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samedi 12 novembre 2016

Matin glacial

Berce du Caucase


Après la pluie sur la neige, le gel et la neige, avec du vent, et panne de chauffage. SOS et débarquement de Kostia et de Rouslan le plombier. Déjà, le chauffage, il faut savoir s'en occuper, lui parler, tous les deux jours tripoter des robinets, et puis aussi régler celui de la cuisine, toute une histoire. On fait tout ça, mais ça recommence une demie heure plus tard, retour de Rouslan: "Laurence, si vous ne voulez plus avoir d'ennuis, il faut faire les choses autrement, il faut retourner au classicisme. Le chauffage au gaz classique, chez nous, c'est les tuyaux à l'intérieur de la maison, ce sera la solution économique et définitive. Je vous mets des radiateurs là où ils manquent, en fonte, on les récupère pour rien à la casse, et des tuyaux sous le plafond et au ras du sol, avec la pente nécessaire, vous êtes sûre qu'ils ne gèleront pas, vous n'avez plus besoin de pompe électrique et ça marchera au poil.
- Mais ça transformera ma maison en usine à gaz?"
Sourire impuissant et désarmant de Rouslan. Un peu plus tard, la femme du patron du café français me dit qu'ils ont dû eux aussi rentrer tous leurs tuyaux à l'intérieur de la maison. Dans un pays où il peut faire moins trente ou moins quarante l'hiver, on préfère l'usine à gaz, le style Beaubourg.
Le lot de consolation de l'aventure, c'est le charme et la conversation de Rouslan au physique eisensteinien! Debout devant ma chaudière, le voilà qui commence à m'expliquer que tous les mots russes techniques sont d'origine allemande, il adore la philologie et l'étymologie. Puis à l'une de mes remarques, il réplique que les Russes sont incompréhensibles aux occidentaux parce qu'ils sont non formatés et informatables. "Oui, lui dis-je, même 70 ans de communisme ne sont pas arrivés à les formater! Quelle résistance!
- Laurence, mais les 70 ans de communisme, remarquez bien, correspondent aux 70 ans d'esclavage des Hébreux en Egypte! Nous allions devenir cupides et matérialistes, à la fin du XIX° siècle, dans notre prospérité, alors Dieu qui nous aime nous a envoyé ce fléau pour nous purifier et nous protéger de la corruption capitaliste par l'isolement du rideau de fer. Il sait où il nous mène."
La conversation est venue, avec Kostia, sur l'hypocrisie occidentale, due d'après eux au catholicisme et au protestantisme qui en a dérivé, à leur conception juridique de la religion. "Nous n'avons pas cette conception-là, chez les orthodoxes, par exemple, saint Silouane l'Athonite parle d'un homme qui en avait presque tué un autre dans une rixe, et il le voit ensuite jouer de l'accordéon: "Comment peux-tu être aussi joyeux après avoir presque tué quelqu'un?
- C'est que je me suis confessé, Dieu m'a pardonné, alors mon péché n'existe plus!" C'est ça, le pardon, chez nous..."
J'ai repensé au commentaire d'hier, sur la Russie néolithique, très bien contredit en détail par Louis Julia, avec des exemples de réalisations grandioses, comme le pont reliant la Russie et la Crimée. Le type donnait la Suisse en exemple, ou la Norvège, pays éminemment chiants, à l'Europe dont il rêve. Mon grand-père, homme honnête, vertueux, réglé comme une horloge et dépourvu d'humour, lorsque quelqu'un dans la famille lui paraissait affligé d'un tempérament excentrique s'exclamait avec désapprobation: "Oh, c'est une Combe!" C'est-à-dire que la personne avait pour lui 'héritage génétique regrettable de ma délicieuse grand-mère sentimentale et farfelue. Les peuples d'Europe ont tendance à avoir le même réflexe en face du charme et du génie slave. Ca les énerve que ces branques de Russes, qui bricolent tout avec trois bouts de fil de fer, arrivent à faire des choses extraordinaires, héroïques, et cela sous l'impulsion de la foi, de l'idéal, de motivations tout à fait infantiles et déraisonnables. Ils ne comprennent pas cet esprit médiéval vivace et capricieux, qu'ils ont perdu, et qui a résisté chez les Russes aux inoculations violentes d'académisme et de pragmatisme opérées par Pierre le Grand et ses successeurs communistes.

Les mésanges prêtes pour le petit déjeuner




vendredi 11 novembre 2016

Surarmés

Quelqu'un a écrit, à propos de mes chroniques de Pereslavl, qu’elles montraient bien que ce pays surarmé en était resté au néolithique. Il reproche au gouvernement russe une « course aux armements démentielle », alors que les gens ont un très mauvais niveau de vie, et n’ont pas connu, à cause du communisme, le « développement humain » qui fut le nôtre en occident. J’en ai parlé à Kostia, qui m’a répondu : « Laissez les dire, nous nous avons l’espoir, et nous nous soutenons les uns les autres pour le garder. En face, ils ont peut être plus de biens matériels, mais ils sont sur le point de les perdre, et ils n’ont ni foi ni espoir. Les choses s’améliorent petit à petit, on ne peut les changer du jour au lendemain. Poutine est très prudent. On ne peut pas mettre en prison tous les fonctionnaires et tous les gouverneurs corrompus et voleurs, car nous n’aurions pas assez de monde pour les renouveler. En revanche, on peut organiser les choses pour qu’il leur soit beaucoup plus difficile de voler et c’est ce qu’il est en train de faire. Il agit sagement, pas à pas. Peut-être n’est-il pas parfait, mais nous n’en avons pas d’autre. Et où en serions-nous sans lui ? Quand au surarmement, il suffit de comparer l’armement américain au nôtre, et le nombre des bases américaines déployées, pour voir où est l’agresseur, nous faudrait-il attendre gentiment et sans rien faire qu’on nous tombe dessus ? »
Il m’a parlé du mouvement cosaque, auquel il est affilié, et m’a appris que c’était un mouvement bénévole qui s’apparentait à une milice populaire. Les cosaques se substituent de plus en plus à la police, et font preuve d’une mentalité incorruptible et d’un patriotisme en béton. Les cosaques sont l’épaule sur laquelle le peuple russe peut s’appuyer. Les cosaques ressuscitent les traditions et font des enfants en pagaille, qu’ils élèvent dans ces traditions. Il croit que les orthodoxes et les cosaques, sont le ferment de la renaissance russe, et déplore l’action corruptrice des médias, au sein desquelles il faudrait faire le ménage, car elles diffusent souvent des informations fausses et tendancieuses, des distractions nocives et dégradantes. Les dessins animés proposés n’apportent rien de bon aux enfants, et les jouets monstrueux qu’on leur vend non plus, il lutte contre cela dans sa propre famille. C’est un idéaliste pragmatique, il faut à ses yeux agir à son niveau, là où on est placé par la vie, et accomplir ce qui nous revient, sans faiblir. J'ai trouvé un encouragement dans ce qu'il me disait, et un sens à ma présence ici.
J’ai été malade, et il est venu trois fois voir comment je me sentais et me porter des médicaments, contrôler si le chauffage marchait. Il m’a emmenée aujourd’hui au magasin faire des courses.
J’ai une invasion de chats. Deux compères qui viennent par la cave. L’un, qui est noir et tout jeune, a le bout d’une oreille coupé. Il me fait un charme terrible, et je n’ai vraiment pas besoin de chats supplémentaires, mais il m’est très difficile de les chasser dans le froid.
Les mésanges ont trouvé le garde-manger que je leur ai installé. Elles étaient venues voleter devant la fenêtre, pour m'indiquer qu'il faudrait peut-être faire quelque chose pour elles.
J'ai mis en oeuvre la recette d'Olga pour faire du vin de pommes: les pommes, de l'eau, du sucre, et un gant de chirurgie pour fermer le bocal. Le gant gonfle et lorsqu'il redevient plat, le vin est prêt.



                                       


mercredi 9 novembre 2016

Chaton

vu sur la palissade d'une maison: "Liéne, je t'aime"
Je suis allée à Moscou avant-hier, et j’ai voyagé avec Olga, la sœur de l’électricien. Nous avons traversé une vraie carte postale de Noël, tout est sous la neige. Mais en arrivant à Moscou, il pleuvait, tout fondait, les rues étaient transformées en marécage, et je me suis aperçue, pour la première fois depuis que je les porte, que les bottines données par Cécile prenaient l’eau.
Quand tout fond à Moscou, on a le choix entre prendre sur la tête les glaçons qui tombent des toits ou se faire éclabousser par les voitures des pieds à la tête, entre la glace savonneuse ou les flaques de profondeur indéterminée. En arrivant chez Xioucha, comme elle dormait, fatiguée par une opération dentaire, je suis ressortie lui faire des courses. Arriver au supermarché et en revenir chargée de sacs a été un exploit qui m’a laissée épuisée et m’a rappelé les moments où je travaillais et vivais dans cette ville, l’état d’extrême fatigue chronique qui était le mien, car la quotidien devient en hiver un parcours du combattant.
Sur le conseil de Xioucha, j’ai fait l’acquisition d’une paire de bottines imperméables de type canadien. Dans le magasin, je tombe sur oncle Slava et tante Ira qui me sautent au cou, un couple d'intellectuels, des amis du père Valentin. Slava me dit de prendre les bottines que je suis en train d’essayer, aussitôt sa femme m’en conseille d’autres, avec une grande force de conviction, j’opte pour oncle Slava et les bottines noires. Je repars avec enfin les pieds au sec, après avoir aussi dévalisé un magasin de fringues chic, souples et décontractées qui ne serrent pas, ne grattent pas, enveloppent doucement le corps et l’accompagnent.
Le soir, j’ai rencontré Dany, je lui ai présenté le père Valentin. Elle est venue rejoindre son mari russe et a besoin d'un confesseur qui parle français.
J’étais venue chercher une armoire ancienne que m’a donnée Xioucha, car sa fille aînée n’en veut plus dans sa chambre. Elle l’a démonté elle-même, une porte m’est tombée sur la main, ce qui a détourné le choc de sa fille de deux ans qui rampait là au milieu. Son ex mari m’a remmenée à Pereslavl en passant par IKEA. J’étais hallucinée de fatigue, et n’ai pu acheter que le quart de ce que je projetais d’y acquérir. Tous les IKEA sont identique dans le monde, mais je me sentais complètement perdue, je n’arrivais plus à lire les étiquettes. Retour à 23 h. 30, montage de l’armoire.
J’ai trouvé de la neige en quantité, un froid vif, rien ne fond, à Pereslavl. Génia, le carreleur, m’avait fait une douche à l’italienne façon russe, et devant mon désaccord, proposait de la tester avec un seau d’eau. «Un seau d’eau ! Combien de seaux d’eau passent dans une douche quand on se lave les cheveux ? » Nous avons essayé avec la douche, l’eau stagne. Nous mettrons un bac ordinaire. Le soir venu, ayant carrelé tout un mur, Génia m’appelle tout excité : « Laurence, venez voir ! Venez voir vos carreaux comme ils brillent dans la lumière…
- En effet, Génia, on se croirait déjà à Noël ! »
J’ai eu une conversation avec Kostia : «A Moscou, presque tous mes amis étaient des hommes, car les femmes russes sont souvent terriblement pénibles. Elles veulent votre bien malgré vous, savent mieux que vous ce qui vous convient et vous assaillent de conseils, tout cela avec une douce petite voix et une tendresse maternelle.
- C’est vrai, me répond-il, c’est le matriarcat, chez nous, et ce n’est pas bon signe, des femmes orthodoxes qui ne respectent pas leur mari, ce n’est pas normal. « Et les femmes domineront sur vous », dit-on dans la Bible, c’est une malédiction. D’ailleurs voyez, ceci est une photo de la mienne.» il me montre sur son téléphone un chaton qui se voit dans un miroir en tigre : « Elle ne comprend pas l’allusion ! »
J’ai descendu l’escalier extérieur en pantoufles pour mettre le chien dehors et le laisser faire pipi, et cela m’a suffi pour me demander comment saint Basile le Bienheureux pouvait se promener pieds nus hiver comme été







dimanche 6 novembre 2016

Fééries hivernales




L'église de la Nativité de la Mère de Dieu (contemporaine)

le lac gelé
Moins huit ce matin et beau soleil, je suis partie pour une grande balade, avec mon petit chien guilleret. Je suis retournée au lac. Ce n’est pas le Baïkal, mais jamais je n’avais vu une aussi grande étendue d’eau gelée. Cela me surprend par son immobilité et ses nuances de vert aquatique, de bleu profond. La neige scintille, tout est pur, propre, céleste.
J’ai rattrapé à pied la rivière Troubej et l’ai franchie par une passerelle. Je voyais l’église des quarante martyrs de Sébaste, construite par les pêcheurs locaux, à l’embouchure. Et puis les coupoles du monastère saint Nicolas, à contre jour, avec leurs reflets dorés : ce coin de Pereslavl est encore relativement préservé, pour combien de temps ? La belle église de saint Nicolas est neuve, elle n’existait pas, il y a quelques décennies, mais on dirait qu’elle a toujours été là. L’horizon que dessine le monastère au dessus des isbas est vraiment féérique, l’orthodoxie est un rêve d’enfant, elle est austère, exigeante, mais elle met de la beauté, de la poésie, là où il n’y en aurait plus du tout sans elle.
Au détour de la route, je revois l’église que m’avait montrée Olga. Elle est neuve, elle aussi, et semble sortir d’un conte, à côté d’elle une isba ravissante, à qui je souhaite longue vie, ce serait un crime de la remplacer par un caca boursouflé.
L'église des quarante martyrs de Sébaste

Mon petit chien marque brusquement son désaccord en se couchant sur la route avec un regard éloquent : ras le bol de marcher, nous avons fait dans les cinq kilomètres, et il a froid aux pattes.  Je décide donc d’aller au café Montpensier, le café français me paraît tout à coup trop loin.
Gilles, le patron du café, alors que je lui disais que je philosophais ici avec tout le monde, m’a répondu : « Oh ça, pour la philosophie, ici, il n’y a pas de problèmes, pour les mettre au boulot, c’est plus dur. Je ne peux pas compter sur eux, ils s’absentent pour un oui ou pour un non. Et je n’en trouve pas que l’acquisition du métier intéresse tellement, alors que c’est peu développé, ici, la pâtisserie et la boulange, il y a vraiment de quoi faire, et une clientèle à prendre ! »
Oui, c’est bien connu, les Russes sont plutôt des rêveurs et des mystiques, il leur faut une motivation supérieure et collective pour accomplir des exploits, mais je le comprends bien, je suis pareille. Il m’est revenu à l’esprit ce que disait je ne sais plus quel chef indien, que les hommes n’étaient pas faits pour travailler et gagner de l’argent, mais pour chasser, cultiver la terre, contempler et rêver. Le Russe et moi-même (et les indiens) avons gardé notre tempérament archaïque : nomade, cosmique, épique, lyrique, mystique. Le reste n’est pas important, le reste n’est que vanité, et introduit une oppression intolérable et malsaine des côtés les plus vitaux et les plus sublimes de l’être humain.
Mais enfin, évidemment, cela ne fait pas marcher le commerce et l’industrie. Et ce tempérament exaspérait un triste individu comme Pierre le Grand, avec son petit esprit mécanique, son goût pour les putains et les bandits occidentaux. Alors qu’Ivan le Terrible avait besoin qu’on lui joue des gousli le soir et qu’on lui chante des épopées pour s’endormir, et composait lui-même des hymnes et de stichères, et en vertu de cela, il lui sera beaucoup pardonné, en tous cas de mon côté.

Ne changez pas, les Russes, et même si mes prises de courant sont posées au milieu des panneaux, je ferai avec. 
par la fenêtre du café Montpensier

Une petite fille s'intéresse à Doggie. Elle veut absolument le dresser ce qui est fréquent
chez les enfants, surtout les filles, sans doute une future maîtresse d'école...


samedi 5 novembre 2016

"Architecture"

La maison en face de chez moi conserve encore son chien assis et ses jolis encadrements de fenêtres.




Accédant à une demande posée en commentaire, et bien que je ne sois pas spécialiste, je vais faire un petit topo sur les maisons traditionnelles et les maisons moches.
Ce qu’on appelle une datcha, c’est une résidence secondaire, une maison de vacances, ce qui va de la cabane à la maison de luxe.
Une isba est une habitation paysanne. Il en est de très grandes, comme celles que j’ai visitées en Carélie.
isba de Carélie

Celles que je vois habituellement par ici sont des « isbas à 5 murs » : 4 murs extérieurs, un mur intérieur qui sépare la pièce à vivre de ce qu’’on appelle les « seni », une sorte d’antichambre où l’on se déshabille, héberge des animaux, range des outils etc. Ces isbas sont prolongées par une grange. Elles sont souvent flanquées d’une ou deux vérandas, pièces occupées seulement l’été. L’hiver on se replie dans la pièce à vivre, pourvue d’un poêle russe en briques, avec des étagères sur lesquelles on peut dormir. Ces places étaient réservées aux vieux, aux malades, aux enfants, ce sont les plus chaudes, les autres dormaient sur des bancs.

intérieur traditionnel d'une isba russe

L’isba traditionnelle est en bois, avec un soubassement en briques pour éviter qu’elle ne prenne du gîte ou ne s’enfonce dans la terre, car ici, c’est un océan de terre, où les constructions flottent. Autrefois, elle avait un toit de chaume, de tuiles de bois, ou de zinc.
Il était d’usage de la décorer de toutes les manières : encadrements de fenêtres sculptés et peints, fresques extérieures ou intérieures, chacun y allait de son imagination personnelle, ce que j’évoque dans l’histoire de la petite vieille dont le mari avait sculpté sur le fronton un coq et une poule les représentant tous les deux. Il existe une célèbre « maisons aux lions » avec des lions peints sur les murs.
décorations extérieures, photo d'Elena Kuznetsova

Décorations intérieures

maison des lions
Il y avait aussi en Russie des maisons en briques, des palais en briques, comme celui de la famille Romanov, qu’on peut voir à Moscou, derrière saint Basile le Bienheureux, avec souvent un étage en bois, et des pièces voûtées au rez-de-chaussée. Un esthète s’en ai fait bâtir un ici, et c’est très réussi. Les maisons de marchands sont bâties aussi sur ce modèle, le rez-de-chaussée en briques, l’étage en bois, et en voit encore à Pereslavl.



Maison de marchands au rez-de-chaussée en briques et à l'étage en bois



Le paysan russe faisait preuve d’une imagination fabuleuse et donnait à son environnement quelque chose de fantastique. Il se confectionnait des vêtements féériques, il faisait de la musique, savait des centaines de chansons et de vers spirituels ou épopées.
La modernité passant par là, toutes ces créations merveilleuses sont discréditées au profit du kitsch industriel, c’est un phénomène affligeant et universel qui mériterait l’attention des philosophes et même des théologiens. Entrent dans ce réflexe le prestige de la ville, qui méprise la campagne, ce que j’appellerais la culture de prof : n’est valable que ce qui se passe dans les musées, les bibliothèques et les salles de concert. Cette culture de prof était la référence soviétique, beaucoup d’intellectuels en sont pétris et ne s’intéresseraient pour rien au monde à la tradition orale et aux créations populaires. Je me souviens d’un film où une institutrice sanglotait en écoutant Tchaïkovski à la radio mais considérait comme sans intérêt la guitare des gars du village.
Ensuite le prestige de ce qui est exotique et étranger, c’est ce que nous voyons à l’œuvre en France, avec les prénoms américains et les festivals de jazz et de country dans des bleds où l’on préférerait crever plutôt que d’organiser un festival de biniou ou de vielle à roue.
Puis le besoin d’étaler son fric, de « faire riche », que ce soit ou non justifié par une situation financière en rapport. On construit, selon ses moyens, des châteaux américains plus ou moins solides, dans des matériaux plus ou moins chers. Cela va de l’énorme bâtisse à l’isba modifiée par une façade appliquée, façon maison Potemkine : l’isba reste derrière, le décor est devant, avec ses tours et ses murs en plastique.
La substitution du faux au vrai. Pourquoi s’emmerder à repeindre des planches quand on peut mettre du plastique éternel ? C’est pourquoi l’on recourt au « siding », technique canadienne qui consiste à remplacer les lattes de bois par des lattes en plastique teinté, même plus besoin de peindre. La maison a l’air de sortir d’une droguerie où l’on vend des poubelles ou des bassines, ou bien d’une boîte de Lego : elle n’a plus rien de vivant, et en plus, le plastique semble mal vieillir et le bois pourrir dessous, si j’en crois la façade d’un de ces monstres, souillée par des traces noirâtres. On n’a pas les moyens de se payer une grille en or, du plastique doré en jettera bien autant. On aime aussi la fausse pierre, le bois est trop humble, et trop local, en Europe, les gens ont des maisons en pierre, eh bien on fera semblant d’avoir de la pierre, et pour pas cher. On fait de la maison en toc. Et même des encadrements de fenêtre « sculptés » en plastique, pour suppléer à l’inconvénient de leur disparition pour cause de siding.
La flemme, la facilité, le manque d’argent : ça ne coûte pas cher, c’est vite fait, cela n’exige pas d’entretien.
Il est évident que les isbas demandent souvent à être aménagées pour répondre à des normes de confort moderne. Les gens cherchent à les agrandir, et il y a des moyens pour le faire, sans saboter la maison. On peut transformer la grange en partie habitée, dans le prolongement. Aménager les combles. Isoler les vérandas. Et cela dans le respect du style et des matériaux locaux. Certains ajoutent des ailes de chaque côté, c’est le cas de la mienne. Bâtir dans le prolongement me paraît préférable.
isba avec deux vérandas

Les toits traditionnels sont perdus depuis un moment. A l’époque soviétique, on recourait abondamment à la tôle d’éverite, au point que l’un de mes amis folkloristes me disait qu’elle était devenue traditionnelle. L’éverite, ce n’est pas ravissant, mais c’était un moindre mal, car ce matériau modeste se fondait dans le paysage et les nuages. La tôle d’acier reflétait le ciel, devenait parfois bleue foncée. Le zinc est actuellement ce qui irait le mieux, mais c’est cher, et les gens étant fauchés, c’est un détail qui compte.
Tout le monde s’est naturellement rué sur la tuile métallique laquée de couleurs inaltérables et violentes, qui ne se patinent pas, comme le zinc peint. Avec une préférence marquée pour le rouge sang de bœuf, le bleu électrique qui viennent achever le tableau offert par le plastique du siding. La mienne est verte, c’est un moindre mal, je l’aurais souhaitée mate, il paraît que le revêtement mat est moins solide.
Le problème n’étant pas la couleur, la couleur a toujours été largement employée en Russie, mais la nature de cette couleur et du matériau qui en est le support.
Si l’on veut une vraiment grande maison, on pourrait aménager une maison de marchands existante ou bien construire sur le même modèle, de façon à s’intégrer dans ce qui existe déjà, mais ce serait trop simple et n’en jetterait pas assez, il faut absolument qu’il y ait des tours, quatre ou cinq étages, que ce soit gros, boursouflé et que cela écrase toutes les maisons voisines.
Un esthète a cependant construit, dans le village où j’avais ma datcha, une villa sur le modèle des maisons seigneuriales du XIX°siècle, je l’en remercie du fond du cœur, mais le village est néanmoins défiguré par je ne sais combien de cottages pleins de tours aux toits criards.
A noter que les gens du pays appréciaient que j’aie refait mon isba avec discrétion, dans le style russe, et la montraient en exemple à un militaire qui s’était fait construire un gros machin disgracieux.
Il n’est pas exclu de mes représentations idéales de construire du contemporain, quand il se soucie de s’intégrer au reste et de recourir à des matériaux naturels et locaux. Mais cela n’en jette pas assez, même quand c’est cher, cela ne fait pas riche.


isba recouverte de "siding"

On voit ici, à l'arrière, l'isba originelle et le "château", collé devant.


Ici, on a bâti un palais du XVI° siècle très crédible. 
 "Château "tout en façade, siding de rigueur, le devant de la toiture en tôle métallique, l'arrière
en éverite. Et à côté, façade de fausses pierres en plastoc.

Un lien: https://fr.sputniknews.com/photos/201611101028623250-traditions-architecture-russe/



vendredi 4 novembre 2016

Unité nationale



Au loin, le lac gelé
Aujourd’hui, c’est la fête de l’icône de la Mère de Dieu de Kazan, et c’est aussi celle de l’unité nationale russe, car on célèbre la milice populaire qui, sous la direction du prince Pojarski et du marchand Minine, a repris Moscou et la Russie aux Polonais. Ceux-ci l’occupaient grâce à un imposteur, le faux tsarévitch Dmitri, qu’ils avaient utilisé pour leurs propres fins. Cet imposteur s’était fait passer pour le dernier fils d’Ivan le Terrible, Dmitri, mort à huit ans, et dont on attribue l’assassinat à Boris Godounov. Cette insurrection mit sur le trône le premier tsar de la dynastie des Romanov. L’homme politique Iavlinski évoque cet épisode comme la naissance de la société civile russe, qui fut capable de renverser un pouvoir injuste, mais il se garde bien de préciser que c’était un pouvoir étranger d’occupation, occidental et polonais, installé à la faveur de la trahison locale et dégagé par la belle unanimité du peuple russe orthodoxe.
Toutes les cloches de Pereslavl sonnaient ce soir quand je suis allée promener mon petit chien le long de l’escarpement qui domine le lac. Il neigeait dru, et le soir tombait vite. J’ai réussi à monter assez haut pour voir le lac, d’un gris de plomb, impressionnant, lugubre. Des lumières s’allumaient sur le clapotis des toits blancs de Pereslavl, comme des signaux de barques perdues au large. Les herbes s’ornaient de simulacres de fleurs, déposées par la neige sur leurs squelettes vacillants et jaunis. Le paysage avait quelque chose d’exaltant, d’immense, de mystérieux et de désolé à la fois. Je pensais que depuis mille ans, la neige recouvrait comme à présent les berges du lac et la ville de Pereslavl. Voici pointer le dernier hiver en date. Alexandre Nevski, puis Ivan le Terrible, ont pu comme moi traverser ces rideaux froids et livides tirés sur des abîmes sombres, paisibles et silencieux. Une prière à l’un, une prière pour l’autre.
J’apercevais ma maison, même dans le soir d’hiver, elle brille de toute sa couleur verte. Les carillons russes, lointains, accompagnaient les soupirs d’outre-tombe que poussaient les herbes sèches, ces carillons qui ne se contentent pas d’un balancement mécanique, mais dérivent dans l’espace en dansant et ouvrent des arrières-plans infinis..

Chez moi, la maison est si bien isolée que je ne les entends pas.
La maléfique berce du Caucase semble à nouveau fleurir

Petit chien dans la neige


jeudi 3 novembre 2016

Mon bébé

Ma maison sous la neige. On est en train de faire les encadrements de fenêtres.
Je suis allée avec Kostia chez un encadreur. Comme pas mal de Russes, il sait mieux que moi ce qu’il faut faire, et j’ai dû lutter pied à pied pour ne pas me laisser refiler des cadres kitsch plein de dorures.
La neige a tout recouvert, et j’aime bien cela, mon chien aussi, tout est propre et lumineux, les disgrâces nappées de blanc, cependant, cela ne va pas durer, un réchauffement est annoncé, ce qui signifie gadoue et paysage sombre
Une annonce qui m'a beaucoup amusée:
(d'un type qui répare des ordinateurs)
MON BEBE
Je vaux mieux qu'un chien
JE NE T'ABANDONNERAI JAMAIS
Je travaille pour manger
Je t'aiderai toujours
Appelle-moi, simplement

Kostia ne comprend pas ma répugnance à manger de la viande, il me dit que c’est un péché, que Dieu nous a créés comme cela, que c’est de la sensiblerie. Mais il admet que dans le contexte moderne des élevages monstrueux et des abattoirs atroces on en arrive à des horreurs qui me coupent l’appétit. « Il ne faut pas y penser, » me dit-il. En effet, c’est plus facile.
Je lui ai rétorqué qu’Adam et Eve, bien que Dieu les eût « créés comme cela », différents et complémentaires, n’étaient pas censés faire l’amour au paradis terrestre.
Il y aurait beaucoup à dire sur la question mais elle n’est pas de celles qu’il est facile d’aborder. Or c’est précisément une de celles qui me préoccupent le plus…
Kostia  veut me donner un coffre paysan ancien, et une paroissienne fauchée en vendrait un. On en trouvait autrefois pour 1500 roubles au « musée du fer à repasser », ils y sont vendus maintenant 25 000 roubles et ils sont loin d’être aussi beaux.
J’avais donné le mien à mon jeune copain Sérioja quand j’avais quitté la Russie, car on n’a pas le droit d’exporter des antiquités, et puis un coffre russe est à sa place en Russie.
Je me sens prise dans tout un réseau de gens qui me donnent des tuyaux, me rendent des services, et je commence à être repérée, avec mon petit chien.
Au café français, une dame m’entendant m’adresser à celui-ci en français : «Mon petit chien », m’a désigné ses enfants en me disant : « Voici petite (en français dans le texte) Marguerite et petit (en français dans le texte) Nikita ! »


Maison à vendre