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vendredi 9 octobre 2026

Sens




Voici l'été indien, un temps venteux d'une merveilleuse douceur. Je suis allée dans le marécage, sur la berge escarpée, regarder le lac d'un bleu profond, avec de sourds reflets verts, et la foule des arbres, drapés pour s'endormir dans de chatoyants linceuls de brocart, et l'écume des verges d'or fanées qui moussait à leur pied, les nuages intermittents, légers, distraits, égayés dans un azur transparent. J'ai fait un croquis, dans les remous de l'air tiède, et puis je suis redescendue contre les rayons du soleil déclinant qui me giclaient dessus, et quand je regardais sous mes pas, la terre et l'herbe me paraissaient habitées par les nuances du ciel, comme s'il avait coulé sur nous et infiltrait soudain tout ce qui vivait. C'est bizarre, mais malgré ma vue qui s'abîme, il me semble voir des choses qui ne m'étaient pas perceptibles, surtout dans le domaine des teintes et des lumières.

Pour la vue, j'ai commencé un traitement. Ma chienne aussi, mais pour sa toux. La vétérinaire m'a dit que n'était ce problème, elle serait en pleine forme. Les médicaments devraient atténuer sa gêne. Si ça se trouve, je vais avoir une Rita d'une longévité exceptionnelle... Elle ne fait d'ailleurs pas du tout son âge. 

J'ai rencontré Katia, qui m'a parlé des fâcheuses tendances de la Russie à aller dans le sens de ce qui perdait l'Europe, bien que ce soit encore supportable ici. Les persécutions administratives, les impôts en hausse, les mesures absurdes. Souhaitons que nous n'en arrivions pas au même point, ce serait la fin de tout. Mais les dimensions du pays et le bordel inhérent à la mentalité locale nous épargnerons peut-être la société irrespirable qui s'installe en occident. Louis Fouché emploie justement ce mot: irrespirable. Au point de donner envie de s'enfuir, mais d'après lui, le globalisme est partout. Je dirais qu'ici, on respire encore pas mal. Je ne sais pas si cela va durer, mais pour l'instant, à mes yeux, c'est clair.

Je discutais hier avec mon filleul Antoine des révoltes dans les lycées et de mon impression que de tous côtés, les gens disaient n'importe quoi. En tant que prof', il m'a confirmé que les lycées étaient dans un état déplorable et que les revendications de départ étaient légitimes. Que cela soit récupéré politiquement, que le mouvement soit pourri par des provocations, ou par des racailles qui y trouvent l'occasion de mettre le boxon est un autre problème. N'empêche que, bien que je ne sois pas ce qu'on appelle de gauche, j'éprouve un grand malaise à voir des gens proclamer que le gosse de quatorze ans à la mâchoire brisée et bloquée pour des mois n'aura qu'à manger de la purée et que c'est bien fait pour lui, étant donné qu'il avait donné un coup de pied au gentil policier. Ou que celui qui a perdu une main, d'un côté, et à qui on a dû en greffer une de l'autre, pouvait s'estimer content d'être encore en vie. La méchanceté et la bêtise de tels commentaires sont confondantes. On pourrait penser que les gens feraient des rapprochements avec les mutilations révoltantes des gilets jaunes, avec les démonstrations de force contre les éleveurs, les soignants, avec le laxisme parallèle envers les émeutes de la racaille au moment des matchs, ou envers les pédocriminels. Non. Pas du tout. Je vois même des commentateurs que d'habitude j'aime bien,verser dans les condamnations sans appel et sans nuances de tous ces petits flemmards, de tous ces incultes, de tous ces fouteurs de merde. Et de les entendre répéter que de leur temps, c'était pire, que les classes étaient plus chargées, les conditions plus spartiates, et que pourtant on travaillait, me fait bien rigoler. Je détestais l'école et le lycée de toute mon âme, mais jamais je n'ai vu de locaux délabrés, sans chauffage, jamais d'élèves manquer de tables et de chaises, obligés de s'asseoir par terre pour travailler. Les cours étaient assurés, les profs manquants remplacés. Et surtout, à l'issue de tout cela, l'avenir n'était pas si bouché. On pouvait encore gagner sa vie dans la paysannerie, l'artisanat ou le petit commerce, cela n'allait pas durer bien longtemps, mais quand même, on en avait l'illusion. Le bac valait encore quelque chose; les diplômes ouvraient encore quelques portes, même s'il fallait montrer patte rouge pour les obtenir. Mais quand on parle de travail aux gosses d'aujourd'hui, on pense à quoi? Qu'est-ce qu'on leur propose? S'ils ont des yeux pour voir, ils ont enregistré comment on a traité les gilets jaunes, les soignants, les agriculteurs, les artisans, les restaurateurs et les commerçants, c'est-à-dire des gens qui travaillent dur du matin au soir pour gagner des clopinettes et être emmerdés et méprisés de toutes les manières. A mon avis, ils n'auront aucune envie d'épouser ce genre de professions, que l'Etat assassine depuis des décennies et qu'il a privées de toutes perspectives. Alors que reste-t-il, s'ils ne sont pas élevés dans les grandes écoles de la caste, où l'on fabrique en série des nullards aussi arrogants qu'indignes, persuadés d'être le sel de la terre? Les métiers d'esclaves que l'IA va remplacer? Ne nous répète-t-on pas, dans les cercles de la mafia mondialiste et transhumaniste, que les gueux sont surnuméraires, inutiles, stupides et qu'ils gaspillent l'air, l'eau et la nourriture des élus?

Tout ça pour dire que "de notre temps", cela n'allait pas encore si mal, bien que nous fussions déjà engagés sur une très mauvaise voie. Pour moi, je pense que l'homme n'est pas né pour "travailler de toutes ses forces pour son patron" du matin au soir, comme disait monsieur de Maesmaker. Ma vision du monde se rapprocherait plutôt de celle des peaux-rouges, qui fut la nôtre pendant des millions d'années: il est né pour chasser, cueillir, danser, chanter, inventer de belles histoires, contempler la nature et entrer en communication avec la Source sacrée de l'existence. De cela, il est privé dans l'écrasante majorité de ses représentants, qui sont devenus complètement abrutis, au physique comme au moral, et détruisent méthodiquement la vie sans l'avoir jamais ni comprise ni contemplée. Et en étant sûrs de leur bon droit, et implacables à ceux qui, sans être bien nés, s'écartent de l'usine ou de la caserne.

Antoine me dit qu'il pense exactement comme moi, mais que néanmoins quand il a préparé un cours intéressant, il en ressent de la joie et de la fierté. En effet, j'avais le même sentiment avec mes enfants de maternelle, mais si surmenants nerveusement que soient les métiers de l'enseignement, ils gardent quand même un sens. Alors que beaucoup d'emplois n'en ont aucun, et ils sont en plus voués à la disparition. Une vie qui n'a pas de sens, ni d'ampleur, ni de joie supérieure vaut-elle la peine d'être vécue? C'est la question que je me suis posée tout au long de la mienne. Mais la mienne, du sens, elle me paraissait en avoir. Je lui en donnais comme je pouvais, et je ne l'ai pas laissé complètement gâcher. C'est à peu près tout ce que, parvenue à son terme, je peux me dire à son sujet. J'en ai sauvé la poésie, et la ferveur.

   


 



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