Partir en France dire adieu, à l’ombre de Mars, je l’ai fait encore une fois, en catimini. Apprenant que je devais rendre visite à ma cousine, près de Terrasson, mon père Valentin m’avait confié, dans une petite boîte d’écorce de bouleau tressée, une relique de saint Luc de Crimée, évêque et prix Staline de chirurgie, à l’intention du père Elie, archimandrite du monastère de la Transfiguration. J’ai pris un avion tonitruant et bondé pour Istanboul, couru pour avoir la correspondance trop courte, et débouché au matin, épuisée, dans le grand soleil du midi, sous un ciel incroyablement bleu, un bleu dur et sonore où l’âme se cogne et rebondit comme un oiseau sur la façade vitrée d’une tour de Moscou city.
La dernière fois que j’avais vu Mano, il y
a plus de deux ans, nous nous étions tout dit. Pas grand-chose à ajouter. Juste
rester ensemble et parler de ceux qui ne sont plus mais nous occupent le cœur,
et de ceux qui sont encore.
Elle me dit qu’elle croit en la
transcendance, mais pas en l’immortalité de l’âme. Pourtant, dans les trois
jours qui ont suivi la mort d’Henry, elle l’a vu ouvrir la porte de sa chambre et
aussitôt disparaître.
Claire et Jean-Marc sont venus déjeûner,
puis leur fils Mathieu, avec sa compagne Alexandra et leur petit garçon.
Personne ne m’a parlé du dictateur Poutine, mais de l’état de la France, de la
tristesse et de l’inquiétude ambiantes. « Tu as bien fait de partir, me
dit Jean-Marc.
- Je veux que mon fils apprenne l’anglais
et s’en aille aux Etats-Unis » ajoute son fils.
Malgré la chaleur que je supporte assez
bien, car elle est sèche et la maison fraîche, mon organisme usé reconnaît son
milieu naturel, celui auquel l’ont adapté des générations d’ancêtres français.
Je pars ensuite à Montpellier, avec
Martine, chez Françoise qui vit désormais dans un appartement gai et lumineux,
avec un balcon plein de ciel, au dessus de la gare. Nous avons déjeuné avec Nicolas, sa femme
italienne Carola, et leurs deux
adorables enfants, Lila, qui ressemble tant à sa grand-mère, et Léo, un
petit garçon d’une surprenante beauté sauvage, avec des yeux bleu-verts
intenses. Et puis le chien Nika, une énorme bête blanche débonnaire, qui pose
sur les gosses un émouvant regard d’amour absolu.
Le soir venu, nous sommes restées entre
nous, et nous avons ri aux larmes en nous racontant des histoires de famille
que Françoise commentait avec son humour noir et ses ricanements sarcastiques.
Le lendemain, comme Françoise s’endort à
l’aube et se réveille à midi, nous sommes parties, avec Martine, à la recherche
du bar de Nicolas, « Au loup », place du Marché aux Fleurs, par les
ruelles de cette ville ancienne et noble, hantées par une foule diverse,
cosmopolite et débraillée, avec des trottinettes et des vélos qui passaient de
tous les côtés, et j’ai pensé à une réflexion de Dany :« Tu imagines mon
père, Ventura ou Gabin sur des trottinettes ? »
Nous avons reconnu le bar de Nico de loin, à son chien blanc, allongé sur la terrasse. Nico nous a offert un croissant et un café et nous a parlé, comme Jean-Marc et son fils, des persécutions administratives et fiscales qui lui pourrissent la vie, et de son intention de voter, comme eux, le Pen, ce qui, à mon avis, ne changera pas grand-chose au problème.
A la gare de Toulouse, où je fais le lendemain une correspondance pour Brives, les mendiants sont
à l’affût, comme à Montpellier. On n’en voit plus autant en Russie, sauf aux
portes des églises, et ils sont moins insistants. Je venais de lire sur
Facebook les reproches d’un Moldave aux Français qui n’apprécient pas leur
chance d’être dans un pays si merveilleux, si libre, si social et si organisé.
Si organisé que tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire et qu’on est
poursuivi partout par des injonctions orales, écrites ou visuelles, comme si
nous étions tous des imbéciles incapables de se repérer sans instructions
comminatoires et infantilisantes, ni parcours fléchés. A l’entrée de
l’autoroute, je me suis étonnée de voir des rangées de voitures de chantier
pliées. « C’est pour rappeler aux gens de les respecter et de diminuer leur
vitesse, » m’explique-t-elle. Culpabilisation et infantilisation.
Références incessantes au terrorisme, comme si nous étions en état de siège.
Je regarde défiler des paysages
méditerranéens cruellement desséchés, des pins, des cyprès. Dieu que j’aime ces
arbres tortueux, exubérants, sculpturaux, toutes ces nobles maisons de pierre,
si anciennes, si harmonieuses, si organiquement inscrites dans leur
environnement. Et pourtant, je me sens dépaysée dans un décor qui a bercé mon
enfance et qui recule derrière un contexte social devenu étranger, une
population devenue étrangère. Même les Français de souche semblent devenus
étrangers chez eux.
A Brives-la-Gaillarde, sur le quai, le
père Elie nous attendait, saint Luc de Crimée et moi. Pas question de lui
refiler la relique comme un vulgaire colis. Saint Luc et celle qui l’avaient
convoyé devaient être reçus dignement.
J’ai appelé Anne, pour lui dire que j’arriverais plus tard que prévu, et
le père Elie m’a emmenée dans son monastère. En chemin, il m'enjoint de marcher avec la
relique dans mes mains pour aller la remettre à ceux qui l’attendent. Et en
effet, elle était très attendue. Je suis sortie de la voiture au son des
cloches sonnant à toute volée, et j’ai vu de chaque côté du portail, des
moniales avec des encensoirs d’argent, et au milieu, un monsieur ému qui tenait
un plateau de cuivre recouvert d’un napperon de dentelle, sur lequel j’ai
déposé le don précieux, puis les moniales, les fidèles, le père Elie et moi-même
sommes allés en procession installer la relique sur un lutrin, et nous l’avons
tous vénérée, tandis que résonnaient sous les voûtes de l’église des chants
byzantins. C’était si inattendu, si bouleversant, dans ce coin de France encore
intact, l'irruption de ce moment sacré dans ce monastère, au milieu de mes
péregrinations familiales parmi les chers mécréants de mon entourage, que
bouleversée et la larme à l’œil, j’ai pensé : « Merci mon Dieu, me
voici en Orthodoxie ! » Je comprenais soudain toute la portée de
l’événement. Sur le fond de mes retrouvailles et de mes adieux, de nos
fou-rires de cousines, de nos détresses familiales et de nos séparations
imminentes, j’étais tout-à-coup en un lieu qui réunissait la Russie et la
France, qui me rappelait Solan et aussi tout ce qui m’avait poussée à partir.
Je suis ce trait d’union, cette messagère que les fidèles regardent avec
attendrissement, je réponds aux questions bienveillantes, au cours du petit
goûter qui a suivi dans le réfectoire. Je suis venue avec saint Luc,
particulièrement vénéré à Pereslavl, où il a vécu et travaillé, où il a un
musée, où le futur hôpital orthodoxe porte son nom, du père Valentin au père
Elie nouer ce lien ténu entre nous, par-dessus l’abîme de folie, de méchanceté,
de fourberie et de calomnies que les démons tentent de creuser entre nous.
En chemin vers le village où vit Anne, le
père Elie me confie qu’il rêve à présent d’obtenir une relique de saint
Thédodore de Tomsk, qui était probablement le tsar Alexandre I. On dit qu'il avait fui
secrètement le monde pour devenir un starets vénéré, le père Elie le croit, le
père Valentin aussi, et le tsar Alexandre III le croyait également. C’est une
incitation à revenir, ce que je ne pensais pas faire se sitôt, mais tout est entre les
mains de Dieu.
Anne s’est retirée avec Bruno dans une
vieille maison aménagée, pleine d’objets poétiques, dont certains viennent de
l’Armençon, d’autres de l’avenue de Lamballe, de notre jeunesse. Elle est
plutôt survivaliste, et cultive arbres fruitiers et légumes à flanc de
coteau : « J’ai toujours su que j’étais faite pour vivre à la
campagne, et personne ne me croyait. Je regrette simplement de n’avoir pas
suivi mon instinct et de ne pas être partie plus tôt ». Je partage
entièrement son impression. Et l’endroit qu’elle a trouvé m’apparaît comme un
paradis oublié, dans l’étrange enfer qu’on semble vouloir faire de la France.
« J’ai l’impression d’être un hobbit à l’ombre de Mordor, » me
dit-elle. Pour accentuer ce fait, elle a mis son ilôt de beauté sereine sous la
garde d’un chien analogue à celui de Nico, à Montpellier, un grand berger
suisse blanc digne et émouvant, qui se déplace dans le jardin avec grâce,
surveille ses deux humains avec dévouement, en les couvant d’un regard tendre,
une espèce d’ange gardien à quatre pattes, une créature féerique.
Réunis dans la gloriette autour d’un thé, nous contemplons d’un côté la maison, avec son toit de petites tuiles rouillées, de l’autre le village et son église désaffectée qont le clocher sonne pourtant encore. Le ciel n’est plus si bleu, ni la lumière si violente, c’est déjà le début du Limousin, et comme à Pereslavl, l’azur laisse passer des nuages, éblouissants et légers. Le vent doux et frais dissipe la chaleur qui m’escortait jusqu’alors. En face de nous s’étend un doux paysage de collines et de bosquets que les malfaiteurs au pouvoir voulaient saccager pour y installer des panneaux photovoltaïques, l’œil de Sauron ne se ferme jamais. Mais le maire s’y est opposé, grâce à Dieu. Je ne me lasse pas de ce que je vois, les mouvements liquides et scintillants du bouleau, le passage sur les prés de grandes ombres, les illuminations subites d’un groupe d’arbres, ou d’une poignée de fleurs, et le chien blanc couché au milieu de cette tapisserie médiévale.
Nous discutons, partageons des souvenirs et des fou-rires. Bruno commence à m’interroger sur ma religion, il est tout-à-fait aussi incroyant que Francoise, qui lorsqu'elle aborde ce thème, semble me faire passer un interrogatoire de police. Il me donne les arguments d’Ivan Karamazov sur la souffrance des enfants. Je lui réponds que Dieu n’est pas un chef d’armée, de bureau, de ministère, qui prend des décisions et à qui on peut reprocher une mauvaise gestion des affaires, que tout cela est infiniment mystérieux et au-delà de notre compréhension, mais ce n’est pas quelque chose qui entre dans les cases d’un esprit français. Dieu est la Source, l’Origine, le souffle qui insuffle toutes choses. Qu’il soit amour, je n’en doute pas, pour l’avoir experimenté, et choisir l’amour et le bien guérit le monde, comme l’exprime Dostoievski, dans ce même roman des Frères Karamazov. Incriminer Dieu pour le mal que nous commettons généralement, c’est en réalité prendre le parti du principe de négation, de nuisance et de mort qui nous détruit. Il devrait intervenir, me dit-on. Mais son intervention systématique détruirait la liberté humaine, et cela est traité dans la légende du grand inquisiteur, de toujours le même grand roman qui m’avait convertie autrefois à l’orthodoxie. Dieu deviendrait un dictateur, chargé de réprimer, protéger, châtier. Un dictateur, c’est un homme et non un Dieu, même si ses partisans le déifient. Dieu est complètement au-delà de ces catégories et conceptions sociales, même si son Fils s’est incarné… Il est et Il aime, d'ailleurs saint Porphyre disait que pour être chrétien, il faut être un peu poète. Il a besoin de notre collaboration pour agir sur sa Création et il souffre et exulte avec elle… De sorte que je souffre et exulte avec Lui, et avec ses créatures profanées et maltraitées.
De retour à Montpellier, chez Françoise,
je me suis promenée avec elle dans la ville, autour de la cathédrale et de la
fac de médecine. Que tout cela était beau, et qui cela concerne-t-il encore ?
Slobodan évoquait dans son dernier briefing la beauté de l’Europe, l’incroyable
diversité de ses paysages et de ses architectures, et le lien perdu avec l’esprit
qui avait produit tout cela au fil des siècles. Et c’était exactement ce que je
ressentais. Une population locale qui a
perdu le lien. Une population importée qui ne l’a jamais eu. Plus personne n'est d'ici. Les Français wokisés aux prénoms étrangers ramassés dans les séries ne savent plus ce que signifie la nature qu'on détruit, les églises qui brûlent.
Dans un café, nous avons bu de délicieux
cocktails de fruits. « Les filles sont belles, ici, me dit Françoise.
- Elles sont jeunes.
- Tiens ? C’est exactement ce que me
disait Daniel. »
De me trouver, avec cette cousine que je
connais depuis sa naissance, dans le rôle des deux grands-mères commentant le
passage de la jeunesse dans la rue adjacente m’a soudain donné le vertige.
Après Montpellier, je suis allée rendre
visite à Nicolas et Anne, dans leur maison de village près d’Uzès. Il était
question pour moi d’aller à Solan, mais Dieu en décida autrement, car une
cousine malade et âgée qui m’adore ne pouvait nous consacrer que le lendemain,
avant son entrée à l’hôpital, et ma sœur est venue me chercher pour m’emmener à
Annonay. Je dis que Dieu en avait décidé autrement car il valait sans doute
mieux pour moi rester sur l’impression du père Elie et de la réception de saint
Luc de Crimée à son monastère. L’esprit de Solan y était, celui que j'ai connu. Il y restera tant que le père Elie sera de ce monde. "Portez à la Russie notre amour pour elle, " m'a-t-il dit en me quittant.
Lioudmila, lectrice de mon blog, m’avait
avertie que la vasque qui décorait la tombe de mon père et s’y trouvait sans
doute depuis le XIX eme siècle, avait été volée. Je voulais laisser un signe de
mon passage, pour qu’on vît que la tombe n’était pas abandonnée. Je déteste les
fleurs artificielles, mais j’en achetai néanmoins, juste pour marquer le
territoire. Arrivée sur place, j’ai vu avec émotion et reconnaissance que
cette Russe que je n’ai encore jamais rencontrée avait remplacé la vasque par
une jardinière plantée de bégonias…
Devant celle de papi, de mamie, de mes
tantes et d’Henry, on avait déposé une kalanchoe qui luttait pour survivre. On
avait suspendu un chapelet à une aspérité, et déposé un galet en forme de cœur.
Qui nous a laissé ces signes, et à qui étaient-ils offerts ?
En arrivant chez Dany et Michel, j’ai d’abord
aperçu, dans le sous-bois, un merveilleux tapis de cyclamens sauvages, tendres
et translucides comme des papillons prêts à s’élever dans le ciel. Je les adore
et n’en avais pas vu depuis des années. Dany est malade, Michel presque
aveugle, ils se tenaient, fragiles, près du portail, dans un rayon de soleil qui les décolorait..
Au retour, je suis allée me baigner dans
la petite piscine de Martine, sous un ciel d’un bleu uniforme et hurlant. Puis
je suis restée sur un transat, dans le fil d’un vent fort et tiède, pour me
sentir vivre.
Le surlendemain, nous avons reçu les Fargier,
enfin ceux qu’ils nous restent, ceux de ma génération. Le mistral devenait
violent mais pas froid, comme s’il n’avait pu se rafraichir nulle part dans la France
surchauffée et dévastée par la sècheresse et les incendies. Nous déjeunions dehors, vieille tradition qui me
ramenait des décennies en arrière, sauf que nous avons enterré il y a quinze
ans ceux que nous remplaçons aujourd’hui, les prochains sur les listes des
tombes. Agnès suit mon blog assidument et lui fait de la pub. Je lui ai offert Album
de famille, où elle figure en bonne place… Dans le même ordre d’idée, j’ai
aussi rendu visite à ma vieille camarade de classe Marie-Jeanne, pour constater
que lorsqu’on a de vraies affinités avec les gens, on les conserve par delà des
décennies de vies séparées et différentes… Un côté pas dans les clous,
foncièrement indépendant et solitaire, une espèce de recul, de tristesse
ironique. Je découvre en discutant avec
elle que nombre de mes maux sont juste le fait de l’âge. « Il faut vivre
le moment présent, me dit Marie-Jeanne. On se lève, il fait beau :
toujours ça de pris ».
Ma sœur m’a déposée pour faire des courses
au centre commercial le plus proche, qu’y a-t-il de plus sinistre qu’un centre
commercial ? C’est un labyrinthe de cubes où l’on erre sans autre contact
que les vendeuses ou les caissières, quand elles ne sont pas remplacées par des
caisses automatiques. Alors que chaque commerçant d’autrefois était presque de
la famille, que sa boutique côtoyait cafés et salons de thé, squares pleins d’enfants,
commères au seuil de chez elles, promeneurs sur les trottoirs et amoureux sur
les bancs publics.
Les achats terminés, j’ai suivi pour
rentrer la rue qui borde l’ancienne nationale 7 ; celle qu’il fallait
prendre, qu’on allât à Rome ou à Sète.
Et c’était le même mistral sous le même ciel bleu et sous la même
lumière qu’au temps des bicyclettes, des papillons et des reinettes, depuis
longtemps éliminés par le DDT dans les années soixante…
La veille de mon départ, je prends un dernier bain dans la piscine de Martine, malgré le mistral de plus en plus déchaîné, mais j’aime le vent, le mistral me manque, je suis heureuse de l’avoir rencontré, lui aussi, au cours de ce pèlerinage aux sources. Le ciel est d’un bleu cru, impossible, opaque, la lumière si vive que j’en suis étourdie. J’ai grandi avec cet azur, avec cette lumière, avec ces violents remous de l’air sur des arbres hargneux, noueux, véhéments, aux rugissements de poissonnières…
Puis je revois les Belges, Anne
et Nicolas. La dernière fois, nous nous étions rencontrés dans un ravissant
petit salon de thé désuet, avec une cour intérieure et une décoration raffinée.
Mais le voilà fermé, et nous nous retrouvons à la terrasse d’un troquet
déprimant, à essayer de discuter une dernière fois des considérations très
profondes d’un ami, Michel Romero, sur l’orthodoxie et l’IA, considérations
complémentaires des travaux et des vidéos du défunt père Boboc sur le transhumanisme.
Derrière les vitres de l’aéroport, c’est la Provence, la France, le milieu naturel que mon organisme reconnaissait comme sien, et où j’ai laissé ma soeur, mes cousines, ma tante Mano, sans savoir si je les reverrai un jour, et j’attends l’embarquement la larme à l’œil, cette étrange et épuisante course d’un avion à l’autre vers Moscou où j’arrive à l’aube, exténuée. Le taxi m’amène chez le père Valentin, et là, il se passe quelque chose de curieux, je me sens en famille, presque autant qu'en France parmi les miens. C’est ma famille russe... Et me retrouver à Moscou, puis sur la route de Pereslavl, me paraît tout naturel. Tout est très différent de mon pays natal, où je retrouvais des impressions de mon enfance, de ma jeunesse, mais dans un contexte qui ne leur correspondait plus. Cependant, et c'est peut-être la première fois que, malgré tout mon amour pour la Russie, je peux vraiment le dire, je sentais combien tout m'était devenu familier et intrinsèque, ces rues chaotiques de Moscou, pourtant tellement saccagées par le communisme, le post-communisme et Sobianine, cette route de Iaroslavl, que je connais par coeur, avec ces arbres nordiques et dorés sous un ciel de nacre, Pereslavl et ses maisons défigurées, ses coupoles et ses nuages, le café français où Gilles m'avait ramené Rita, et ma maison bleue, jonchée de feuilles d'or et de grenat. J'ai poussé ici des racines. Je suis ici chez moi... Le vent de l'apocalypse nous pousse ici et là. Anne l'attend dans la Dordogne, et moi à Pereslavl.
Souvenirs
Au milieu de la nuit, ou déjà vers sa fin,
J’entends le sang qui bat au fracas plat des heures,
Dans la maison figée qu’au début du matin,
Je quitterai malade, avant qu’elle ne se meure.
Le vieux silence y règne, au dessous du ciel dur,
Dans les frais souvenirs, étendu, fatigué,
Comme un chat réfugié à l’ombre de ces murs,
Que le temps nous éboule, indifférent, pressé.
Tu plies nos chers défunts dans ta voix monotone,
Dans la dentelle lasse et blanche de ces jours
Qui meuvent dans nos cœurs les ors de trop d’automnes,
Les feuilles disparues des anciennes amours.
Les sourires d’enfants avec les chants nuptiaux,
Et les deuils précoces, et les espoirs trahis,
Les ancêtres lointains et leurs muets tombeaux,
Nos départs espacés, nos destins désunis.


