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vendredi 8 mars 2024

Sur la pointe des pieds.

 

Marseille by night

Je suis partie en France sur la pointe des pieds. Je ne voulais pas que des commentaires pussent entamer ma résolution, ni attirer sur moi le regard de l'oeil de Sauron. Le séjour fut riche en émotions et enseignements, mais le voyage, en revanche, l'a été en toutes sortes de mésaventures, et je ne suis pas en mesure d'écrire pour l'instant la chronique de ces deux semaines, car le petit portable russe où j'avais tout noté est resté dans ma valise à Casablanca.

Depuis les sanctions, on ne peut plus aller en France, comme dit l'expression russe, qu'à travers l'oreille gauche, et tous les voyages sont des chemins de croix généralement ruineux. Le mien l'était. Ruineux et pénible. J'avais choisi Air Maroc, parce qu'il n'y avait qu'une seule correspondance, classique, sans avoir réceptionner ses valises et repasser toutes les formalités de douane à chaque correspondance, et il y en a parfois deux ou trois. 

Je n'avais pas vu les miens, ni mon pays natal, depuis quatre ans. Fin 19, j'étais revenue avec la ferme intention de ne pas laisser passer trop de temps, et d'y aller au mois d'avril. Et puis, le covid... Comme je ne voulais ni voyager étouffée pendant des heures sous une couche-culotte, ni subir le test absurde et sadique qui consiste à aller chercher jusqu'au cerveau des traces du virus si contagieux, ni surtout la piquouse du bon docteur Fauci et de tous ses pareils, j'attendais la fin de cette folie furieuse. En novembre 21, je l'ai attrapé à l'hôpital, et le temps de guérir, déjà début 22, c'était l'intervention russe en Ukraine... J'ai remis à des temps meilleurs, mais il s'avère que ceux-ci se font vraiment attendre, et ce qui pointe à l'horizon n'est pas encourageant. Je suis donc partie, sur la pointe des pieds, et à "l'ombre de Mars", de ces événements répugnants et de ces déclarations inquiétantes. J'en parlerai quand j'aurai récupéré la valise et le petit portable.

Hier, j'ai quitté ma tante que j'adore, et j'ai marché jusqu'au métro, car on n'est sûr de rien, à Marseille, quand on appelle un taxi, et il me fallait prendre la navette pour Marignane. Ma valise n'était pas trop énorme mais quand même, il faut monter et descendre des marches, je n'ai plus vingt ans. Après quelques stations, on s'arrête à la Timone, et débroullez-vous: incident technique. Je monte, complètement perdue, l'escalier, avec ma valise, et une beurette me dit: "Je vais aussi à Saint-Charles, je vais vous montrer." Elle a même insisté pour qu'on m'acceptât dans le bus bondé.

Une fois à Marignane et la valise enregistrée, j'ai entamé une longue hibernation  sur une chaise, à écouter les annonces feutrées, et voir passer et repasser tout le Mahgreb, avec beaucoup d'enfants. L'avion est parti avec un quart d'heure de retard, et il a accentué ce retard en vol, puis au lieu de se fixer à un tunnel d'accès, il nous largue au diable vauvert, avec des bus qui mettent des heures à se remplir. J'avais vingt minutes pour faire la correspondance avec l'avion de Moscou. On m'avait indiqué une porte qui n'était pas la bonne, j'ai dû courir en sens inverse, haletante et au bord de l'infarctus. Je suis montée dans l'avion in extremis. Mais pas ma valise.

On va me la livrer dans le courant de la semaine, mais outre le petit portable, j'ai là dedans les bégonias des fidèles de Solan dans une boîte hermétique avec du sopalin humide, et de la semence pour faire du kéfir de fruits...

Ces péripéties ont duré pratiquement vingt quatre heures, et je ne ferais pas ça tous les jours, mais je suis contente de l'avoir tenté, au cas où. Je regardais, sur la route de Iaroslavl, défiler le paysage hivernal et chaotique, et je pensais à la France qui périclite et s'étouffe sur elle-même, de plus en plus baillonnée, liée de bandelettes sournoises par les sectateurs de Mammon, préssés de l'achever. Les chats avaient visiblement décidé que je les avais abandonnés, qu'il leur faudrait désormais s'accommoder de la dame venue, sur la fin du séjour, adoucir leur solitude. Quand je suis entrée dans le jardin, j'ai vu Moustachon immobile, les yeux exorbités, qui semblait se demander s'il n'avait pas la berlue, et s'est approché en bondissant, dès que le son de ma voiх lui eût prouvé que c'était bien moi. Aussitôt a rappliqué Robert. Puis Blackos. Georgette, sur le bord de la fenêtre, semblait elle aussi penser qu'elle avait une hallucination. Mais Rom, qui avait pratiquement disparu pendant mon absence, n'osait même pas approcher, et poussait des cris déchirants en me regardant de loin! Enfin il a décidé que ses sens ne le trompaient pas, et il est venu se frotter frénétiquement sur mes jambes, en tapissant mon jeans de poils. Rita revient demain, j'irai la chercher au café français, il paraît qu'elle languit, moi aussi.



                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    Je recommande cette vidéo très éclairante sur la situation de la France et la mentalité  qui l'a permise.


                                                                                                                                 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                

lundi 19 février 2024

La lutte finale

 


Hier soir, je suis allée au «Hérisson repu » avec Katia. Elle voulait me présenter une amie artiste-peintre qui a magnifiquement et simplement arrangé une isba dans un village du coin, mais elle n’avait pas pu venir. Elle fait de très beaux tableaux, qui me rappellent un peu Zinaïda Serebriakova, pas du tout dans la facture, mais dans l’esprit, le style d’inspiration, du moins en partie, parce qu’elle peint aussi beaucoup de portraits de soldats, qui ne sont pas joyeux. Cette artiste, Arina Fedtchina, s’habille plutôt style russe, elle semble sensible et forte, et se dévoue à la cause des soldats russes, particulièrement à ceux qui sont à l’hôpital ou qui reviennent de celui-ci ou du front sans aucun point de chute, orphelins ou anciens détenus. L’un d’eux a été débarqué en fauteuil roulant sur le quai de sa gare de destination en pleine nuit, avec 300 000 roubles en poche, et démerde-toi. Beaucoup de soldats sont mal reçus dans les restaurants et les cafés, car ils rappellent la réalité des choses aux gens qui veulent s’amuser tranquilles, ce qui m’a rappelé l’histoire de mon oncle et ma tante, vieillards dignes et encore beaux, qui avaient cessé d’aller à la plage parce qu’on leur avait fait comprendre qu’ils étaient indésirables : on voulait attirer le client avec des pin up et des play boys. D’autres sont agressés par ceux qui épousent la cause occidentale. Arina fait des loteries avec ses tableaux pour recueillir de l’argent, des expositions de portraits de soldats. Je suis consternée par ce qu’elle a dit à Katia, on dirait qu’il y a deux mondes parallèles, le pays réel qui conserve les qualités russes, et toute une frange de beaufs et de dégénérés. C’est le cas dans pratiquement tous les pays, en tous cas, les pays de civilisation européenne et chrétienne, particulièrement visés et soumis à des pratiques dissolvantes dans tous les domaines de la vie, pourrir la culture, anéantir la spiritualité, calomnier l’histoire, discréditer le sentiment d’appartenance nationale et tout notion de fidélité, d’honneur et de sacrifice. Katia m’a parlé d’un rapper russe qui s’élève contre des vidéos au contenu satanique, désespérant et suicidaire destinés aux enfants et adolescents, et au festival de cette tendance, qui a lieu deux fois par an, sous le nom sarcastique de « festival du futur ». De sorte que nous avons d’un côté les jeunes soldats qui retournent à la foi, avec des visages purs et transfigurés, les jeunes qui retournent aux traditions nationales, les jeunes de la tradition orthodoxe, et des gamins déstructurés qui se jettent dans le satanisme et la débauche, sous l’influence de ce qui a perdu l’occident lui-même. On peut en ce sens, parler de guerre civile mondiale, entre ceux qui se donnent à l’autodestruction de la civilisation dont ils sont isssus, et ceux qui la défendent. Mais comment la défendre, si le gouvernement, même ici, ne nettoie pas fondamentalement les écuries d’Augias ? Je crois qu’il le faudrait par l’union, l’organisation et les actions ciblées. Boycott de toute firme qui promeut ce qui nous détruit, pétitions, manifestations, promotion de tout ce qui peut s’opposer à cet acide chlorydrique qui nous défigure. On voit de façon de plus en plus net se dessiner un tableau apocalyptique en tous points conforme à celui des Ecritures. Il faut choisir son camp. Et lutter.

https://vk.com/wall230253225_876

Nous avons aussi évoqué la Palestine, et le massacre intégral de ses habitants devant une « communauté internationale » qui ne bout pas plus d’indignation que devant le Donbass ou le Yemen. Il y a des criminels toujours blanchis, parce que ce sont eux qui détiennent le pouvoir, de façon ouverte ou occulte.

Nombreux sont les gens à penser comme moi que c’est l’Occident qui a liquidé Navalny, et pas seulement lui, d’ailleurs.

Ici un article qui analyse les choses en ce sens :

 https://reseauinternational.net/la-derniere-farce-de-navalny/

D’autre part, j’ai vu passer la vidéo d’un chef d’entreprise français installé en Russie qui me semble donner une très juste appréciation de la Russie actuelle :

https://twitter.com/camille_moscow/status/1758818051519091040?s=20

 

Arina Fedtchina

samedi 17 février 2024

Aliocha et Ivan




Curieux. Juste au moment où l’interview de Poutine fait un carton planétaire et sème la panique chez les globalistes de la caste, voilà que Navalny meurt fort opportunément en détention. Cela donne une merveilleuse occasion de crier et de pleurer à ces gens qui laissent crever Assange en prison et ont laissé crever ce bloguer américain dans les geôles de Zelenski. Je ne connais pas encore les détails mais j’inclinerais à penser que l’OTAN a soudoyé quelqu’un pour lui faire la peau, d’ailleurs, c’est ce que j’ai toujours pensé à propos de Nemtsov, qui ne représentait aucun danger pour Poutine, mais qui pouvait beaucoup mieux servir ses adversaires mort que vivant. Il vient un moment où les traîtres ne peuvent plus être utilisés que sous forme de martyrs. Le prochain, demande un commentaire russe, ce sera Zelenski, que l’on mettra sur le dos de Poutine ?

J’ai vu une horrible vidéo de gamins défilant dans la rue, en Espagne, habillés en putes, avec des bas résille et des drapeaux arc-en-ciel, et les badauds, parmi lesquels, sans doute, leurs parents qui ne voudraient surtout pas passer pour des rétrogrades, prennent des photos avec des airs attendris.

https://vk.com/wall-211086013_4455

Pendant ce temps, circule la vidéo russe d’une fillette qui dit, les larmes aux yeux, un poème à son père parti au front, poème de sa composition, qui fait référence à la guerre précédente, celle de quarante, certes, nous ne sommes pas ici au pays des woke et des transgenres... J’étais tombée auparavant sur un extrait de film soviétique sur cette même guerre, avec des sentiments de sacrifice, de fraternité, de dépassement de soi, et je comprenais que cette mentalité russe de la communauté sacrée, d’un sentiment national charnel et mystique, m’avait séduite dès mon adolescence, que je l’avais trouvée dans toutes les expressions du christianisme orthodoxe, mais qu’elle apparaissait encore jusque dans les films soviétiques, comme la Ballade du soldat, et je la retrouvais dans cette petite fille et son poème. Et puis ensuite, j’ai vu un autre poète, un jeune soldat. Qui dit ses propres vers, sur la fin de la guerre, et le moment où les enfants du Donbass qui grandissent dans des caves ne seront plus qu’un chapitre d’une histoire déjà lointaine, et je regardais ses yeux, car c’est tout ce qu’on voit de lui, avec son masque, des yeux doux et fervents, tristes et très purs, je souhaitais de tout mon coeur qu’il revînt vivant, que prît fin cette horreur et  que saint Michel terrassât le dragon.

https://vk.com/video-34840857_456243899

https://vk.com/video-34840857_456245417

Dans ma jeunesse, j’avais vu quasiment au même moment « Andreï Roublev » de Tarkovski et « le Septième Sceau » de Bergman, deux films à thème médiéval et à contenu métaphysique que j’avais beaucoup aimés, et en lesquels j’avais constaté une profonde différence entre la spiritualité orthodoxe et la spiritualité occidentale, si l’on peut parler de spiritualité dans le film de Bergman, qui la cherche douloureusement, mais ne la trouve pas. Et puis Bergman, c’est le protestantisme, encore faut-il le dissocier lui-même de la partie catholique et latine de l’Europe ; mais c’est en fin de compte le protestantisme qui est devenu ce qu’on appelle aujourd’hui l’Occident, qui a pris le dessus au cours des cinq derniers siècles. La religion médiévale que montre Bergman dans son film est une caricature protestante et contemporaine du catholicisme de l’époque, quels que soient les sentiments qu’on puisse éprouver à son égard. Toujours est-il qu’à la veille de ma conversion à l’orthodoxie, la comparaison entre les deux univers avait contribué à me décider pour celle-ci.

Je suis tombée sur un article du magazine orthodoxe «Thomas » qui établit la même comparaison entre les univers respectifs des deux cinéastes et jette un éclairage supplémentaire sur la nature du choix que j’avais fait alors. Ce qui est pour moi intéressant, c’est que Tarkovski, dont la spiritualité cosmique est très proche de la mienne n’est pas un orthodoxe pur et dur du point de vue de l’auteur de l’article, il est sous toutes sortes d’influences, un intellectuel russe des années soixante. Oui, en effet, et sans doute que moi non plus, le père Barsanuphe me disait que j’avais un chemin particulier, la mère Hypandia aussi, mais pour le père Barsanuphe, en tous cas, et sans doute aussi pour la mère Hypandia, il ne sortait pas pour autant du cadre de l’orthodoxie.

Ce qui me frappe, c’est que Tarkovski, d’après l’article, est « ensorcelé par la beauté cosmique de ce monde, que les gens abîment, perdus qu’ils sont sur les chemins d’une voie civilisationnelle mal choisie qui détruit cette harmonie. Tarkovski ne cherche pas de coupables individuels mais les destructeurs globaux de ce monde magnifique, qui ont finalement eu recours à l’arme atomique. »

Cette démarche s’oppose à celle de Bergman, « fils révolté de Dieu » qui « de film en film s’adresse au Sauveur, tantôt attendant de lui une réponse, tantôt lui demandant de se justifier pour la souffrance de l’homme devant le silence de Dieu ».

Mais c’est que justement, Dieu ne répond pas aux questions, et cette confrontation me rappelle celle d’Aliocha Karamazov et de son frère Ivan, je savais déjà en mon coeur, quand j’ai lu les frères Karamazov et que j’ai vu ces deux films, que Dieu se connaît à la façon d’Aliocha se prosternant pour baiser la terre sous le ciel étoilé, ou d’Andreï Tarkovski, dans sa perception sacrée et communautaire de l’humanité et du monde qu’elle occuppe, et non comme au tribunal, sous le feu de questions indignées et souvent à côté de la plaque, où d’ailleurs le Christ lui-même se taisait. Mais comment faire comprendre l’attitude d’Andreï et d’Aliocha à Ivan et Ingmar ? Ivan et Ingmar sont partis sur ces chemins erronés qui mènent le premier au suicide et le second à la danse macabre finale de son film plein d’épouvante et de désespoir. Dieu se connaît par l’élan du coeur, la gratitude, l’émerveillement, et la conscience de sa petite place dans l’immense cathédrale de son Existence qui nous respire. 

Тарковский и Бергман: что они говорили о Боге? И о чем — с Богом? - Православный журнал «Фома» (foma.ru)


J’ai vu que le nouveau café « le pain d’épices de Pereslavl » proposait une soirée rencontre des créatifs de la ville, pour prendre le thé ensemble et échanger des idées. Les créatifs étaient une quinzaine, mais c’était plutôt des créatives, aucun homme parmi nous. Il y avait des sortes de brioches moelleuses et caramélisées absolument délicieuses et bien sûr, des pains d'épices, aux si jolis moules, dans l'esprit des moules anciens. J’ai joué des gousli et chanté des chansons gaies, parce que c’est bientôt la maslennitsa. Les créatives étaient un peu étonnées ; cela n’entrait visiblement pas dans leur appréhension de la Française typique. Mais après un départ un peu froid, tout le monde a commencé à rigoler et à fraterniser, les gosses sont même venus danser. Et la céramiste qui expose à la galerie locale m’a proposé d’y mettre mes livres en vente, ce qui m’arrangerait bien, car j’en ai tout un stock. «Finalement, nous ne savons vraiment pas apprécier notre propre culture... ont observé toutes ces dames.

- Ne m’en parlez pas, c’est là dessus que je disserte à longueur de pages ! »



jeudi 15 février 2024

Rencontre

 


La Sainte Rencontre. Une pensée pour la mère Hypandia, bien qu’elle l’ai fêtée selon le calendrier grégorien le 2 février, jour de mon anniversaire. J’aime bien cette fête, et le vieillard Syméon, ainsi que les icônes qui lui sont consacrées, toujours joyeuses et tendres, sauf quand elles sont sentimentales et gnangnan. Le sentimental et le gnangnan sont le signe que les gens ont déjà l'âme trop épaisse pour percevoir encore le joyeux et le tendre.

A l’église,  j’ai salué la vieille directrice d’école, qui m’a souhaité un bon anniversaire avec un certain retard. Elle a 75 ans, et considère que je suis une jeune fille. De fait, je ne marche pas encore avec une canne, bien que j’en ai acquise une sculptée main, très jolie, à tout hasard. Elle m’a dit de ne pas me faire de souci, qu’à la Russie, il n’arriverait rien, car elle est sous la protection de Dieu. Je lui ai répondu que je m’en faisais pour la France. « Ah la France... » a-t-elle soupiré.

Je me sentais pleine d’amour pour toute la paroisse, ses prêtres, ses diacres, ses servants d’autel, son sacristain, ses vendeuses de cierges, ses mères de familles nombreuses et leur marmaille. Ils sont tous si gentils, si attentifs, et je ne les vois jamais cancanner les uns sur les autres, critiquer, ils sont parfois renfermés et sévères, mais c’est juste que les Russes ne prennent jamais un air aimable systématique, ils ont le sourire sincère. 

Il a neigé pratiquement toute la journée, je n'arrive même plus à enlever tout cela. Mais c'est un bel hiver, propre, lumineux, féérique. Je relis toujours Ioulia Voznessenskaïa; je cherche des sponsors pour la traduire. Ses livres sont étonnement prophétiques, mais ils ne sont, en fin de compte, pas du tout déprimants. Le monde "merveilleux" qu'elle décrit avec une candeur et un humour rafraîchissants, est bien proche du nôtre, mais il n'est pas sans lueurs ni sans issues. Je m'interroge sur le caractère prophétique de certaines oeuvres, qui correspond peut-être à la perception de l'enchaînement logique des causes que l'on connaît et de leurs conséquences inéluctables, ou bien à la relativité et à la nature du temps, à ses prolongements éternels. 

Je m'aperçois que si je lis moins, c'est que je n'y vois rien. J'aimerais trouver une liseuse qui me permette de charger dessus n'importe quels livres, et pas ceux d'une liste accréditée. Sur le canapé de mon bureau, de jour, je lis sans problèmes, c'est vraiment une trouvaille de l'avoir installé là.


Sainte Rencontre

 

Le vieillard Siméon prit le petit enfant,

Qui portait les étoiles dedans son corps langé,

Et vit dans ce moment jusqu’au fond le passé

Qui monte vers demain sous le flot des instants.

 

La grande croix du temps qui perce nos destins,

Irradiant nos larmes d’une lumière sans fin,

Instrument de supplice qui jette sur nos vies

L’éclat écartelé qui les réconcilie.

 

Verticale des siècles dans la mer éternelle,

Astre des jours plongé sous l’écume actuelle,

Qui tremble à la surface de l’océan profond

De l’antique existence au centre des éons.

 


 

mardi 13 février 2024

No chemtrails

 


Comme d’habitude, il m’a fallu me pousser à l’église, hier matin, et je n’ai pas communié: la flemme de lire les prières, de rester sans même un verre d’eau le matin. Cependant, j’ai ressenti une grande consolation. J’ai entendu un sermon sur le pardon, et je pensais aux trois mégères de l'autre jour et à leur traquenard. Je n’éprouve pour elles que du mépris et de l’indifférence, je ne sais pas si on peut appeler cela du pardon; quand je serai capable de plaindre de telles personnes du fond du coeur, je serai une sainte, susceptible de passer de l'autre côté sans examen de rattrapage. Je m'abstiens juste de les détester, mais je ne peux pas dire que je les aime.

Quentin m’a envoyé un article sur Poutine, qui vient de faire un tabac planétaire avec l’interview de Tucker Carlson. https://nouveau-monde.ca/poutine-une-autre-perspective/

Chaque fois que j’entends parler cet homme, mes doutes à son sujet s’évaporent. Et l’article de Quentin le caricature d’une façon à mon avis très réductrice, bien que certaines questions soient effectivement inquiétantes, pourquoi ne quitte-t-il pas l’OMS, par exemple. Mais dire que c’est un personnage médiocre, timide et falot me paraît extrêmement exagéré. L’auteur de l’article, un patriote orthodoxe moldave, lui reproche de ne pas être intervenu au Donbass dès 2014, mais je ne sais pas s’il était en mesure de le faire alors, depuis, il a rétabli les réserves d’or de la Russie et réarmé le pays en douce. Un ami du père Valentin pense qu'on lui avait fait alors du chantage aux avoirs russes qui étaient tous off shore. Je pense souvent à ce que dit Igor Drouz : en Russie, tout n’est pas merveilleux, mais quand on regarde ce qui se passe en Europe, on est content d’être ici. Poutine a peut-être des défauts, mais quand on regarde le personnel politique occidental, on est content de l’avoir.

La jeune femme qui supervise le café français est une poutiniste fervente. Elle me dit que, le comparant à Carlson, elle voit toute la différence de mentalité entre les Russes et les occidentaux, parce que Poutine est naturel, et Carlson pas du tout.

Le topo historique qu’a fait Poutine en début d’interview ne m’a pas appris grand chose, mais il a certainement été utile à beaucoup de gens, il remet bien les pendules à l’heure.

Devant mes photos du ciel bleu de février, tous les Français s’extasient : pas de chemtrails ! Et en effet, pas de chemtrails. Je vois plein de photos et de vidéos troublantes du phénomène. Des quadrillages serrés, des tortillons exubérants, on ne va pas me faire croire que c’est lié au trafic aérien qui, de toute façon; est maintenant réduit. Mais alors qu’est-ce ? Une amie me dit que cela ne peut pas être organisé par la caste qui nous veut tant de bien, à moins qu’elle ait décidé de s’arrêter de respirer, et l’argument est valable. Mais il y a quelque chose de bizarre, quand même... Or le même Carlson, qui a interviewé Poutine, a fait une vidéo là dessus. C’est réel. C’est le milliardaire Bill Gates qui, dans sa tête malade, a décidé de manipuler le climat et de créer un voile artificiel pour arrêter les rayons du soleil et empêcher le « réchauffement climatique »... Il ne s’agit pas d’empoisonner les populations, comme le pensent certains, juste de nous créer artificiellement un hiver nucléaire. Nous sommes arrivés à un moment où n’importe quel hurluberlu richissime peut s’amuser à perturber gravement l’environnement sans que personne ne se décide à le placer dans une cellule capitonnée.

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Eh bien en Russie, nous n’avons pas de chemtrails, notre ciel, quand il est bleu, il est bleu. J’y vois le signe encourageant que la Russie n’est pas complètement asservie au NOM. Les deux livres apocalyptiques de Ioulia Voznessenskaïa, écrits il y a trente ou quarante ans, avaient aussi prévu cela: tout le monde asservi à l’antéchrist, sauf la Russie, dont on ne sait absolument plus rien et qui est constemment accusée de tout.

Dans le même ordre d’idée, Kennedy junior nous explique comment Black Rock, Monsanto and co entretiennent la guerre en Ukraine, et y sacrifient allègrement toute la population. La population, ils s’en foutent, ce n’est pas la leur, d’ailleurs, même la leur, ils s’en foutent, on peut aisément la remplacer, et l’on s’en occupe déjà. Donc sacrifier à leur Moloch 500 000 ou un million de slaves, abrutis ou non par la propagande, quelle importance ? Les slaves, parmi les blancs chrétiens, sont de toute façon ceux qu’on exècre le plus, chez ces gens-là.

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Je suis certaine que l’extermination des Russes, et même des Ukrainiens, n’entre pas dans les plans du dictateur Poutine, qui encourage la natalité, mobilise avec parcimonie, épargne les civils, on l’accuse même ici d’être un peu trop moulligasse avec l’ennemi.

Et dans le même temps, l’éradication des Palestiniens continue joyeusement, ce ne sont jamais que des Arabes. Des sous-hommes. Quelque chose dans le genre des indiens d’Amérique. Des Irlandais ou des Boers. Des Russes du Donbass. Des Serbes du Kosovo. Des gêneurs. Mais cela commence à faire un peu désordre. Il y a des impostures qui font moins bien recette. La démocratie, les valeurs occidentales, tout ça, tout ça...

L’Ancien Testament sans le Nouveau, ça craint. J’écoutais l’Evangile du jour. La femme païenne qui poursuit Jésus dans la rue pour obtenir la guérison de sa fille. Il fait la sourde oreille et finit par lui dire : «Il ne convient pas de donner aux chiens la nourriture des enfants ». La femme répond : «Mais les petits chiens mangent les restes qui tombent de la table des maîtres ». Et Jésus guérit sa fille, en vertu de sa grande foi. Le prêtre qui commentait expliquait que la phrase du Christ pourrait paraître très dure, mais qu’elle n’était pas dite à l’intention de la femme, dont il aurait de toute façon guéri l’enfant, mais à celle de ses disciples, encore imprégnés du préjugé que seule leur tribu élue était digne de prier Dieu et d’en recevoir des bienfaits. Ce message, qui a 2000 ans, ne passe toujours pas très bien.




jeudi 8 février 2024

Neige

 


En face de moi, un paysage d’hiver idyllique, tout est blanc, tout scintille sous la lumière et un ciel bleu laiteux. Mon jardin n’est plus que congères sculptées par le vent où serpentent les sentiers que je dégage à la pelle. Il fait à nouveau très froid, sans doute pour la dernière fois, cet hiver. C'est un bel hiver russe.
En face, se poursuit le saccage de la maison de l’oncle Kolia. Le gars, qui est dans le bâtiment, fait une verrue sur pilotis au ras de la jolie façade, s’il l’avait reculée de deux mètres, pour laisser un perron couvert, et faire la nouvelle maison sur l’arrière, l’impression serait toute différente, mais pas le moindre goût, évidemment, à quoi pouvais-je m’attendre, quand un « architecte moscovite célèbre » écrase tout le pays avec un OVNI en verre lourdingue qui ne tient aucun compte de son environnement ? Heureusement, je me rends compte  que ce désastre ne sera pas trop visible. De la terrasse et de ma fenêtre on ne voit déjà presque rien, même en hiver, quand le thuya et le genévrier auront pris encore un peu de hauteur et de volume, je pense que la pauvre isba disparaîtra presque complètement. Elle ne me réjouira plus la vue, mais ne la gâchera pas non plus. En revanche, j’entendrai sûrement la radio... 

Les bénévoles de «Tom Sawyer Feast », qui chaque année repeignent une maison traditionnelle pour sauver de Pereslavl ce qui peut l’être encore discutent de leur prochaine saison. «Quel intérêt de repeindre des ruines ? » demande un jeune type, dont la page ne montre que des motos, des bagnoles, et un intérieur dont la fantasmagorique laideur me conduirait en deux jours à la folie furieuse. J’ai répondu : « L’intérêt, c’est que vos maisons contemporaines étant généralement affreuses, sans style, sans proportions, sans goût, il faut sauver des modèles de maisons normales pour les générations futures, et même pour notre équilibre et notre développement intérieur. Sans compter qu’on n’attire pas les touristes en transformant une vieille ville pittoresque en favella chaotique. »                          

Les paysans semblent durcir le mouvement autour du parlement de Bruxelles, et je crains que l’on en commence à leur tirer dessus. Je ne sais pas s’ils ont complètement intégré qu’ils ont affaire à une mafia sans aucun principe, sans aucune empathie, sans aucun honneur, sans aucune parole, sans foi ni loi, ni patrie? Parce que tant que tout le monde ou presque ne l’aura pas compris, tous ces mouvements n’auront pas de résultat, sinon celui d’aggraver le flicage et la répression.

Parallèlement, dans le trou noir bleu et jaune, des justiciers ont tabassé l’admirable métropolite Longin, homme de foi et d’amour, qui a élevé des centaines d’orphelins avec une affection qu’ils lui rendent bien. En ces temps où Satan est déchaîné, toute la détestation de ses valets se concentre évidemment sur ce genre de personnes. Le métropolite, dont la santé est très ébranlée, a échappé de peu à la mort. Et que disent les suppôts ahuris d’un des principaux responsables de cette persécution, le patriarche de Constantinople ? « Le métropolite s’est poché les deux yeux en tombant de lui-même ».

https://orthodoxologie.blogspot.com/2024/02/la-police-enquete-sur-le-passage-tabac.html

Bon, ils n’ont quand même pas dit « très bien, très bien », comme dans le psaume, mais je ne sais pas si c’est mieux, au fond. C’est juste faux-cul.




Et ils ont coupé le bouleau, pour qu'on voie mieux cette tristesse...

 Sur VK, une jeune ethnographe a posté quelque chose sur le costume russe paysan et les différences entre la représentation qu'on en donnait et en donne encore au cinéma: marronnasse, grisâtre, misérable. tous ceux qui s'intéressent comme elle à la question, savent qu'il n'en était rien, que le costume et l'intérieur des paysans étaient pleins de couleurs et de poésie. Mais en France aussi, si l'on représente le Moyen Age et le monde paysan, on va habiller les gens de guenilles sinistres. C'est la raison pour laquelle, bien dressés, des tas de gens comme le jeune homme dont j'ai parlé plus haut, détestent tout ce qui peut rappeler un passé pourtant beaucoup plus attractif et intéressant que leur présent, authentiquement banal et affreux, lui. C'est un exploit du diable d'avoir pu faire préférer sa camelote hideuse à ce qui était harmonieux et vrai. Et le "merveilleux nouveau monde" est à son image.

https://vk.com/wall-211619279_8977 

 

lundi 5 février 2024

Procès

 


Rita est tout à fait tirée d’affaire, capricieuse, quémandeuse et hargneuse comme auparavant. Sa cicatrice se présente bien. Nous sommes entrés dans la période des tempêtes de neige, mais il ne fait plus très froid, et c'est même beau, tout blanc, avec un ciel qui, la nuit, de clair qu'il est au dessus de la ville, devient ténébreux dans la direction du lac, et des flocons tournoyants..

Il y a des moments où j’ai le vertige devant la direction qu’a pris mon destin. Certes, je ne regrette pas d’être partie, le père Placide a eu du nez. Mais je me demande d’abord comment j’en ai eu la force, et ensuite, comment je ne pète pas les plombs, quand l’iceberg Russie s’éloigne toujours plus de l’iceberg Europe, emportant tous les miens, enfin, ceux qui sont encore en vie, mais je pense aussi aux descendants, que je ne connais pas ou mal, et qui sont de notre sang...  La situation se dégrade, les dirigeants occidentaux perdent complètement la tête et la mesure, en pleine hybris de la tragédie grecque. Tous ces vampires de la caste sont prêts à sacrifier allègrement des millions de gens, comme en Ukraine, et à les remplacer par des esclaves exotiques importés, et je crains que trop peu de Français ne le réalisent encore. Après avoir encouragé la veulerie et la démission pendant des décennies, voilà qu'on nous fait sans vergogne le coup de la mobilisation, mobilisation pour qui, si la France ne doit plus exister, si se dire Français est raciste et ringard? Est-il possible que des gens ne voient encore pas les grosses ficelles? Cette vidéo dit tout, avec talent, avec courage et lucidité.


J’ai vu un extrait d’une émission d’Arte, et je suis étonnée que la chaîne servile du sinistre BHL diffuse une chose pareille. Un moine Bulgare analyse la situation de son pays, inféodé aux maîtres de l’UE, comme il l’était naguère à l’URSS, et qualifie les points communs de terrifiants. Puis il déclare que s’il est devenu moine, c’est en partie par horreur de la société où nous sommes appelés à vivre et que nous prépare le Nouvel Ordre Mondial. Je le comprends, et son choix me paraît judicieux. J’ai rapproché ce témoignage du souvenir que j’ai de Solan, cette enclave de paradis dans une France ravagée par sa mafia, avec ses admirables et intelligentes moniales, la beauté des bâtiments, de la nature environnante qui retrouve sa santé sur leur soixante hectares sauvés des pesticides et de l’exploitation intensive. Et aussi du livre de Ioulia Voznessenskaïa, si prophétique, "le voyage de Cassandre ou aventures avec des macaronis", un roman de science fiction orthodoxe qui décrivait d'avance, dans les années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix, l’épouvante où nous sombrons, et que j’aimerais bien traduire. Les seuls lieux préservés y sont des monastères des catacombes, où des moniales enfantines et sublimes  résistent à l’antéchrist. 

Aujourd’hui, la contestation radicale, c’est le monastère, et demain, ce sera encore plus vrai.


https://t.me/LaParoleDesSaints/18763

J’ai fêté mon anniversaire hier, j’avais invité quinze personnes sans savoir comment j’allais les caser, et en préparant des tonnes de bouffe, il n’en est pas venu la moitié pour toutes sortes d’excellentes raisons, comme dans la parabole évangélique. Mais celles qui sont venues ont aussi apporté des tonnes de bouffe dont je ne sais pas que faire. J’en ai congelé, mais il en reste.

Néanmoins, nous avons passé une bonne soirée, il y avait Katia, et son amie Elena, psychologue orthodoxe, Veniamine le Suisse vieux-croyant, Ania Osipova et sa mère, Angelina Pavlovna, Génia Kolesov, qui organise les concerts du bar et ma voisine Macha Serjantova. Les discussions étaient intéressantes et personne ne faisait de conférences en ne laissant pas les autres en placer une.

La veille j’étais tombée dans une embuscade. J’avais été invitée à faire une conférence de dix minutes, à la bibliothèque, sur mes romans, dans le cadre d’une journée Ivan le Terrible qui, en fait, m’est apparue plutôt comme le procès de Laurence Guillon. Je me doutais qu’il y aurait la jeune femme qui m’accuse de salir la mémoire des Basmanov, mais pas que tout tournerait autour de cela. Il y avait la directrice du musée, et des guides, plus des gens divers, et la première à parler  présentait un livre, qui n’était pas de son cru, sur Ivan le Terrible, à l’usage des enfants, et expliquait qu’il rétablissait la mémoire de ce tsar, victime d’une véritable campagne de propagande occidentale, dont j’étais l’un des vecteurs. D’ailleurs, qu’est-ce qui aurait pu me pousser à venir vivre dans un pays que cette patriote  trouve trop peu attractif pour qu’on choisisse de plein gré de venir s'y geler, sans y être poussé par des intentions malfaisantes ? Mes romans étaient un acte de sabotage pour pervertir la jeunesse russe, c’était l’argumentaire de l’adoratrice des Basmanov, qui siégeait, avec un sourire permanent, au premier rang, dans les commentaires venimeux qu’elle m’avait adressés sur VK, il y a quelques temps. J’aurais dû m’étonner de voir, dans cette assemblée, la rédactrice de ma traduction de Yarilo, accompagnée de son fils, elle aussi tout sourire, car Ivan le Terrible n'est pas précisément son sujet. Il est vrai qu'elle avait alors envisagé un débat que j'avais refusé, eh bien comme ça, j'étais contrainte de m'y prêter. 

Après l'accusation de ce procureur, j’ai vu la championne des Basmanov monter à la tribune pour y faire une conférence qui m'a paru très longue sur les héros de son village. En somme, le tsar et toute l’Opritchnina étaient victimes d’un complot occidental depuis la Renaissance: d'abord, outre les traîtres répertoriés Kourbski et Staden, tous les étrangers présents à Moscou à l'époque qui avaient pu écrire sur ce thème lettres ou mémoires; puis tous les historiens russes du XIX° siècle, occidentalistes et pleins de mépris pour la Russie d’avant Pierre le Grand, (ce qui n’est d’ailleurs sûrement pas faux, dans une certaine mesure); et tous les écrivains, peintres et cinéastes qui se sont inspirés de tout cela, y compris Eisenstein. Eisenstein étant homo lui-même a transposé ses fantasmes sur le Fiodor Basmanov de son film, le faisant danser « déguisé en Anastasia, la femme défunte du tsar », ce qui me semble de la pure spéculation, si le jeune homme qui est, dans le film beau, mais viril, danse déguisé en femme, je n’ai jamais fait le rapprochement entre son costume et Anastassia. Cela ressemble plus à une plaisanterie de joyeux guerriers, mais même les danses et la fête lui paraissent relever des clichés sur l'ancienne Russie, pour quelqu'un qui s'intéresse au folklore, c'était un peu dur à entendre... D’après elle, on a démonisé une organisation honorable qui « luttait simplement contre les traîtres », sans exécutions fantasmagoriques, tout se passait très gentiment, très correctement, "rien de personnel". Oui, bien sûr, c’était aussi la fonction officielle de la Tchéka, et aujourd’hui, du reste, tous les nostalgiques de Staline justifient son action, et minimisent les répressions, ou en calomnient les victimes. Pourtant, en effet, les traîtres existent, et il faut les empêcher de nuire, mais quand s’en occupe une organisation de justiciers, il est rare qu’il ne se produise pas bientôt de fâcheux débordements, c’est une des problématiques de mes romans.

Après cette  intervention, une autre personne est venue parler de la mère d’Ivan le Terrible, Elena Glinskaïa, de sa brève régence, c’était visiblement une historienne qui connaissait son sujet, et elle a conclu en disant qu’au regard de la discussion d’aujourd’hui, on pouvait, quel que soit l’opinion qu’on avait du tsar, mettre à son crédit d’avoir débarrassé la Russie des tatars, établi un impôt progressif qui épargnait les pauvres et faisait payer les riches, racheté de sa poche les gens que les tatars enlevaient pour les vendre comme esclaves, et non seulement je souscris mais j’y ai même fait allusion dans mes romans.

A la suite de cela, une guide a déclaré que selon les principes démocratiques, on tenait à donner la parole à l’auteur du livre contreversé. J’y suis allée, la bouche désséchée par l’émotion, car je déteste les conflits et je me demandais bien ce que j’allais répondre à des attaques de ce niveau sans perdre mon calme. Mais tandis que tout cela se déroulait je me disais que c’était la première fois que j’étais confrontée à une telle situation, mais peut-être pas la dernière, et qu’il fallait simplement parler avec sincérité, non pas à l’intention de celles qui avaient ourdi ce qui devait être une exécution publique, mais de ceux qui étaient venus écouter le débat.

J’ai dit qu’apparemment, j’aurais dû me faire accompagner d'un avocat, mais qu’à défaut, j’allais produire la lettre que m’avait écrite Elena Semionova, ma future éditrice, qui aime Ivan le Terrible depuis son enfance, passée près d’Alexandrov, qui est patriote, orthodoxe, monarchiste, et publie sur les derniers tsars ou les héros du Donbass. La lettre a fait grosse impression, et puis, malgré mon émotion, j’ai commencé à être portée par l’inspiration. J’ai dit plus ou moins : «Je ne sais pas trop que répondre, car je ne reconnais pas mes livres dans la caricature qu’on en a faite. J’ai évoqué les relations homosexuelles du tsar et de Fiodor, ce qui était un fait avéré jusqu’à ce qu’on eût décidé d’en faire des saints irréprochables. Alexis Tolstoï a traité cela de façon beaucoup plus caricaturale que moi, il est vrai qu’il n’était pas français, il en avait donc le droit ! Cela dit, je n’ai aucune scène pornographique, et je ne fais pas l’apologie de l’homosexualité. Au contraire, ni Fiodor, ni le tsar ne sont des personnages effeminés, l’un et l’autre sont convaincus qu’il n’est d’amour complet qu’entre un homme et une femme, ce que le tsar a connu, et dont il est nostalgique, et que Fiodor connaît par la suite. Ce qui les lie est plutôt de l’ordre de l’amitié grecque. Que voulez-vous, ce genre de choses existe... et alors il ne faut pas en parler ? Je ne suis pas historienne, je suis écrivain,  j’ai fait un roman, ou plutôt ce roman s’est fait tout seul, je n’ai eu que peu de pouvoir sur le processus, à part sur la stylistique et la grammaire. Il est sorti comme cela. Et j'estime que j'ai fait plutôt une apologie du mariage orthodoxe que la propagande de l'homosexualité. Tout ce que je viens d'entendre dire, sans parler de mes romans, sur le film d’Eisenstein lui-même me paraît très subjectif. Il est bien évident que lorsqu’on épouse une thèse avec fanatisme, on va tout ressentir à travers le prisme de la conformité à sa vision des choses, mais un avis n’est pas forcément malveillant parce qu’il n’est pas le vôtre. Dans le film d’Eisenstein, quand j’étais jeune, j’ai vu un tsar idéal, charismatique, transporté par sa mission, adulé des uns, haï des autres, un époux épris de sa femme qui l’admire éperdument, un univers beau, sacré et envoûtant, avec des sentiments fervents et intenses, bref, tout ce qui manquait à ma vie dans les années soixante-dix, à Paris. Absolument pas une caricature. Je suis bien persuadée moi-même qu’Ivan le Terrible a pu être calomnié, cela dit, je ne parlerais pas de propagande pour une époque où la presse n’existait pas, où l’on mettait trois mois pour venir d’Europe jusqu’à Moscou, les nouvelles n’allaient pas vite et peu de gens y avaient accès. Il est clair que les Polonais étaient peu enclins à lui trouver des qualités. Mais certains étrangers sont élogieux à son égard, et si sir Jerome Horsey est un Anglais de la Renaissance déjà contemporain par la mentalité, qui ne comprend rien à la Russie ni à l’orthodoxie, je ne mets pas en doute ses témoignages très vivants, et pour ce qui est des éxécutions, celle du mage anglais du tsar donne vraiment des cauchemars, j’ai regretté d’avoir lu cela. Et pourtant, je pense qu’Ivan le Terrible était un grand homme d’état. Mais vraiment pas un saint. Ceux qui le servaient non plus. Je ne doute cependant pas que les Basmanov père et fils étaient des héros, qu’ils se battaient avec courage et efficacité, est-ce que cela les empêchait d’être en proie à toutes sortes de passions ? Nous avons en France Gilles de Rais, brave homme de guerre, compagnon de Jeanne d’Arc, un héros véritable, il a pourtant sombré dans de terribles abominations et fini sur le bûcher. Peut-être que j’ai noirci dans mon roman le père Basmanov, mais je suis partie d’une supposition psychologique, celle que Fiodor trouvait dans le tsar une image paternelle qu’il admirait, j’ai lu que le père et le fils se détestaient, il devait y avoir des raisons. J’ai essayé de comprendre comment un garçon peut en venir à couper la tête de son propre père, ou bien est-ce que ce fait relève encore de la calomnie occidentale ? Et au fait, pourquoi ne parle-t-on pas, dans la conférence que j’ai entendue, des témoignages de l’Eglise ? Que fait-on là dedans du métropolite Philippe ? J’ai fait le voyage aux Solovki pour me recueillir sur les lieux qu’avait habités ce saint homme, pour qui j’ai une grande vénération. J’y ai trouvé une biographie de lui, pas une hagiographie, mais une biographie historique. Je me suis aperçue que le métropolite Philippe était un homme très doux qui avait horreur des conflits. Comment et pourquoi, si tout était si parfait, en est-il venu à s’opposer au tsar, à lui refuser sa bénédiction au risque de sa vie ? »

Je sentais que j’étais portée, que quelque chose se passait en moi, et que l’assistance réagissait favorablement. Là dessus, le fils de ma rédactrice me demande d’un ton angélique quelles sont mes sources, comme l’abonné au Monde dans les récits de Christian Combaz. J’avais déjà évoqué, dans mon discours, les livres que j’avais lus sur la question, et pour ne pas me répéter, je lui ai répondu : «Oh je ne m’en souviens pas, je ne les ai pas notées. Comme je l’ai dit, j’ai fait un roman, pas un ouvrage historique, je faisais mon miel de ce que je lisais, un point c’est tout. »

Alors sa mère, sans perdre son sourire amène, m'a demandé, selon la technique de l'inversion accusatoire, de m'excuser auprès de la spécialiste des Basmanov, qui m'avait attaquée avec beaucoup d'agressivité sur internet, pour la réponse que je lui avais faite. J’ai déclaré que j’avais dit ce que j’avais à dire, et que je rentrais chez moi, car tout cela commençait à me fatiguer, et je suis sortie de la salle. Une femme m’a rattrapée pour me demander où trouver mon livre. «Prenez-le, je vous le donne », ai-je répondu en lui tendant l’exemplaire prévu pour la bibliothèque. Mais elle a tenu à le payer, et si j’en avais apporté d'autres, j’en aurais même pas mal vendu! Je suis allée en chercher qui restaient dans la voiture, pour la directrice, venue me dire qu’elle ne savait pas que cela allait se passer de cette manière, qu’elle était désolée. «Vous savez, ai-je répondu, ce n’est pas plus mal, car je viens de comprendre que depuis des mois, des tas de choses se disaient dans mon dos, maintenant, on me les a dites en face, et j’ai répondu de même. »

Les vendeuses de cierges de la cathédrale s'étaient cotisées pour m'offrir une nappe et des maniques, j'ai trouvé cela adorable. Et la femme du père Vassili est venue me prendre la main et, la serrant très fort, en me regardant avec intensité, m'a souhaité encore de longues années pleines de joie, utiles, productives, ce qui m'a beaucoup touchée.