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vendredi 7 septembre 2018

Le fruit mûr de l'été


Je pense si souvent à Doggie, je revois tout ce qui s’est passé, je crois que de toutes mes hsitoires d’animaux, c’est celle qui m’a le plus brisé le cœur. Lorsque je lis ce que j’ai traduit sur Grégoire Palamas, je ne vois pas dans cet au-delà sans espace ni rien de sensoriel, de place pour mes petits chiens, et pourtant, je suis sûre qu’il doit y en avoir une, sinon, tout serait trop injuste, et d’ailleurs, n’en déplaise aux moines, nous avons 99% de gènes en commun avec les animaux (et les végétaux), et à mes yeux, le salut et la transfiguration seront forcément cosmiques.
Le beau temps apporté par Henri et Patricia s’éternise, l'automne approchant semble le fuit mûrissant de l'été. Hier, je suis allée au lac, près de Godenovo, et je me suis baignée. Il était lisse comme un miroir, frais, mais pas froid ; j’y suis entrée, le silence aurait été parfait, sans les voitures qui passaient de temps en temps sur la route proche, un silence immense, mystique, où chantait un oiseau, quelque part. De petits nuages subtils se reflétaient dans la surface immobile, dans l’azur dédoublé, un azur pâle et tiède.  Le paysage était à la fois modeste, sans rien de spectaculaire, mais captivant, absorbant, avec une sorte de grandiose douceur. Je ne finis pas mes jours au bord de la mer, mais je retrouve la possibilité de me baigner dans des endroits beaux, à peu près intacts, pas surpeuplés. Et lorsque je nage, je n’arrive plus à sortir de l’eau. Je l’épouse, elle me régénère et le ciel me dévore.
Je pensais à l’Ardèche, où j’allais enfant avec maman, les pierres plates et brûlantes de Sauze, l’eau verte et mouvante, rapide, les falaises, en face, prêtes à bondir, les odeurs balsamiques des plantes du midi. Ou à la mer, la mer à Sainte-Maxime, à Saint-Tropez, dans les années 60, les gens beaux, éduqués et distingués que je voyais sur la plage, avec cette rumeur de conversations, de cris d’enfants et de mouettes, de vagues murmurantes, de vent iodé. C’était le début de ma vie, sous le soleil, avec tous les élans de mon corps enfantin, et de mon âme contemplative, qui cherchait l’éloignement, et je nageais, pour le trouver, je m’éloignais dans l’infini bleu, celui du ciel reflété par la mer, et j’entamais un silencieux dialogue, un dialogue sans mots…
Les lacs du nord où je finis ma vie sont d’une autre nature, leurs eaux plus étales, ils jouent avec les nuages, dont le ciel est toujours plus ou moins hanté, discrètes présences angéliques sur eux penchés, ou grandioses architectures de lumière, troupeaux de cavales nomades et de sombres guerriers bleus, interminables et fascinants défilés… L’air est plein de fantômes russes et de saintes présences.
Je ne peux pas dire que dans cette Russie que j’aime si profondément, comme un rêve poursuivi et accompli, je n’ai pas le mal du pays, le mal de la France, ce sentiment poignant et sournois qui jette de vives images dans notre esprit, vives images d’un passé mort.
Le long de la route, les arbres se dorent comme les motifs anciens d’une grande iconostase.






lundi 3 septembre 2018

Par delà les destructions


Rosie va être pour moi une source de problèmes, je le sens venir, et ne sais comment désamorcer cela. Les gens sont avec elle et moi étonnament patients, et pourtant, à des signes discrets, je sens qu’elle emmerde tout le monde. Elle pique des affaires, saute sur les passants, éventre les sacs poubelles que l’on sort le jeudi, commet toutes sortes de méfaits.
La voisine me suggère de l’attacher et je ne peux m’y résoudre. Ce sera l’enfer pour elle, et pour moi, et je me demande si je pourrai encore l’approcher. La mettre dans un enclos, ce sera la même chose. Elle ne supporte pas d’autorité ni de restriction à sa liberté, seulement elle fait n’importe quoi.
J’aurais dû la donner. Cela me faisait de la peine de le faire, et je ne savais pas trop à qui. Mais c’est un chien pour moi incontrôlable.
Les nouvelles sont partout si affreuses, la guerre se déroule, sournoise et non déclarée entre la caste mafieuse américano sioniste et les peuples de la terre, une guerre sale, où tout est permis, les mensonges, les calomnies, la corruption, les massacres tenus secrets au sein même d'un incessant tohu-bohu d'informations orientées et de nouvelles stupides et indécentes. On ne parle pas de la mort de Zakhatchenko, pleuré par tout son peuple résistant et martyr, et si l’on en parle, c’est pour suggérer qu’il s’agit d’un règlement de compte entre bandes mafieuses ou un assassinat commandité par le Kremlin, qui n’a aucun intérêt à cela. Règlement de compte mafieux, oui, dans un sens, ça l'est, les méthodes aussi: la caste transnationale contre un petit peuple résistant et son chef, ancien électricien à qui l'histoire a donné une dimension et un destin.
L’incendie d’un important musée au Brésil, avec des collections et une bibliothèque irremplaçable m’a tout à coup fait assembler plusieurs pièces de l’horrible puzzle que je vois se composer au fil des années sous mes yeux : récemment, l’église de Kondologa, pas n’importe quelle église, pas une église médiocre et occidentalisée, non, la quintessence du style russe original. Le musée au Brésil. Palmyre, anéantie par Daesh. Les Bouddhas d’Afghanistan dynamités par les talibans. Le musée de Bagdad mis au pillage au moment de l’invasion américaine…
Une collaboratrice du musée de Pereslavl a mis des photos des maisons en bois anciennes de la ville encore debout, pour combien de temps ?
Elle a aussi répertorié les horreurs commises à travers la ville, l’hôtel kitsch qui copie le style néerlandais, les pompes à essence et les centres commerciaux devant le monastère saint Daniel, lui-même cerné par les « cottages »… quelqu’un m’a dit que la restauration des églises du centre, dont celle du métropolite Pierre, chef d’œuvre unique,  « coûterait trop cher ». J’ai posé la question : « Pense-t-on qu’une fois les beaux objets anciens éliminés du paysage, les touristes viendront contempler les « cottages » en plastique, ou les petits musées stupides et inutiles, du genre la théïère ou le fer à repasser ou le rire et les farces ? »
Pour faire des horreurs, ils trouvent de l’argent. Pour construire la basilique sainte Sophie bis à Godenovo, en pleine campagne, on en a trouvé. Et près du lac pourrit un hôtel qui a coûté des millions, qui n’a jamais été utilisé, et que les gens ont fini par piller.


















Cependant, Henri m’a adressé les vidéos qu’il a composées sur son voyage, il a manifestement du mal à reprendre pied, car même défigurée, la Russie conserve de puissants charmes.  Le temps n’est pas si loin dans le passé, avant tout ces désastres, où ce pays fervent et féérique, étrangement irréductible, témoignait dans son espace nordique d’un esprit chrétien vivace et d’une inépuisable poésie païenne. Cela reste dans l’air, dans le ciel unique et ses nuages colossaux, dans l’attitude chaleureuse, la simplicité et la ferveur des gens, et je crois que se constitue au dessus du pays martyr une sorte de ville invisible de Kitej, peuplée de tous ceux qui ont contribué à l'édifier, à la défendre, l'au delà doré de la sainte Russie et ses carillons inextinguibles. J'ai entrevu aux Solovki que cette entité mystérieuse n'était pas destructible: au-delà, on ne peut plus rien contre nous.

La Terre russe. Ensemble Jivaïa Voda


Comme sur la montagne de Dieu, vers spirituel. 
Ensemble Jivaïa Voda.

Il s'agit de l'ensemble où joue Yegor Strelnikov que nous avons rencontré devant la laure de la Trinité Saint-Serge.

samedi 1 septembre 2018

"Je suis venu sur terre pour témoigner de la vérité..."


Hier, Zakhartchenko, président de la république de Donetsk, a été assassiné. Je venais de publier la nouvelle qu’un enfant de Donetsk avait perdu ses deux jambes à la suite d’un bombardement ukrainien, car ces bombardements visent particulièrement les objectifs civils, maisons d’habitation, écoles, hôpitaux, comme au Yemen, où l’on a bombardé un bus scolaire. L’assassinat de Zakhartchenko a fait 11 victimes collatérales. La presse française ne mentionne ni le Donbass ni le Yemen dans ses nouvelles, et les gens d’occident, qui me semblent en grande partie hypnotisés, ne pleurent et s’indignent que sur commande, au signal : «Libérez Stentsov ouin, ouin, snif, snif. » Sans chercher à savoir plus loin.
Parallèlement, le patriarche Bartholomée s’apprête à officialiser l’autocéphalie ukrainienne de Denissenko, alias Philarète, créature haineuse qui appelle sans cesse aux massacres, livrant de ce fait le métropolite Onuphre, dont la stature spirituelle est comparable à celle d’un saint Philippe de Moscou, martyrisé par Ivan le Terrible, et ses nombreux fidèles, à un destin probablement affreux : ils sont déjà systématiquement persécutés, calomniés et spoliés... Tout cela se produit, comme par hasard, simultanément, et, aidée de l’OTAN, l’armée ukrainienne se rue à la curée pour achever le génocide des populations du Donbass.
La reconnaissance de l’autocéphalie reviendrait à approuver ces persécutions, trahir Onuphre, soutenir un régime de compradores mafieux absolument dépourvus de la moindre conscience et, malgré les discours nationalistes, de racines vraiment ukrainiennes, de ces gens à multiples passeports et à fortunes occultes qui nuisent de manière transnationale, et les exactions de leurs divers opritchniks. Ce serait une ignominie sans précédent, et dans ce cas, je ne reconnaîtrai jamais personnellement cette autocéphalie et considérerai désormais Bartholomée, à l’instar du pape François, comme une taupe du Nouvel Ordre Mondial qui est celui de la mafia et de l’antéchrist
D’après le site Tsargrad, le processus serait suspendu, prions pour que le patriarche recule devant cette félonie…
On peut naturellement considérer que je suis de parti pris politique. Mais il n’en est rien. Anticommuniste, je soutiens le Donbass, dont beaucoup de combattants soutiennent l’idéologie communiste, et dans leur cas, je peux aisément le comprendre : le capitalisme libéral mondialiste veut leur peau, et se conduit d’une façon infâme, ressuscitant un nazisme folklorique piloté par des banquiers sionistes et leur presse internationale, qui donne une légitimité à leur lutte antifasciste communiste, on rejoue de part et d’autre la deuxième guerre mondiale sous l’œil d’un totalitarisme auprès duquel les deux précédents nous paraîtront bientôt des plaisanteries. Mais d’abord, je vois là bas des Russes, beaucoup d’entre eux sont orthodoxes, et surtout, j’y vois des gens honnêtes, courageux, et opprimés, attaqués par des bandits sans le moindre scrupule qui lâchent sur eux des sbires sadiques. Je suis du côté de la justice et du bon droit.
Ensuite, il me suffit de comparer l’attitude, le visage et les discours du métropolite Onuphre et ceux du pseudo patriarche Philarète, pour comprendre où se trouve la lumière divine, où les démons frénétiques. C’est une question de discernement, un enfant le verrait, mais pas le patriarche Bartholomée.
Aux Solovki, j’ai trouvé le livre qu’il me fallait sur le métropolite Philippe, et à travers ce travail de recherche historique profond, je vois se dessiner un personnage extrêmement attachant. Comme je l’ai déjà dit, saint Philippe n’était pas, à priori, une personnalité indomptable, saint Germain de Kazan avait refusé des compromis qu’il avait finis par accepter, sous la pression du tsar, et des autres hiérarques. Il n’aimait pas les conflits, il devait être de ces gens, dont je suis, qui détestent contrarier les autres, qui cherchent à être arrangeants et ne se révèlent que losqu’on les accule. Mais une fois acculé, le métropolite Philippe est allé jusqu’au bout, inflexible dans sa douceur et son amour, et sa fidélité à Dieu.
Le tsar s’est particulièrement acharné sur lui, car il ne pouvait supporter d’être démasqué par le saint qu’il avait voulu mettre à toutes forces, dans la division intérieure de sa personnalité paradoxale, infestée de démons, mais nostalgique des anges, à la tête de l’Eglise russe. Il l’a traité d’une manière indigne, il a organisé un procès inique, et sont venus témoigner contre le saint divers judas ecclésiastiques, par ambition, jalousie ou par crainte des représailles.
Le livre m’offre des témoignages complémentaires sur cette bande d’assassins qu’était l’Opritchnina, auxquels le tsar avait livré son pays. L’Allemand Staden, qui a écrit ses mémoires. D’après l’auteur, il noircit le trait ou ment quelquefois, comme le prince Kourbski, il en donne des exemples, mais il reste encore assez de descriptions véridiques. Ce spadassin raconte ses exploits sans aucun remords de conscience : comment une princesse avait essayé de se jeter à ses pieds, et devant son expression, avait reculé et s’était enfuie, ce qui lui avait permis de l’abattre d’un coup de hache dans le dos, et d’aller « s’occuper de ses jeunes filles ».
L’Opritchnina comptait beaucoup d’étrangers, d’Allemands et de Tatars. Les aventuriers étrangers sont toujours utiles quand un pouvoir met son propre pays à feu et à sang, on l’a vu par la suite…
Cette situation, et ces opritchniks, me rappellent tellement ce qui s’est passé sous les bolcheviques, et ce qui se passe en Ukraine. Dieu garde le métropolite Onuphre et ses nombreux fidèles, ceux qui défilent chaque année en procession pour la saint Vladimir à leurs risques et périls.
Honte aux judas en soutane qui apportent leur pierre à la lapidation du juste.
Pour moi, je me rends compte que mon livre n’est pas un roman historique, c’est un parcours spirituel, un conte initiatique. Celui de mon héros Fédia qui est le mien. Je suis allée comme lui trouver le métropolite Philippe et celui qui demande le secours d’un saint échappe à la séduction de ceux qui l’ont persécuté…
Depuis ce moment, où j’ai lu son acathiste sous la pluie des Solovki, je garde en moi un espace, un refuge, où j’échappe à l’indignation, à la douleur permanentes que me cause le spectacle du naufrage général. Parce que dans cet espace, tout cela n’a plus cours. Parce que Dieu ne laissera pas le diable nuire profondément à son petit troupeau, et que le métropolite a posé sur moi sa mante, comme il l'a posée sur le garçon perdu Fédia, mon double.
 
Le métropolite Onuphre

le pseudo patriarche Philarète.

le métropolite Philippe (icône encore inachevée):
"Je suis venu sur terre pour témoigner de la vérité, nulle souffrance
ne me fera taire".



jeudi 30 août 2018

Dernières joies estivales

La rivière Veska

Après le départ d’Henri et Patricia, le beau temps se maintient encore, j’ai même pu aller me baigner à Koupanskoïé, dans la rivière Veska. Quelle jolie rivière, quelle eau douce et fraîche, et ces roseaux ondulants et murmurants, et ces nuages blancs effilochés, chevelures d’ange dans la lumière déjà automnale, et si calme… Des canards glissaient sur les reflets bleus et les ombres vertes, et j’ai même vu une couleuvre qui nageait d’un bord à l’autre, sa petite tête bien dressée, comme un périscope. Je l’ai revue plus tard, une jolie couleuvre noire avec un collier rouge, quand je suis venue chercher de l’eau pour faire une petite aquarelle. Et j’ai dessiné dans le fil du vent. Qu’il fait bon vivre, qu’il fait bon vivre, marcher sur le sable, nager dans l’eau fraîche, écouter murmurer les roseaux, sentir sur soi l'air qui passe, qu’elle me sera difficile à quitter, la terre, cette terre dont on dit parfois qu’elle ne vaut rien et qui est pourtant si belle, et si profanée.

ma carte postale de la Veska.

A la sortie de Pereslavl, j’ai vu une femme qui fait la manche devant toutes les églises du pays, et je l’ai prise en stop, avec celle qui l’accompagnait. Elle m’a chanté de l’opéra, je lui ai chanté un vers spirituel. Elle m’a dit qu’elle faisait partie de l’union des écrivains et qu’elle composait des chansons. La littérature, ça ne paie pas !
Son amie est la directrice du jardin d’enfants de Koupanskoïé, c’est elle qui m’a indiqué le coin où je suis allée me baigner.
Rosie ne fait que des conneries, elle ne reste pas chez moi car elle s’ennuie, et elle enquiquine tout le monde. De plus, si on la contrarie, elle a tendance à se retourner. Elle est équilibrée et pas agressive, mais elle est dominante et peut donner des coups de dents. Je m’y suis attachée, elle est parfois drôle, touchante, et elle me garde avec dévouement, mais elle peut m’attirer et s’attirer des ennuis.
Je suis très heureuse d’être allée me baigner hier, je saurai désormais où cela se trouve, pour l’année prochaine, si elle n’est pas pourrie. Je suis heureuse d’avoir cueilli un moment de bonheur, de contemplation béate, de communion avec la nature. Il me semble parfois que nous emporterons ces moments-là, et qu’ils enrichiront notre éternité.
Au retour de Ferapontovo, les Messerer ont fait étape chez moi, et comme, dans l'attente de mon déménagement mythique, je n'ai pas beaucoup de tableau, ils m'ont fait choisir l'une de leurs dernières oeuvres:

lavandière à Kirillov.


mercredi 29 août 2018

Le métropolite Pierre et les deux Constantin

C’est dommage que cela ne se soit pas produit avant le depart de mes Français, je viens de rencontrer un prêtre avec qui j’ai des amis communs, Iouri et Dany, et qui est depuis deux mois en charge de la cathédrale saint Vladimir à Pereslavl, le père Constantin. Nous sommes allés ensemble au café français faire connaissance, et nous avons des affinités. La cathédrale a une belle iconostase, de belles icônes contemporaines. Et rien de tape-à-l’œil ni de consternant dans le décor. La dame qui vend les cierges m’a gentiment offert le café en attendant que le batiouchka soit disponible.
Et puis alors, détail très important, le père Constantin a reçu avec sa paroisse le fardeau (la croix !) de la restauration de la magnifique église du saint métropolite Pierre, construite par Ivan le Terrible et ruinée par les soviétiques. Les autorités locales s’en foutent complètement, et elle pourrit sur place, avec son architecture admirable, son toit en forme de tente, sa coupole en tuiles de bois essentées, sa belle iconostase, ses portes sculptées, ses voûtes, ses deux sanctuaires superposés, celui d'été, celui d'hiver, une vraie merveille.
J’étais très excitée, car je voyais enfin l’occasion d’être utile. J’ai dit au père Constantin : « Et si nous proposions à des Français orthodoxes (ou simplement intéressés par cet exploit) de venir aider à la restauration, moyennant hébergement sur place ? Peut-être que cela réveillerait la conscience des autorités.
- Je crains qu’elles n’en aient aucune. Mais en effet, c’est une idée, il faut en parler auparavant à l’évêque. »
Il faut assécher et consolider l’église. Il faudrait restaurer l’iconostase restante telle qu’elle est. Il lui manque ses colonnades, mais il en reste un exemplaire, qui peut servir de modèle aux autres. Les sols datent du XIX° siècle et mieux vaut les conserver en l’état que les remplacer par du marbre poli à la gomme. La question se pose dans l’église supérieure, dite d’été. Car le sol du XIX° a été posé sur le sol d’origine, que l’on voit dépasser, des carreaux du XVI°. Seulement nous ne savons pas dans quel état est le sol du XVI° dessous…
La petite église d’hiver, voûtée, aurait besoin de fresques, mais les services d’un fresquiste sont au dessus des moyens de la paroisse. L’iconostase y est aussi de taille réduite, à la limite, une fois finis mes livres, je pourrais m’y atteler, gratuitement. Celle du haut est beaucoup plus grande, c’est une œuvre de longue haleine.
Il reste deux ou trois éléments en bois d’époque, un très beau lutrin et un tombeau du Christ. Je rêverais de faire de cette église un témoignage de beauté et de simplicité, de respect des données architecturales, de l’esprit du XVI° siècle qui l’a vue naître.
Le père Constantin ne l’avait lui-même pas encore vue, nous semblons avoir les mêmes conceptions de la restauration idéale.
Le dernier prêtre a été assassiné et canonisé depuis, il s'appelait également Constantin. Sa petite-fille est venue dernièrement en visite.
Donc, si l’évêque est d’accord, orthodoxes de bonne volonté, venez à Pereslavl  Zalesski faire œuvre utile !
Je n’avais pas d’appareil avec moi pour faire des photos… La voici sur une ancienne photo de Pereslavl.

Et ici, sur une photo de l'année dernière:



mardi 28 août 2018

Que votre ange gardien vous accompagne...


Voilà, j’ai raccompagné Henri et Patricia à l’aéroport de Domodiedovo. Nous sommes partis tôt et nous avons bien fait, il y avait des bouchons. Au retour, c’était pire, et après les bouchons, j’ai eu un festival de chauffards. Il y a longtemps que je n’en avais pas vu de si nombreux, de si grossiers et de si dangereux. En Russie, je n’ai jamais peur, sauf sur la route, que je sois en voiture ou à pied.
En chemin, Henri m'a demandé: "Comment disent les Russes, déjà, pour souhaiter bonne route?
- Ангела хранителя в пути. Que votre ange gardien vous accompagne."
Je n’ai pu aller à l’office de la Dormition, mais nous avons assisté hier aux vigiles dans la cathédrale du monastère Goretski. Le moine du grand schème n’était plus là, m’est avis qu’il avait du venir de la Trinité saint Serge avec le père Tikhon.
La cathédrale, pourtant « muséifiée », n’est pas en bon état. Elle ne me plaît absolument pas, on dirait une salle de bal rococo, avec des stucs et une iconostase boursouflée, grouillante de personnages joufflus et pâmés. En réalité, entre la fin du XVI° siècle et le XVIII°, il ne s’est écoulé qu’une centaine d’années, qui ont suffi à faire passer la Russie des icônes transparentes, ferventes et pleines de sens à des peintures académiques maniérées qui ne veulent plus rien dire, d’une décoration débordante de fantaisie et d’originalité à la copie nouille du baroque européen, aux antiquailleries gréco-latines interprétées qui n’avaient aucun lien avec le passé russe. Du chant pur et profond, naturel, apparenté au byzantin, aux fanfreluches musicales italianisantes qu’on entend encore aujourd’hui dans la plupart des paroisses. Comme on s’est acharné radicalement sur cette culture unique… Les premiers Romanov, toqués d’occident, ont, après la réintégration du territoire de ce qu’on appelle aujourd’hui l’Ukraine, importé un clergé catholicisant, plein de mépris pour la Russie. Le peintre Sacha qui me l’a expliqué, m’a dit qu’il comprenait les vieux-croyants. Moi aussi, de plus en plus.
Quand je pense que c'est l'église de Kondologa qu'a brûlée le sataniste... Il ne s'est vraiment pas trompé de cible, ce petit salaud.
Néanmoins, nous en avons discuté ensuite avec Henri, l’office nous a beaucoup touchés. Parce que tous les gens présents semblaient bons, fervents et chaleureux.  Nous avons ensuite fait le tour du monastère. Quand j’ai découvert Pereslavl, il y a presque vingt ans, j’allais souvent dessiner au pied de ses murailles. J’avais peint tout un ensemble de petites isbas, surmontées par les coupoles bleues de l’église de la Transfiguration, et celle du monastère saint Daniel. J’avais peint l’isba bleue, toute bleue, y compris le toit, mais pas de ce bleu plastique qui défigure tout, d’un bleu tendre et vivant, nuancé. Sur sa palissade à claire-voie s’appuyait un arbuste qui avait l’air d’un ours fatigué, et une chèvre se reposait au premier plan. Et dans la même perspective de jolies maisons traditionnelles, j’avais fait un pastel  hivernal, avec du linge suspendu sur une corde. Puis, entre le monastère et le lac, j’avais peint aussi une multitude de toits que le soir rendait bleu foncé. Tout cela a complètement disparu. L’isba d’azur, son arbuste, l’isba rose et verte et les toits indigos. Maintenant, nous n’avons plus que des toits hétéroclites et criards, de grosses bâtisses sans style et sans goût, il n’y a plus que peut être trois maisons traditionnelles dans le périmètre du monastère, naturellement, plus aucune chèvre, et le seul peintre visible avait gagné la partie des remparts d’où l’on voit seulement le lac : qui aurait encore l’idée de peindre ces baraques qui évoquent, comme me le disait un ami du père Valentin, une accumulation de mausolées ?

Les mausolées...
A la place de la maison bleue, de son arbuste...

les toits bleus
 


Je mets ici les photos qu'Henri a faites de mon environnement quotidien! J'en ajouterai sans doute d'autres...

Rom

Avec Rosie

au jardin

Mémé confiture...

Rosie

Henri et Georgette

dimanche 26 août 2018

Henri et Patricia en Russie 3


J’ai emmené mes invités voir la croix miraculeuse de Godenovo, dans son refuge de l’époque soviétique, une église de village très jolie, mais le village semble avoir disparu, et l’on projette, à côté de l’église, une basilique grandiose, la basilique sainte Sophie bis, de style grec byzantin, qui va écraser tout cela, et dont je ne vois pas l’utilité, quand tant de merveilles russes  qui tombent en ruine ont besoin de restauration.
Le dimanche matin, nous sommes allés au monastère saint Nicétas, car on considère l’higoumène comme un starets, et je voulais voir. Mes derniers ouvriers m’avaient dit que c’était une vraie cour des miracles, c’est un peu ça, on y voit des pauvres hères, des vagabonds hagards et même les moines ont quelque chose de clochardisé. La façon dont l’higoumène (je pense que c’était lui) dit la liturgie est étonnante. On dirait une longue plainte ininterrompue, et je n’ai rien compris. Mais ce monastère qui ne construit pas de basiliques grandioses donne asile matériel et spirituel à beaucoup d’âmes en peine et restaure toutes les églises paysannes qu’il peut.
Ensuite, sur les conseils de Yelena Vassilieva, nous sommes allés au monastère Goritsky, où elle nous avait recommandé une exposition d’icônes et de bois sculptés. Les deux expositions étaient magnifiques. Toutes les icônes proviennent des églises et monastères locaux, mais n’ont pas été laissées sur place. Je voyais l’évidente différence avec la plupart des icônes « traditionnelles » faites aujourd’hui : liberté et spontanéité du trait, transparence, fraîcheur. Seuls Ouspenski et le père Grégoire, ou encore la moniale Juliana, me semblent avoir retrouvé en eux la source qui permet de créer aujourd’hui de telles choses.
Pour ce qui est des sculptures, même celles qui ne sont plus iconographiques gardent une simplicité, une fraîcheur, une expressivité qui les sauvent.
Les gardiennes du musée étaient très attentives à ce que nous vîmes toutes choses, et l’une d’elle m’a poursuivie pour me ramener en arrière : je n’avais pas lu les notes explicatives, je n’avais pas photographié le cadre où l’on voyait Chaliapine avec son chien, qu’il avait dû abandonner derrière lui quand il est parti en exil, et qui continuait à l’attendre, un chien si intelligent, d’ailleurs, tous les chiens le sont, et si fidèles… En dehors des souvenirs de Chaliapine, le musée est bourré de tableaux remarquables, qu’il me faudra revenir voir, car je ne pouvais plus enregistrer de visions ni d’informations.
Le monastère Goritski est le musée de Pereslavl, le seul monastère épargné par le pouvoir soviétique qui l’amuséifié comme il se doit. Paradoxalement, ce n’est pas le plus ancien.  Au milieu de sa cour, il y a un étang et un bois sauvage, ce que je trouve infiniment agréable. Malheureusement, les monastères rendus au culte se croient obligés d’aligner les petits massifs de fleurs et d’arbustes en bon ordre, comme de petits soldats à la parade ou des chiffres dans les colonnes d’un comptable. Et là, aux abords de ce bois, je tombe sur une brave dame, en compagnie d’un vieux moine du grand schème et d’un autre moine, et elle m’ouvre les bras : il s’agissait de la vendeuse d’un magasin de la galerie marchande du supermarché Magnit, avec qui je converse de temps en temps depuis qu’elle m’a aidée à retrouver mon portefeuille. Le père Tikhon, dont elle m’avait parlé, fait des baumes pour les douleurs articulaires, et m’a tendu une fiole de parfum dont il me faisait cadeau. Apprenant que nous étions tous trois orthodoxes, le moine du grand schème, le père Eugène, nous fait part de sa joie et, prenant la fiole d’huile parfumée, me trace avec sollicitude des croix sur les tempes. Il rayonne de bonté, il me fait fondre sur place : «J’ai connu des orthodoxes français, me dit-il. Il se passe beaucoup de choses, chez vous, et vous avez même eu une grande sainte, Maria Skobtosva… »
Le père Tikhon nous dit qu’il va prier pour la France. «Elle en a bien besoin, répondons-nous.
- Le principal est qu’il s’y trouve des gens comme vous, et qu’ils y fassent leur salut. »
Je m’étonne : «Je pensais que le monastère était exclusivement un musée…
- Non, non, notre mère Euphrosyne en a partiellement repris l’usage, vous devez voir cela, venez avec nous… »
Nous voici entraînés par ce chaleureux mouvement écclésiastique vers une église à l’écart, bordée des fameux petits massifs. Le père Eugène ne me lâche pas le bras, j’ai l’impression de flotter dans une sorte de douce, chaude, et allègre nuée. Il est grand et tout maigre, avec des yeux candides. La mère Euphrosyne nous accueille pareillement, comme des enfants chéris, en nous prenant les mains, en nous enveloppant d’un amour maternel. Et l’on nous montre les trésors de la petite église reconquise : reliques de saint Nicolas, de la grande duchesse Elizabeth, pantoufle de saint Spiridon, les icônes qui exsudent du myrrhon, celle qui a miraculeusement survécu à l’incendie d’un monastère serbe… « Elle a obtenu tout cela par ses prières pleines de larmes… » me dit le père Eugène. Et nous voici conviés à l’agrypnie de la Dormition le lendemain au même endroit, mais dans la cathédrale, avec la présence de l’évêque…
Nous sommes sortis de là un peu abasourdis. Je regrettais qu’Henri et sa femme n’eussent pas eu de contacts directs avec des moines ou prêtres locaux, et ils nous sont tombés dessus là où nous ne les attendions pas, avec la douceur et la légèreté de la colombe de l’Esprit !

Le choc de ma visite, cette sublime transfiguration, pleine de mouvement, d'inspiration, avec ces bleus absorbants, captivants.

galerie de "Christ en prison".


La Cène

Ce prophète semble sorti d'un livre de Dostoïevski ou de Leskov. Ou de l'assemblée des fidèles du monastère saint Nicétas...


L'église des Quarante Martyrs de Sébaste vue du rempart

L'étang au milieu du monastère

Chaliapine et son chien
photo Henri