Nous avons déjà passé le solstice depuis un mois, c’est-à-dire que nous avons gagné une heure de jour en plus. Pour la première fois depuis son opération, j’ai emmené Rita au café, après l’avoir lavée, car je ne pouvais plus reculer ce moment, elle était sale dégoûtante. Vitalina lui a donné des morceaux de fromage. Elle était très contente, gourmande et hargneuse, l’oeil vif, je me prends à espérer qu’elle va vivre encore quelques belles années. Vitalina avait enlevé toutes les décos de Noël, c’est vrai que lorsque on a passé la Théophanie, et alors que l’hiver bat son plein, qu’il est généralement à son plus froid, on est déjà orienté vers le printemps. A l’horizon orthodoxe, la maslenitsa, les quarante Martyrs, le grand carême. En sortant du café, je suis tombée sur Michael l’Anglais qui vient d’avoir son permis de séjour, je l’ai chaleureusement félicité. Le voilà tranquille, citoyen de Pereslavl jusqu’à la fin de sa vie. Installé dans notre petite arche glaciale et conviviale, entre le lac et les monastères...
Il y a longtemps que je n’avais vu un si bel hiver, sans verglas, sans froid excessif, sans dégel, avec une neige élastique, légère. Je marche sur un tapis crissant, dans un silence surnaturel, sous un ciel mat et presque blanc. Et de temps en temps, un soupir glacé fait tinter les herbes sèches. Pour la première fois, ce matin, j’ai entendu chanter un oiseau. Un seul.
Je me promène avec Nini, et fait des rencontres, des voisins que je ne connaissais pas, un couple de retraités, et puis un vieux bonhomme dont la petite maison me plaît beaucoup par sa situation et son jardin. Il m'a dit qu'il était sculpteur sur bois et avait fait les iconostases de l'église du signe où je vais quelquefois.Nini fait plaisir à voir, toute heureuse de gambader devant moi dans une neige moelleuse et immaculée, mais elle n’est pas très frisée des hémisphères, comme aurait dit Dupont, le père de ma soeur. C’est Rantanplette. Il vaut peut-être mieux qu’il en soit ainsi. Je m’attacherai moins. Je commence à ne plus avoir trop de forces pour les souffrances morales. Je n’ai pas à redouter de la perdre en route ou de la voir partir Dieu sait où : elle reste collée à moi. Beaucoup trop.
Tout est si calme et si
normal, ici, nous y sommes si bien, qu’on en oublierait presque les horreurs de
la guerre, le cirque politique international, le cynisme et la honte, la bêtise
et l’infâmie. Vitalina craint que l’on
nous installe une tyrannie comparable à celle de l’Europe, avec les normes et
les persécutions fiscales, administratives et bancaires, c’est potentiellement
possible et elle en observe les premiers signes. Pour l’instant, je ne le ressens pas, mais je ne suis plus dans le
monde du travail. J'ai vu qu'après Anna Novikova, bouc émissaire de leur russophobie ignoble, les gnomes de la caste emprisonnaient des amies à elle, et même son mari, laissant leurs enfants à la merci de n'importe quoi et d'abord d'eux-mêmes. Cela me rappelle furieusement le sort des familles "d'ennemis du peuple" sous la Russie bolchevique et stalinienne tellement stigmatisée par ces hypocrites.
Dany me parle de
l’IA et de tout le mal qu’elle va nous faire, des usines chinoises qui tournent
sans un seul être humain, de la fracture anthropologique, des lendemains de
science-fiction, et je ne peux pas dire que l’idée me convienne, mais je ne
sais pourquoi, je suis persuadée que tout cela n’aura pas lieu, ou alors de
façon éphémère, parce que tout ce qui est monstrueux et contraire aux lois de
la vie est voué à la disparition. Mon âme reste ancrée dans la permanence
paysanne et chrétienne de la Tradition, et même, au-delà, dans une continuité
préhistorique avec le Vivant. Et tout ce qui tombe de cet arbre de la Vie
auquel je suis greffée me paraît mort et sans intérêt. Si l’on faisait
disparaître la Vie, ce serait très grave, mais est-ce possible ? Dany me
parle des eaux et des sols contaminés par le plastique, et c’est horrifiant.
Mais Tchernobyl est à présent un laboratoire de la résistance vitale aux
désastres technologiques. Les espèces animales y prospèrent comme jamais et
comme nulle part ailleurs, et de mystérieux champignons noirs dévorent les
radiations. Alors je fais confiance à Dieu ou à la Vie, c'est la même chose. Ce qui m'effraie, c'est ce que nous sommes et serons contraints de subir, cet asservissement, cet avilissement, cette mutilation des âmes qui leur interdit toute transcendance, la liquidation de nos cultures, de la véritable diversité des peuples, chacun d'entre eux étant à mes yeux une entité particulière, une inflorescence originale du même arbre. Le mensonge déchaîné, l'ignominie, la laideur, la cruauté qui va si souvent de pair avec la bêtise. J'ai vu au café une femme qui a passé vingt ans en France, mais qui a décidé de revenir dans son pays. Elle me dit qu'ici, la disparition du patrimoine, saccagé par des gens qui n'ont pas appris à le respecter et n'ont aucune espèce de goût la traumatise autant que moi, et qu'elle ne se doutait pas, en exil, de l'ampleur des ravages commis. D'un autre côté, elle a constaté comme moi qu'en France, tout ce qui n'était pas interdit était obligatoire, et aussi qu'avec une bonne partie des gens, plus aucune communication n'était possible. Ils ne voient pas que leurs libertés leur sont confisquées, parce que pour eux, la liberté s'assimile presque exclusivement à la licence sexuelle, et de ce côté-là, les dérives les plus dégoûtantes et les plus sinistres leurs paraissent défendables au nom de la tolérance. Je suis de mon côté révulsée par la loi sur l'euthanasie, et je vois que beaucoup de gens la soutiennent, au nom de la "dignité" et du choix personnel. C'est-à-dire qu'ils conservent dans les autorités, les individus qui les gouvernent si mal et se sont depuis longtemps vendus aux pires mafias, une confiance touchante. Et pas seulement les autorités, mais une bonne partie du corps médical, comme on l'a vu avec l'épisode covid. Ils vont remettre leur fin de vie et celle de leurs proches à n'importe qui. Le docteur Jean-Louis Touraine explique sans complexes que cette loi, pour l'instant encore limitée, pourra être élargie à d'autres catégories de population, mais qu'il faut d'abord mettre le pied dans la porte, pour habituer l'opinion en douceur. On verra alors, in fine, si les victimes "mourront dans la dignité" ou seront hypocritement supprimées pour toutes sortes de raisons qui n'auront rien d'honorable, sans que leurs proches puissent s'y opposer, et en contraignant les médecins à commettre de véritables éxécutions.
A propos de l'IA, un post me signale que la vidéo d'Emmanuel Todd dont j'ai parlé dans ma chronique précédente en était le pur produit, ce qui n'est pas étonnant, en fin de compte, ce qui était surprenant c'est qu'il eût tenu de tels propos. Comme quoi, il faut s'habituer à cette nouvelle situation. En ce qui concerne le "Noël orthodoxe à Moscou", j'ai tout de suite vu que c'était un fake de l'IA, mais pas pour Emmanuel Todd.


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire