmerdent. Une assertion comme celle du père Serge, que pourtant je vénérais : « Si tu as envie d’une femme, imagine-la dans son cercueil » me révolte profondément. Car il me semble que c’est Dieu qui a fait cette femme belle et désirable et qui l’a équipée pour faire l’amour et des enfants, et quand on aime cette femme, on aime le tout que forment ce corps et cette âme indissociables sur terre, ce qui pourrit dans le cercueil, ce n’est plus la femme qu’on aime, c’est ce qui en reste, après que l’âme soit partie. Une telle pensée me paraît atroce et étrangement impure.
Le père Costa de Beauregard ne semble pas un fan de l’ascèse rigoureuse non plus, ou plutôt il en a une autre idée qui rejoint un peu ce que disait le père Elisée à Solan. Il recommande une ascèse qui ne soit pas unqiuement centrée sur la nourriture et le sexe, une ascèse de l’amour. Prier pour les autres, prier pour ceux qu’on déteste, par exemple, pour des gens qu’on pourrait juger indignes de cela. Eh bien ça, c’est quelque chose que je fais, et par rapport à ma jeunesse, je suis devenue beaucoup plus indulgente, et j’arrive à ne pas me laisser aveugler par un seul aspect du comportement d’une personne pour la juger en bloc, mais à considérer l’ensemble de sa vie, l’ensemble de ses attitudes, et donc à relativiser et à pardonner.
La mère Hypandia, qui a éclaté de rire à juste titre le jour où je lui ai dit que mon filleul Antoine me considérait comme son lien avec Dieu, m’avait présentée à une higoumène russe en lui disant : «C'est Laurence, elle a un cœur d’enfant ».
Eh bien oui, c’est un peu tout ce que j’aurai à rendre au Seigneur, un cœur d’enfant, et même d’enfant gâté, un peu capricieux, mais comme je le disais au père Placide qui avait semblé surpris et songeur, le Christ nous dit de ressembler à des enfants, est-ce que les enfants vont spontanément vers la souffrance ? Ils vont vers la joie de vivre, l’extase de la vie, j’ai toujours cherché Dieu dans l’extase de la vie qui ne me paraissait jamais suffisante, qui allait croissante jusqu’à je nesais quel absolu, et non à travers une horreur de la vie qui me semble assez malsaine.
C’est pourquoi j’aime saint Porphyre, qui pourtant pratiquait l’ascèse, mais d’une façon si lumineuse et si miséricordieuse, je me répète souvent sa phrase si profonde : « Pour être chrétien, il faut être un peu poète… »
Je suis une chrétienne enfantine et poète. Et quand je m’impose des choses à contre-cœur, parce que « je le dois », je pense que je ne suis pas dans le vrai, d’après le père Costa deBeauregard, et d’après le père Elisée et même le père Krestiankine qui disait : « Ne vous laissez pas enfermer dans les règles de prière, mais entretenez-vous avec Dieu aussi souvent que vous le pouvez ». Je compte sur l'indulgence de Dieu, comme tous les enfants gâtés.


le père Costa de Beauregard: l'ascèse...




vendredi 18 mai 2018

Pierres précieuses, licorne et serpent des prés.


J’ai relu le récit de l’Anglais sur Ivan le Terrible, il en montre des aspects effrayants, mais fait en fin de compte un bilan de son règne qui n’est pas négatif, il va même jusqu’à dire que s’il n’avait pas été aussi féroce, il n’aurait pas régné si longtemps ni obtenu de tels résultats, sur le plan de l’extension, de la consolidation et de l’organisation de son royaume, de la consolidation de la foi orthodoxe, et il souligne qu’il fut aussi un grand bâtisseur. Après sa mort, Boris Godounov, que l’Anglais aimait bien, prend assez vite le même chemin, devant les complots incessants, et craint en permanence pour sa vie. Il semble bien qu’il ait fait assassiner le tsarévtich Dmitri, et aussi empoisonné sa mère.  Il a dû être entraîné à cela par l’exercice du pouvoir et ses terribles dangers, alors qu’au départ, c’était un homme mesuré et plutôt pacifique.
C’est un peu ce que je montre dans Parthène, mais mon tsar est sûrement assez adouci par rapport au modèle. Le supplice du mage anglais est une chose assez difficile à lire, et je ne pense pas qu’il l’ait inventé. Je dirais qu’il n’aime ni la Russie ni les Russes et ne les comprend pas, mais son témoignage semble essayer de donner une idée exacte de ce qu’il voyait. Bien sûr, on sélectionne forcément ce qui nous frappe en fonction de nos affinités et de notre réceptivité particulière, mais quand on affirme que tout cela est de la propagande de l’époque, pour noircir le tsar, je ne le crois pas. D'autant plus qu’il lui concède une position difficile et dangereuse et de grandes réalisations.
Le mage anglais était un aventurier et un triste personnage, un intrigant, ce qui m'étonne, c'est comment, par cupidité, des gens peuvent en arriver à croire qu'ils vont impunément manipuler des fauves comme le tsar Ivan. C'est dangereux, je ne m'y risquerais vraiment pas. Son dernier mot, quand il mourut après d'abominables tortures, fut: "Dieu..."
L'amitié de sir Jerome avec Boris Goudounov est touchante et pourrait, elle aussi, faire l’objet d’un roman.  L’Anglais avoue avoir gardé toutes ses lettres, ce qui n’est pas anodin. Boris avait fait expédier ses richesses personnelles (pas celles de l’état) aux Solovki, pour les envoyer éventuellement en Angleterre si cela tournait mal pour lui. Mais il avait hésité, et ses plans avaient été plus ou moins découverts. La noblesse avait commencé à soupçonner sir Jerome Horsey, dont elle enviait les liens privilégiés avec le régent, et à intriguer contre lui.
« Quelques uns de mes vieux amis m’envoyèrent en secret, par une vieille mendiante, la nouvelle qu’il y avait eu des changements et que je devais être sur mes gardes. On m’envoya chercher. Je remis le document de la reine au tsar (Féodor Ivanovitch), il le transmit à Andreï Chelkalov, principal fonctionnaire des ambassades, mon ennemi par la grâce de sir Jerome Baus. Le tsar faible d’esprit commença à pleurer, à se signer, disant qu’il n’avait jamais donné prétexte à offense, visiblement, quelque chose l’alarmait. On m’éloigna rapidement de lui.
Le prince régent n’y était pas, et je n’entendis pas parler de lui jusqu'à ce qu’un soir, il envoyât un noble me dire de venir le rencontrer à cheval, dans un endroit déterminé, sous les murs de Moscou. Ayant ordonné à tous de s’éloigner, il m’embrassa, selon leur coutume, et me dit avec des larmes que pour des raisons sérieuses, il ne pouvait me manifester (ouvertement), les mêmes bonnes dispositions. Je lui dis que j’en étais d’autant plus blessé que ma conscience en témoignait : je ne lui avais donné aucun prétexte à offense, je lui avais toujours été fidèle, dévoué et honnête.  « Alors que souffrent pour cela les âmes de ceux qui ont voulu nous brouiller ». Il parla de diverses choses qu’on ne peut coucher sur le papier. Prenant congé, il m’assura qu’il ne laisserait pas toucher un cheveu de ma tête, c’était juste une phrase creuse… »
Quand Boris "embrasse" sir Jerome "selon leur coutume", il ne s'agit pas de l'insupportable et récent bisou français systématique, mais de prendre la personne dans ses bras, de l'embrasser au sens premier du terme, et de la serrer trois fois contre son épaule, trois fois, parce que la Trinité, c'est un geste d'affection solennel et chargé de sens, qui se pratique toujours.
Voici d’autre part la courte description qu’il donne du tsar Ivan, à la fin du bilan de son règne : «Il était d’un extérieur agréable, avec de beaux traits du visage, un grand front, une voix impérieuse, un vrai scythe, rusé, cruel, sanguinaire, impitoyable, il dirigeait lui-même, selon sa volonté et sa compréhension des choses, les affaires du royaume, aussi bien intérieures qu’extérieures. »
Il raconte qu’au moment d’une famine qui jetait un grand nombre de nécessiteux dans les rues de Moscou, le tsar Ivan avait donné l’ordre de les secourir. Mais ceux qui feignaient la misère pour soutirer de l'argent (comme il y en a encore de nos jours, dit-on),  il avait décrété de les abattre d’un coup sur la tête…
C’est sûr, ça calme…
Pour finir, je traduis la scène extraordinaire des pierres précieuses :
On portait chaque soir le tsar dans son trésor. Un jour le tsarévitch (Fiodor Ivanovitch) me fit signe de les suivre. Je me tenais au milieu d’autres courtisans et je l’entendais parler de quelques pierres précieuses, et en expliquer les vertus au tsarévitch et aux boyards (et leurs propriétés). Et je demande la permission de faire ici une petite incise, exposant cela pour en garder personnellement le souvenir.
« L'aimant, comme vous le savez, a de grandes propriétés secrètes, sans lesquelles on ne peut voguer sur les mers qui entourent la terre, et sans lesquelles on ne peut reconnaître ni les côtés ni les limites de la terre. Le tombeau du prophète perse Mahomet, qui est d’acier, flotte miraculeusement au dessus de la terre, dans leur mausolée à Derbent. » Il ordonna à ses serviteurs de lui apporter une chainette d’épingles et les touchant avec l’aimant, les suspendit les unes aux autres. ..
« Voici le magnifique corail et la magnifique turquoise, que vous voyez, prenez-les dans vos mains ; leur couleur naturelle est éclatante et maintenant, posez-les sur ma paume. Je suis empoisonné par la maladie ; vous voyez comme elles montrent leur propriété, en ternissant leur pure couleur ; elles prédisent ma mort ».
«Apportez mon sceptre impérial, fait de la corne d’une licorne, avec de splendides diamants, des rubis, des saphirs, des émeraudes et autres pierres de grand prix ; ce sceptre m’a coûté 70 milles marks, quand je l’ai acheté à David Hauer, qui l’avait obtenu auprès d’un richard d’Augsburg. Trouvez-moi quelques araignées ».  Il ordonna à son guérisseur Johann Eyloff de tracer un cercle sur la table ;  y jetant les araignées, il vit que quelques unes s’enfuirent, d’autres moururent.  « C’est trop tard, il ne me protègera plus désormais ».
« Regardez ces pierres précieuses. Cette pierre est la plus chère de toutes, et de très rare origine. Je ne m’en suis jamais servi, elle dompte la colère et la luxure et conserve la retenue et la vertu ; une petite parcelle réduite en poudre peut empoisonner non seulement un homme mais même un cheval ».
Ensuite, il montra un rubis. « Oh ! Celui-ci convient mieux que tout pour le cœur, le cerveau, les forces et la mémoire de l’homme, il purifie le sang épaissi et gâté ».
Ensuite, il montra une émeraude. « Celle-ci  provient de l’arc-en-ciel, c’est l’ennemi de l’impureté. Essayez-la ; si un homme et une femme sont unis par le désir, en ayant une émeraude avec eux, elle se fendra ».
« J’aime particulièrement le saphir, il conserve et renforce la virilité, réjouit le cœur, il est agréable à tous les sentiments vitaux, au plus haut point utile aux yeux, il purifie le regard, éloigne les afflux de sang vers lui, fortifie les muscles et les nerfs ».
Puis il prit de l’onyx dans sa main. « Toutes ces pierres sont de merveilleux dons de Dieu, elles ont une origine mystérieuse, mais pourtant, elles se révèlent pour que l’homme puisse les utiliser et les contempler ; elles sont les amies de la beauté et de la vertu et les ennemies du vice. Je me sens mal ; emmenez-moi d’ici jusqu’à la prochaine fois ».
Et cela n’est pas tiré d’un roman ou d’un conte, c’est ce qu’a vu sir Jerome Horsey. Ce scythe rusé, cruel, impitoyable avait une dimension poétique qu'il partageait à mon avis, avec tout son peuple, avec peut-être les pires forbans de son opritchnina, et qui rendait chaque Russe susceptible, comme le brigand Koudeïar de la chanson, de partir un jour faire son salut dans un ermitage de la taïga. En dépit des atrocités, les gens baignaient dans la beauté, dans une dimension épique et tragique qui sublimait leur vie et les rendait capables de grandes actions, de dévouement héroïque, de passion amoureuse absolue, ou d'exploits spirituels. C'était sans doute le cas dans toute l'Europe médiévale, mais déjà, le sympathique sir Jerome a pris avec cela les distances de la Renaissance.
 Même les notations sur le tsarévitch, plus tard le tsar Feodor, me touchent, ce discret tsarévitch qui fait signe à l’Anglais de les suivre, ou fond en larmes devant lui, car il sent des intrigues et se fait sans doute du souci pour lui, c’est bien mon tsarévitch Féodor, celui pour lequel j’ai toujours eu de la tendresse.  
Ce soir, Georgette m'a ramené un serpent. Je ne sais pas si il était mort ou faisait semblant, je l'ai mis dehors, dans les groseillers. Je pensais à l'injure russe: змея подколодная, serpent des prés... cela veut dire que j'ai des serpents, dans mes taillis. 


   

jeudi 17 mai 2018

Ascension

Pour la fête de l'Ascension, je suis allée à l'église de la Protection de la Mère de Dieu qui est à 800 mètres de chez moi. son grand avantage, ce sont des offices qui commencent à 7 heures 30. A 9 heures, c'est terminé. Et aussi, les prêtres ont une bonne diction, on comprend ce qu'ils lisent et ce qu'ils disent. Ils ont aussi de bonnes têtes. Il y a un gros jovial, et un mince qui a l'air un peu pas de ce monde, un visage médiéval aux yeux calmes et pensifs, c'est le recteur. Le choeur est assez catastrophique. Il a cependant chanté un beau trisaghion que je n'avais jamais entendu et qui m'évoquait un chant populaire. Quand le diacre a entonné le credo, j'ai cru entendre autour de moi s'élever tout un vol de corneilles: c'étaient les vieilles de l'assemblée qui croassaient avec lui, chacune à sa manière et chacune complètement faux. Mais j'ai bien aimé cette église. Elle a traversé toute la période soviétique sans être fermée et gardé l'aspect qu'elle avait au XIX° siècle: l'iconostase, les fresques, tout est d'époque. Evidemment, les icônes sont académiques, ce qui, à mon sens, les prive de toute une dimension. Mais au moins, l'ensemble est homogène, harmonieux, dans son style, tout baigne dans une sorte de pénombre bleutée éclairée par les ors du mobilier et les revêtements métalliques des icônes anciennes. Mais c'est une très petite église, vite bourrée, pas de place pour s'asseoir, les plus décaties occupent les rares sièges disponibles.
Les moustiques ont fait leur apparition. Pour me consoler, les entrepreneurs qui m'ont fait la clôture m'ont dit: "Oui, vous habitez un marécage, mais toute la Russie est un marécage, ou alors il faut aller habiter du côté deVoronej".
Celui qui rêvait d'émigrer en France a discuté avec un ami qui en revenait. Il était allé à Paris, et non seulement il y a vu une sorte d'Afrique, mais en plus, une fille s'est fait attaquer par des migrants sous ses yeux. "Je ne peux pas le croire, me dit l'entrepreneur.
- Moi non plus!"
Le troupeau de Nadia a augmenté pendant l'hiver. Elle a des chevrettes et des agneaux, et aussi une génisse. Mais elles ne font plus grand effet à Rosie, sinon qu'elle est jalouse de l'intérêt que je leur porte.
Je suis accablée de boulot, il y a des tas de choses à faire au jardin, plus la clôture à peindre. J'ai trouvé une lazure bleu canard. J'ai peint en priorité le portillon, pour raccrocher la boîte aux lettres. Je suis très contente de cette couleur. Elle s'harmonise bien avec la maison, et aussi avec la verdure de l'herbe et des feuillages. Mais je suis assez effrayée par l'ampleur de la tâche,  surtout avec tout le reste en plus...
"Comment avez-vous fait pour trouver une couleur pareille? me demande l'entrepreneur. C'est la Provence?
- Mais regardez vos vieilles maisons avant qu'on les ai complètement plastifiées! Les gens, ici, les peignaient de façon magnifique, je ne sais pas ce qui leur prend de tout défigurer de cette manière! Les Russes savaient très bien utiliser les couleurs, mais puisqu'ils ne savent plus, Dieu leur a envoyé une Française pour témoigner de leur propre beauté avant qu'ils ne l'aient complètement effacée de la terre..."



Les chèvres sont de retour...



mardi 15 mai 2018

RVP


Au retour de Yaroslavl, j'ai trouvé la clôture finie. Maintenant la question se pose de la couleur, je pensais à une lazure bleu vert, mais ici, je n'ai pas vu. Il y a des lazures "couleur bois", un vert jaune qui n'irait pas du tout, et une lazure blanche qui mettrait la clôture dans le ton des encadrements de fenêtre, je me tâte, j'irai voir demain dans le magasin de la dernière chance, sinon, il y a Leroy Merlin à 30 km de Moscou.
Depuis que Rosie a une clôture, elle est devenue plus agressive, elle faisait le cador avec les ouvriers à qui elle ne disait rien la veille...
Je me retrouve avec des tas de planches et de morceaux de bois pour paver mon jardin selon les bons conseils de Nina de Kostroma.
Henri Barthas m'écrit qu'il a hâte d'aller vers des cieux plus cléments, c'est-à-dire les miens, car en France, on se gèle terrible. Incroyable... Et nous, jusqu'à ce soir, le temps de rêve, j'ai même vu des enfants se baigner dans un étang, ce qui me donne des idées. Mais on dirait qu'il va pleuvoir, le ciel se couvre. Cela m'arrangerait, car j'ai semé je ne sais plus quelle plante qui doit reconstituer mes sols, ce n'est pas de la moutarde, ce n'est pas du trèfle, ce n'est pas encore de l'orge (c'est pour la fin août), ce sera donc la surprise, ça fleurit et ça attire les abeilles.
Ceci, est le RVP, permis de résider pendant 3 ans, assorti d'un visa de la même durée, mais on m'a conseillé de demander dans six mois le VNJ ou permis permanent. Finis les allers et retours forcés tous les trois mois. En revanche, pendant les trois ans, je n'ai pas le droit de résider plus de trois mois en France, sous peine de perdre le RVP, je crois que c'est plus souple avec le VNJ et enfin, il me faut enregistrer le truc à Pereslavl, c'est-à-dire faire une fois de plus la queue, mais enfin, c'est quand même un grand jour, qu'il va falloir fêter dignement.

Sans Ilya, j'aurais eu bien du mal à obtenir les précieux tampons! Mon passeport neuf est déjà bourré de visas et tampons divers.
















La vieille palissade et le beau temps russe... a dire vrai, j'adore les vieilles  palissades, leur ton gris, leur mouvement naturel et leurs planches disjointes...

lundi 14 mai 2018

La fête de la Mère de Dieu d'Andronic

La copie
Aujourd'hui, fête de l'icône de la Mère de Dieu d'Andronic, au monastère saint Théodore. Cette icône qui était une icône domestique de l'empereur byzantin Andronic, est arrivée en Russie après le sac de Constantinople par les croisés et le pillage à grande échelle de ses reliques et de ses objets sacrés, Evénements rappelés dans le sermon du prêtre. Elle a ensuite disparu pendant la révolution, après des siècles de vénération. On vénère maintenant une reproduction photographique avec la même ferveur: c'est la prière des fidèles qui donne à l'icône son caractère miraculeux, et peut conférer à la copie les propriétés de l'original.
Avant d'entrer dans l'église, j'ai vu le prêtre, le père Anatoli: "D'où donc nous venez-vous?
- De France... Je suis venue m'installer à Pereslavl.
- Très bien! Restez chez nous, nous avons une cellule de libre!
- Ah non, père, merci, mais je ne suis pas prête à cela, j'ai une personnalité créative difficilement adaptable..."
Nous attendions l'arrivée de l'évêque Théodore, venu pour l'occasion. Il a fait dans l'église une entrée majestueuse, et tous les prêtres et diacres présents se sont empressés autour de lui, pour lui baiser la main et lui faire revêtir sa mante de cérémonie. Cette mante lui conférait encore plus de grandeur. Je me rendais compte, à ma profonde émotion, que le besoin de vénération nous est naturel. Nous ne vénérons pas toujours à bon escient, mais vénérer, admirer est un besoin. Cela nous fait beaucoup plus de bien que ricaner, tourner en dérision, jouer les esprits forts. J'aimais ce bel évêque et le ballet des ecclésiastiques autour de lui. Nous n'avons plus de princes que dans l'Eglise orthodoxe... Je pensais aux petits enfants du père Valentin le voyant officier pour la première fois, à leur arrivée de France,  et demandant à leur mère: "Mais alors, maman, ici, notre grand-père, c'est le roi?"
Je n'avais jamais vu recevoir d'évêque: on l'habille pour la liturgie devant les fidèles, c'est très beau et très impressionnant, comme s'il allait au combat. Des servants d'autel vêtus de brocart lui font passer un à un tous les atours liturgiques indispensables, et l'aident respectueusement. Puis, armés de deux triples cierges, il bénit l'assistance...
La soeur Larissa m'a assez vite conduite dans un réduit, afin de me faire asseoir et de ménager mon arthrose, mais du coup, je manquais tout l'office, que j'entendais dans le lointain...
J'ai revu le cosaque Boris, et Nina, qui est un pilier du monastère. Elle s'affaire là bas à surveiller les cierges, à distribuer les prosphores, elle fait le ménage et la vaisselle. Nous avons mangé au réfectoire. A la table de l'évêque, chacun y allait de son discours, dont la fin était saluée  par le chant "Longue vie", "Ad multos annos"...
Je regardais les icônes, de facture traditionnelle, et me demandais ce qui me gênait. Il est des icônes dites "sévères", et celles-ci pourraient s'y apparenter, mais en fait, elles ne sont pas sévères, elles sont dures, et me font penser, pour l'expression, à certaines bigotes qui regardent de travers une fille en pantalon, ou sans foulard. Or les moniales de saint Théodore, sont plutôt gentilles et tolérantes. disons que leur iconographe ne devait pas être marrante.
Nina m'a ensuite accompagnée dans un magasin pour acheter  un outil écologique inventé par un Russe, pour arracher les mauvaises herbes sans blesser la terre, un truc indispensable qui fait tout. Puis des graines à semer pour enrichir cette même terre et éliminer les adventices. Elle médite de retourner s'installer dans le nord d'où elle est originaire mais, n'en déplaise au malheureux domovoï, elle n'a pas trop les moyens de restaurer la maison de ses parents pour l'habiter toute l'année. Sa retraite est petite, elle a perdu son travail complémentaire. Elle n'est pas optimiste pour l'avenir: "On cherche à détruire la Russie, je veux dire précisément la "Rous", la Russie ancienne. On fait disparaître les bibliothèques et tout ce qui est culturel, on efface notre mémoire. On ne trouve plus de graines russes en magasin, tout vient de Hollande. Les oligarques achètent la terre, et les gens qui essaient de retourner y vivre sont en proie à d'incessantes tracasseries. Et on introduit les mêmes idioties que chez vous, autant qu'on le peut, dans le domaine de l'éducation, par exemple, la permissivité, les enfants qui peuvent traîner leurs parents aux tribunaux pour une gifle. Le libéralisme détruit les peuples, il veut une masse d'esclaves. Je voudrais échapper à tout cela, parce que j'en suis malade. Le nord est délabré mais encore intact. Quoique Kostroma se recouvre également d'affreuses maisons banales qui n'ont plus rien de russe."
La différence, c'est que les choses sont moins avancées qu'en Europe, la population conserve des réflexes d'autrefois, et l'Eglise ses traditions.
Il fait chaud, mais une brise fraîche brasse l'air en permanence. Sur mon hamac, entre Rom, Georgette et Rosie, je regardais les jeunes feuilles vertes du poirier et ses fleurs, trop rares à mon goût. Question terrain, je n'ai pas fait une affaire. Je me demande bien ce que je pourrai faire pousser dans ce marécage ingrat.
Demain, on vient terminer la clôture. Ce devait être fait dimanche et lundi, d'après les patrons, mais les employés m'ont décrété qu'ils se reposaient et qu'ils viendraient mardi. Or demain, je l'ai appris aujourd'hui, je vais à Yaroslavl recevoir le PERMIS DE RESIDENCE PROVISOIRE. Il me faudra laisser la joyeuse équipe opérer sans moi, ce que j'aurais préféré éviter...





dimanche 13 mai 2018

Potion magique

Ce matin, liturgie au monastère saint Théodore, où j'ai retrouvé ma nouvelle copine, la belle Nina. Elle est venue me rejoindre chez moi par la suite, après avoir aidé les soeurs à nettoyer l'église. Elle m'avait apporté, pour soigner mon genou, ou plutôt pour soulager la douleur, une décoction d'amanites tue-mouches. Que voici:

la décoction d'ammanites tue-mouches

La chose marine dans l'alcool. Cela ne se boit pas, je vous rassure, on l'applique sur la région douloureuse. 
La réalité dépasse vraiment la fiction, car dans mon livre, Fédia rencontre une sorcière de village, à Pereslavl-Zalesski, et elle lui prépare une potion du même champignon: 

Il fit passionnément l’amour avec la rouquine, puis passa aux choses sérieuses: « Dis-moi, Paracha, tu m’as parlé des puissances cachées et du sachet qui les faisait voir...
- Oui, oui, barine chéri, ce sont des champignons… Tu sais le rouge, avec des petits points blancs…
- Le tue-mouches ?
- Ne te trompe pas dans les doses. Dans un sachet, tu as juste la dose, avec d’autres ingrédients qui tempèrent. Tu veux essayer ? »
Elle lui confectionna une potion. Fédia était un peu anxieux, mais il lui faisait confiance. Il l’ingurgita, elle aussi, et ils sortirent dans la prairie, sous les étoiles. Ils s’éloignèrent vers le lac, à travers le bois. Fédia entendait les moindres bruits avec une netteté inhabituelle, et il voyait les visages frustes et bosselés des arbres qui tanguaient à sa rencontre, leurs prunelles d’ombre mouvante, leurs multiples mains dansantes, leurs bouches qui ruminaient le vent, et la lune aveuglante, et les ponts de lumière que se lançaient de l’un à l’autre les astres dans la nuit. Tout cela fonctionnait ensemble, le ciel et la clairière, les arbres et le lac, dont il s’approchait fasciné, et qui le regardait de ses innombrables yeux fugaces, bleuâtres sur l’eau noire, et étrangement  malicieux, presque impudents

Ensuite, Nina m'a engagée à tout vendre pour aller m'installer à Kostroma, où les gens, instruits de mon existence par ses soins, voudraient m'attirer: Kostroma, c'est le nord, la vraie Russie, les sales pattes du libéralisme à l'affût de toujours plus de pognon n'ont pas encore trouvé là bas grand chose de rentable. Elle compte me présenter un vieux-croyant de Yaroslavl qui aime les vers spirituels et en écrit. Puis elle m'explique comment le domovoï lui avait caché ses gants de jardinage et joué toutes sortes de tours, dans la maison de ses parents: "C'était pour me faire comprendre que je ne peux pas la laisser plus longtemps à l'abandon, il n'est pas heureux dans ce foyer vide."

Là encore, je me suis souvenue de mon livre:

Il disparut, et le jeune homme entendit la voix chuchotante de la tante Frossia invectiver le domovoï, tandis qu’elle remettait du bois dans le poêle : «Tu as presque laissé mourir le feu, infection ! Alors que notre barine est malade ! Tu ne veux pas de nous, ici ? »
Elle se tourna vers les icônes et marmonna ses prières matinales, puis recommença ses jérémiades à l’endroit de l’esprit domestique mal disposé : «Ah maudit, qu’as-tu fait de ma cuillère en bois, la grosse, celle qui est pratique ? Rends-la-moi, nous te donnerons du lait ! »
Fédia sourit et vit que Vania le regardait d’un air malicieux. Il faisait encore bon, sur le poêle. Fédia enlaça le petit garçon et respira la merveilleuse odeur enfantine de ses boucles soyeuses : «Monseigneur Philippe est venu nous bénir, ce matin, lui souffla-t-il.
- C’est vrai ?
- Oui, juste avant que tu ne te réveilles…
- J’aurais tellement voulu le voir…
- Il avait sur sa coiffe un séraphin qui brillait comme une étoile…
- Oh papa… La prochaine fois, réveille-moi ! »
Fédia le berça contre lui : « Quand il le faudra, tu seras réveillé… »

C'est toujours une grande émotion pour moi que de voir la réalité russe contemporaine recouper ce que je raconte dans mon histoire du XVI° siècle... D'autant plus qu'il s'agit plus d'intuition que d'érudition...
Nina m'a dit que je ne devais absolument pas mettre mon champignon du thé au réfrigérateur, car le froid l'empêchait de travailler et la fermentation ne se produisait pas. Et alors il n'avait pas le même goût.
Elle est la fille d'une kolkhosienne et d'un mauvais sujet, mais elle a la grande classe. Elle approche la soixantaine, on lui en donne facile dix de moins, et jeune, elle devait être absolument superbe.
Nous avons fait le tour du jardin, et elle m'a donné des tas de conseils utiles, le premier d'entre eux, ne surtout pas laisser mes entrepreneurs me débarrasser des planches de l'ancienne clôture: "Tout est utile, vous allez pouvoir tracer des chemins avec ces planches, où l'herbe ne vous gênera pas, et esquisser ainsi le plan de votre potager. Ensuite, vous assemblez avec des vis quatre planches et vous avez le cadre de vos futurs carrés de légumes. Puis ne vous embêtez pas à faire venir de la terre: tous vos déchets organiques, vous les jetez dans vos carrés. Oh tiens, vous avez déjà un superbe plant d'oseille qui pousse ici... Moi vous savez, souvent, je plante aussi n'importe où, et je regarde ce que ça donne. Tous ces petits bouts de bois qui sont restés quand ils ont égalisé votre clôture, vous pouvez les placer entre vos fleurs, pour délimiter l'endroit où elles se trouvent, l'herbe pousse moins, et on a moins tendance à leur marcher dessus. Et puis le carton, par exemple, vous faites des trous dedans, vous le posez, et hop, une pomme de terre dans chaque trou!"
Je me suis rendu compte qu'elle pratiquait une sorte de permaculture empirique à elle, et cela semble être sa passion. Elle a toutes sortes de recettes à base d'herbes sauvages, culinaires ou médicinales.
Elle me paraît très intelligente et originale. 
"Vous voyez, me dit-elle, parfois, j'aimerais retourner au moyen âge.
- Je vous comprends, moi aussi. La vie était dans un sens beaucoup plus dure, mais...
- Mais il y avait la communauté, les liens familiaux, la société paysanne, la foi, les rites, les chants... Tout le monde chantait.
- Oui, tout le monde chantait."
Et le poète a beau dire que les chants désespérés sont toujours les plus beaux, les sociétés qui ne chantent pas ne sont pas des sociétés heureuses et saines et réciproquement. Les folkloristes chantent, ils ont tous une communauté, celle des folkloristes, ils se connaissent tous, se retrouvent à travers le pays à diverses occasions, ce qui recrée l'équivalent de la communauté paysanne, car de même qu'in paysan n'existe pas seul, un folkloriste non plus, car on ne fait pas longtemps de musique tout seul, la musique doit se partager, c'est un échange. 

Le champignon du thé

Ca marche, la décoction d'amanites, j'avais vraiment mal ce matin, ce soir, je ne sens presque plus rien.


samedi 12 mai 2018

Solba

Un ami folkloriste, Sacha Joukovski, m'a conviée à venir le rejoindre au monastère Saint Nicolas de
Solba, à une soixantaine de kilomètres de Pereslavl. Lui-même a une datcha à dix minutes de là. Il y avait un festival de folklore, me disait-il, dans ce monastère. Je suis arrivée bien avant lui et j'ai rôdé sur le territoire, qui m'évoquait le faux kremlin kitsch qu'on a bâti à Ismaïlovo, à Moscou, là où il y avait le marché aux puces. D'abord il y a un énorme mur d'enceinte, genre citadelle imprenable, mais percé de multiples fenêtres, évidemment, donc on se demande pourquoi il est là, et du reste, la plupart des monastères ont un mur d'enceinte assez modeste. On a toujours intérêt à faire simple, à notre époque, à ne pas essayer de copier le passé, c'est son esprit qui doit vivre en nous et s'exprimer dans le présent. Et puis tout cela a dû coûter un maximum, pourquoi faire, pourquoi si grandiose, alors qu'il y a tant de choses à restaurer qui tombent en ruines. Enfin tout cela n'est pas harmonieux, et je dirais même n'est pas monastique. Question folklore, c'était de tous les côtés ce qu'ici on appelle "klioukva", c'est-à-dire du toc, du faux, de la contrefaçon, que ce soit la musique et le chant ou "l'artisanat" présenté partout. Les gens n'ont plus aucune idée de ce qu'était vraiment la culture paysanne et ce ne sont pas de telles manifestations qui vont la leur restituer. La seule chose authentique que j'ai trouvée, c'étaient les poupées de chiffons traditionnelles. J'en ai fabriqué une et acheté deux autres, un prix dérisoire. Ces poupées n'ont pas de traits du visage dessinés, on considérait autrefois que le visage ne devait être représenté que sur les icônes, et en plus, on redoutait le mauvais oeil. Le style des poupées correspondait à un dessein ou une circonstance précis, fertilité, mariage, fêtes... Elles permettaient aussi de développer l'agilité des doigts chez les petites filles, pas seulement des doigts, je dirais, en tant qu'ancienne instit, mais de la cervelle. Rien n'est cousu, tout est noué.
De toute évidence, il ne faut pas compter sur le monastère de Solba pour éduquer le goût des populations... Solba n'est pas Solan!
 Il y avait un excellent ensemble de chanteurs géorgiens avec des voix puissantes, une formation de chant byzantin qui m'a ramenée brusquement à Solan, et le très beau choeur des moniales du monastère sainte Elizabeth de Minsk, que nous avons écouté dans une des églises, plus belle à l'intérieur qu'à l'extérieur, grâce à ses icônes.
J'ai discuté avec une pieuse dame venue en pèlerinage qui s'extasiait sur ce qu'on avait réalisé ici en vingt ans, cela tenait du miracle, et moi, je ne sentais pas trop de miracle là dedans, plutôt de riches sponsors et une higoumène femme d'affaires.
J'avais décidé de repartir chez moi quand j'ai enfin rencontré Sacha, sa femme Ira et une partie de leurs enfants. Timocha a déjà quatorze ans, et il est toujours aussi sympa, avec un tendre visage russe avenant au nez retroussé, mais quand je lui ai dit qu'il était bon, j'ai commis un impair: à quatorze ans, il a envie d'être viril, et pas bon, comme si les deux choses n'étaient pas compatibles! Il aura pourtant du mal à cacher son jeu: la bonté lui sort par tous les pores!
Assise dans un coin avec Sacha, qui a boîté toute sa vie, tandis que moi, je découvre avec l'âge, je me sentais ahurie, fatiguée. Il faisait chaud, ce qui nous rend toujours un peu ivre, ici, quand cela se décide à arriver. Cela nous monte à la tête. Je regardais fixement un petit nuage blanc, très pur et très seul dans un azur immense et serein, et tout à coup, cela me parlait de Dieu mieux que le grandiose monastère. Sur l'estrade, se produisaient des sourds muets qui mimaient une chanson sirupeuse, sirupeuse, mais bruyante, nous ne sommes pas sourds, nous! Et cela me résonnait dans une oreille, tandis que l'autre captait des bribes de chant folklorique, ou des cris, des conversations, et au delà, dans l'azur calme, passait ce nuage, silencieux, lumineux, mystérieux et d'une insondable innocence.
Au moment de quitter le monastère, j'ai vu, derrière un stand, une jeune moniale qui me prodiguait de tels sourires que je me suis demandé si je ne la connaissais pas, d'ailleurs je lui ai posé la question. "Mais non, je ne crois pas, m'a-t-elle répondu, ou peut-être... Simplement, je suis contente que vous soyez venue nous voir!
- Laura vient de France, a précisé Sacha, c'est notre Française orthodoxe de Pereslavl!"
La joie de la moniale n'avait plus de limites...
En chemin, à l'aller et au retour, j'ai constaté les ravages de la tôle galvanisée, les toits et les palissades aux couleurs criardes qui jurent entre elles, et bien sûr, les grosses maisons hideuses tombées comme des ovnis dans le paysage russe. C'est comme une épouvantable lèpre qui fait disparaître tout ce qui est vrai, beau et vivant au profit (c'est le mot) de ce qui est faux, moche et mort.
Je n'avais pas emprunté la route qui va de la datcha de Sacha à Pereslavl depuis près de dix ans. Il y avait, au village de Troïtskoïé, une église que je me désolais de voir en ruines, et de loin, j'ai vu qu'elle était entièrement refaite, j'ai même douté que ce fût la même. Mais c'était bien Troïtskoïé, et son église...
La route aboutit à un tank. C'est notre point de repère: au tank, prendre à droite. Le tank était pimpant et couvert d’œillets rouges: le jour de la victoire...





Samovar et sa théière en baudruche

samovar géant

le petit nuage
L'église de Troïtskoïé telle que je l'avais dessinée en 2008

L'église deTroïtskoïé aujourd'hui
Les poupées