La neige prend des allures de
catastrophe climatique, je n’arrête pas de dégager les abords, et ne peux plus
me servir de la voiture, j’ai peur de rester coincée dans une congère. Je
suis allée à pied chez l’ophtalmo. Ma vue a baissé, bien que je n’ai rien de
gravissime. La sècheresse de l’oeil peut jouer un rôle, et puis aussi mes
activités. Le médecin me dit que je peux faire un syndrome du "spasme de
l’adaptation" chez les adolescents. Elle me conseille de regarder la télé, de
laisser mes yeux vaguer sans scruter constemment des textes, c’est bien ma
chance. Je n’ai pas de télé, mais j’ai regardé un film sur l’ordinateur.
« L’Amour et les pigeons », scénario du père de Katia. Je n’ai pas
compris grand chose. Mais j’ai vu le petit peuple paysan de l’époque
soviétique, simple, chaleureux, modeste, humain.
Après l’ophtalmo, je suis passée au café. Je voulais aller montrer patte blanche au service d’immigration, ce que j’avais déjà remis au lendemain pour cause de météo. Mais quand j’ai appelé la juriste, elle m’a dit que c’était le jour de fermeture, et nous avons remis encore au lendemain. J’ai vu l’Anglais et sa femme. Il m’a expliqué que l’un et l’autre étaient si inquiets devant les mensonges médiatiques autour de l’Ukraine et de la Russie, et aussi l’évolution sociale de l’Angleterre, qu’il avait décidé de venir ici acheter d’abord un petit appartement, puis il a acquis celui du dessus, et projette de faire un duplex. Il a des filles qui se sont laissé tourner la tête par des réfugiés ukrainiens et ne veulent plus le recevoir avec sa femme russe, qu’elles connaissent pourtant depuis des années, il a remarqué que les réfugiés ukrainiens agitaient et intimidaient tout le monde et prenaient partout une influence importante. Et en effet, c’est un Ukrainien qui a envoyé Anna Novikova et Vincent Perfetti en prison, à cause de l’aide humanitaire qu’ils organisaient pour le Donbass. Il y en a maintenant dans toutes les paroisses orthodoxes, où ils font souvent la loi, étant soi intoxiqués comme ceux qu'on avait dressés, au moment du Maïdan, comme des pitbulls contre les Russes, soit purement et simplement des agents. Un prêtre orthodoxe accusait, sur un fil de commentaires, les Russes de bombarder la Laure de Kiev, et je suis bien sûre que c’est faux, ou si quelque chose est tombé, c'est par erreur, car la Laure est un lieu sacré pour eux, tout le monde est malade, ici, de la savoir en de si mauvaises mains. Mais ce prêtre ne semble pas excessivement ému de la profanation qui lui est imposée, et des persécutions dignes des heures les plus noires du bolchevisme trotskyste que subit l’Eglise ukrainienne. Il apostrophe d’un ton comminatoire toute personne qui croit rétablir un peu de vérité dans cette affaire, et j’ai vraiment l’impression de voir s’installer en France des réflexes plus que totalitaires, des réflexes sectaires. Je dois dire que pour l'instant, j'ai eu la flemme d'aller argumenter plus loin avec ce prêtre sous influence, car les bras m'en tombent. J'ai vu une vidéo de Tocsin où l'auteur d'un documentaire sur l'Ukraine va exactement dans le sens de ce que j'écris ici, et même au-delà. Quand ce prêtre dormait sur ses deux oreilles et ses préjugés, moi, j'étais déjà au courant de ce qui se passait là-bas d'infâme, j'essayais de porter les persécutions à la connaissance des bons chrétiens occidentaux qui ne voulaient surtout pas en entendre parler.
Pendant la nuit, il était retombé autant de
neige que la veille, pas question de prendre la voiture, et pas question d’aller chez la juriste à pied non plus. J’ai décidé de rejoindre la rue principale et d’appeler
un taxi depuis un petit café qui fait le coin. Mais atteindre ce point a été
fort difficile. La neige poudreuse et molle entravait mes pas. J’étais épuisée.
Et une fois au café, impossible d’avoir un taxi, la ville entière avait eu la
même idée que moi. J’ai bu un capuccino,
c’est un gentil petit café, avec deux adorables jeunes serveuses. J’ai appelé
la juriste, qui m’a dit : « Laissez tomber, vous avez jusqu’au 16
mars pour vous manifester ». Et c’est ce que j’ai fait, bien que je
préfère me débarrasser de cette démarche annuelle le plus vite possible. Et
puis j’ai fait mes courses au supermarché voisin avant de repartir dans la
tourmente.
Arrivée chez moi, j’ai encore
dégagé la neige, parce que si je la laisse s’accumuler, ce sera beaucoup plus
pénible. Mais les congères sont si hautes qu’il devient difficile de lever la
pelle pour leur ajouter ce que j’enlève. J’ai discuté avec la voisine, aux
prises avec les mêmes problèmes, de l’autre côté de la rue. «J’avais envie de
vous dire de n’aller nulle part, et puis je me suis dit que j’allais me mêler
de ce qui ne me regardait pas...
- Eh bien vous voyez, je ne
suis pas allée bien loin, mais ça m’a pris quand même du temps."
Des cinéastes sont venues regarder ma maison pour y tourner quelque chose. Et l'une d'elles a proposé de m'emmener en quatre-quatre retirer au SDEK un colis la Redoute en souffrance. Je me suis fait déposer au café, car entretemps, j'avais eu un coup de fil d'Ania Ossipova qui voulait venir déneiger chez moi avec son mari Dima. Nous nous sommes retrouvés chez Gilles et ça tombait bien pour Dima, car il va faire pour lui les livraisons de pizzas et de gâteaux. En fait, j'avais déjà tout déneigé, je n'allais pas lui faire nettoyer la rue entière. Mais il est volontaire à l'avenir, et surtout, il m'a raccompagnée. Si j'avais les moyens, je l'embaucherais comme chauffeur.
Aujourd'hui, je voulais aller me promener avec Nini, car il faisait un soleil magnifique. La lumière a changé, elle devient plus vive, le ciel plus bleu, mais le froid est si intense que Nini a refusé de dépasser le portail. Elle me regardait, repartait vers la maison, retournait en arrière, et quand je l'ai vu soulever les pattes, j'ai compris qu'elle ne ferait pas un pas de plus sans bottines. Comme je n'en ai pas à sa disposition, je suis rentrée. Je suis montée dans mon atelier. Nini et Rita aboient en bas, parce que ni l'une ni l'autre ne peut monter l'escalier pour m'y suivre.
Au retour de notre dernière promenade, frigorifiée, je me suis dit: "Je vais me faire un petit thé". Et tout d'un coup, mon coeur a plongé, je me suis écriée: "Maman, comme j'aimerais prendre ce thé avec toi!" Je sentais qu'elle était là. Je pense très souvent à elle. Mais j'avais tout-à-coup le sentiment qu'elle était présente, et que c'était peut-être une réponse aux doutes qui me taraudaient depuis que j'avais lu un débat sur la survie de la conscience. Un athée semblait se délecter de proclamer que c’était complètement impossible, de façon péremptoire et sans appel. Une scientifique disait qu’on ne pouvait prouver que le cerveau produisait de la conscience comme le foie produit de la bile. D’autres opposaient les expériences de mort imminente qui ne sont pas forcément convaincantes non plus. A cela on répliquait par la destruction de la personnalité et de la mémoire provoquée par la démence sénile, par exemple. A vrai dire, la personnalité de maman n’était pas détruite, elle était surtout très perturbée, et sa mémoire semblait devenue inaccessible, mais parfois, elle resurgissait. Néanmoins, c’est en effet très troublant. Le père Valentin me disait que c’était comme un pianiste à qui l’on a brisé son instrument, il ne peut plus jouer mais la musique est en lui. Le père Placide que cela revenait quand on quittait son corps. Mais ce qui me retient sur la pente du doute, ce sont les quelques révélations que j’ai eues dans ma vie. Hélas, si je m’en souviens, la grâce que j’en avais ressenti, pareille au parfum, n’a plus d’odeur quand elle s’est évanouie. Mais au moment même, je n’avais plus aucun doute, et au coeur une béatitude indescriptible. Et en dehors de ces moments, la poésie qui me donne l'intuition de "l'au-delà des choses" dont parlait Rilke, du caractère spirituel de la matière, désacralisée par des êtres lucifériens qui se sont donné sur elle tous les droits, et font de leurs semblables une marchandise comme les autres, comme les animaux domestiques et sauvages que nous traitons si mal.
Là dessus, je tombe dans l'Antipresse sur ce texte remarquable:
Dans son dernier briefing, Slobodan fait beaucoup d'observations intéressantes sur notre triste époque, et en particulier sur la mentalité occidentale qui, depuis qu'elle s'est détournée de la foi, s'occupe d'imaginer des utopies et de les faire partager, et même de les imposer au reste du monde. Ce n'est certes pas l'ensemble de la société occidentale qui est faite sur ce modèle, je pense que jusqu'au début de la destruction de la paysannerie, l'Europe gardait plus ou moins une façon de vivre médiévale. Mais dès la Renaissance et l'avènement du protestantisme, de l'humanisme, suivis des fameuses "lumières" aveuglantes des esprits luciférens, les élites ont prétendu changer le monde et installer sur terre un paradis qui semble un enfer à tout être normal. Et c'est un enfer, car le truc ne s'inscrit pas dans la nature, au contraire, il la viole et la détruit, et ne se donne pas d'horizon spirituel transcendant. On a fait de nos sociétés une sorte de grand lit de Procuste, où l'on mutile tout ce qui n'entre pas dans les cases de ceux qui nous veulent tellement de bien. Cette mentalité, qui déteste la nature et ne pense qu'à la soumettre ou à la contrefaire, et rejette toute notion de sacré, de divin, et de destin spirituel, devient fort logiquement complètement folle. Ce ne sont que délires, diatribes, invectives et condamnations, prédations manipulées sous de nobles prétextes destinés à aveugler l'imbécile de base, drogué aux faux espoirs, aux fausses vertus, aux indignations sur commande. L'Ukraine, et maintenant l'Iran. tout le monde crie haro sur l'Iranien, sur le mollah, sur le barbu, et si l'on flaire l'embrouille, on passe pour un sectateur de l'islam fanatique. Il y a quelques décennies, on soutenait avec le même enthousiasme la révolution de l'ayatollah Khomeiny, on lui donnait même asile en France. Et à présent, pour nous faire encore et toujours marcher dans un forfait de plus, on agite l'islam devant les droitards, le droit des femmes devant les gauchistes, on raconte des histoires effrayantes, si elles sont du même acabit que les mensonges et les inversions accusatoires qui s'accumulent depuis dix ans au sujet de l'Ukraine, permettez-moi d'être méfiante, et puis surtout: occupez-vous de votre mafia et pas de leurs mollahs. Occupez-vous de ce qu'on fait de la France, des populations européennes, de leurs paysans, de leurs petites gens, de leurs vieux et de leurs enfants.
Slobodan constate le grand remplacement, qui n'est une théorie du complot que pour les membres de la secte, tant il est évident à toute personne douée d'un cerveau. Il dit que cela ne se serait pas produit si les boomers n'avaient pas été préalablement déracinés, un peuple enraciné ne se laisse pas remplacer aussi facilement. Je partage son opinion. Toute jeune, je ressentais déjà ce déracinement. D'abord parce que ma famille n'avait plus les pieds dans la terre, ce dont mon grand-père était bien à tort très fier, et puis les paysans que j'ai connus, s'ils gardaient des traditions culinaires et festives, n'avaient plus de folklore, ni de savoir-faire artisanaux. Tout était fait pour nous orienter vers des lendemains qui chantent, et nous faire mépriser le passé obscurantiste, même la religion catholique se voulait moderne, et moi, je ne comprenais pas pourquoi nous n'avions rien derrière nous, plus aucune base, plus aucun lien direct avec les splendeurs architecturales et naturelles qui nous entouraient et n'avaient cependant de sens pour personne, tout nous disait que c'était mort. Et je trouvais cela bien dommage, car le nouveau monde me semblait de plus en plus vulgaire, banal, moche et désespérant, et je ne comprenais pas comment la beauté et la noblesse avaient pu nous déserter de façon aussi radicale. Paradoxalement, la Russie qui avait subi un déracinement énorme et brutal, systématique, au moment de l'expérience communiste, me semblait, à travers les films soviétiques, moins atteinte.
A ce propos, Jean-Michel Bovy évoque la fascination obstinée des élites russes pour l'Occident, fascination qui leur fait toujours faire de terribles bêtises. Beaucoup ont des biens à l'étranger, mais au delà de l'intérêt matériel, il y a, d'après lui, l'impossibilité de renoncer au rêve du monde idéal de la démocratie, du confort et de la civilisation. C'est en effet très juste, et très regrettable, de la même manière, en face, les élites françaises ne veulent pas renoncer au rêve américain ni à la caricature russe qu'elles se sont fabriquées, après avoir pourtant encensé l'Union soviétique et honni ceux qui, en évoquant le Goulag, venaient "désespérer Billancourt". De sorte que c'est la notion même d'élite qui finit par me chiffonner, que ce soit ici ou là-bas, des gens absurdes et coupés de tout ce qui nous a faits ce que nous sommes, au nom de chimères que je ne trouve même pas si séduisantes. Ces chimères ne peuvent naître et prospérer que sur les ruines du génie propre à chaque nation, et dans le vide de toute espèce de transcendance et de poésie.




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