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dimanche 29 mars 2026

La grande folie


J'étais fière et contente d'avoir pensé à faire mes traductions assermentées à Moscou, en insistant pour qu'on transcrivît par un a russe le e de Laurence, afin d'harmoniser avec un papier où c'était correctement écrit, à la demande du service d'immigration. Mais quand je suis arrivée avec cela, le même service a décidé que non, non, pas question, il fallait refaire ces traductions avec e, et pourquoi diable voulais-je à tout prix transcrire par un a? 

- Mais c'est vous qui me l'avez demandé! 

- Sur votre permis de séjour, c'est e! Alors vous faites e partout!"

Il m'a fallu commander des traductions assermentées à Serguiev Possad, en précisant cette histoire de e, et je suis allée les chercher hier. On m'avait mis un a. "Mais l'année dernière, vous avez dit que c'était a!

- L'année dernière, on me demandait a! Et maintenant on veut e! Parce que la première fois la traduction était erronée, mais corriger est trop compliqué!

- Ah oui mais non, alors on veut un extrait de naissance pour le refaire.

- Mais  je ne l'ai pas sur moi!"

La collègue de cette dame, plus souple, est partie me refaire le truc comme on me le demandait, pendant que je subissais un véritable interrogatoire sur la destination de la traduction, et comme souvent dans ces cas-là, sans écouter mes réponses, ce qui complique singulièrement le dialogue. En sortant de là, exténuée, je suis allée déjeuner avec Hélène, la fille de notre défunte matouchka Alexandra. Après le séjour à Moscou, l'aller et retour à Serguiev Possad. Et ce matin, retour au service d'immigration de Pereslavl. Tout était en règle. Je pensais recevoir sur mon nouveau passeport et mon permis de séjour les tampons requis. Eh bien non. Il faudra aller à Iaroslavl dans trois semaines...

Avant d'aller à Moscou, j'avais connu le même genre de péripéties avec mes Français, venus acheter une maison et mettre leurs papiers en règle. De sorte que ce matin, j'avais un peu de tension et des maux de tête. Tout cela me fait lâcher prise côté carême et offices de carême. Parce que lorsque je ne cesse de courir et de me prendre la tête, je n'ai plus de forces pour rien. Et quand on court, stressé, les administrations, on échoue au café plus souvent que d'habitude. Pour attendre, ou pour récupérer...

Katia écrit que, se promenant autour de son village, elle est dérangée par diverses destructions et par des friches industrielles, ça et là. Oui, moi aussi cela me dérange, et tout Pereslavl me fait de plus en plus cet effet-là. Ou c'est en ruines, ou c'est brûlé, ou c'est à moitié fini, ou mal bricolé, ou de très mauvais goût et cette ville poétique devient une sorte de friche chaotique, avec des centres commerciaux, des hangars et des pompes à essence. Près du monastère Goretski, on construit un truc affreux, une structure de poutrelles métallique dont je ne devine pas la destination, cela me paraît complètement surréaliste qu'une horreur pareille soit édifiée dans le voisinage d'un monument historique, mais de toute façon, tout le quartier, que j'ai connu très joli, est ravagé. On dirait que l'humanité s'autodétruit, avec tout ce qu'elle faisait de beau et qu'elle ne comprend ni ne respecte plus, on dirait que des diables ivres s'emparent de tout le monde, écrasent d'un côté, polluent de l'autre, massacrent, spolient, torturent, profanent... L'histoire des troupeaux sibériens indigne les gens à juste titre. C'est une abomination sur laquelle je ne me penche pas trop, parce que je ne le supporte plus. Curieusement, la presse fançaise qui raconte tellement de calembredaines calomnieuses sur la Russie ne semble pas accorder d'attention à ce phénomène. Peut-être parce que derrière les mafieux locaux responsable de ce méfait, il y aurait aussi des mains étrangères et des desseins déstabilisateurs? Et cela tandis que le Moyen Orient, berceau de notre civilisation, est transformé en poudrière, et en champ de ruines, et qu'une caste insolente et atroce, fourbe et sans honneur continue ses ravages en Europe, dépeuplant l'Ukraine, dépouillant de tout les peuples qu'elle est censée gouverner et les envoyant à la mort, d'une façon ou d'une autre, la guerre, les agressions, la pauvreté, l'avortement, l'euthanasie, la malbouffe, les plandémies organisées.On se dit qu'ici, on ne s'en tire pour l'instant pas trop mal, tout en surveillant les signes qui nous inquiètent, qui reprennent en contrepoint ce qui nous révolte dans nos pays d'origine, et dont nous percevons l'écho dans notre arche. Quoiqu'en ce qui me concerne, j'ai toujours su que cette arche russe flottait encore par miracle, avec des brèches qu'il faudrait colmater d'urgence, mais nous n'en avons pas d'autres. Il faut qu'elle tienne...

Après le père Andreï, le père Laurent, un prêtre catholique avec lequel je corresponds de temps à autre, me conseille de ne plus me pencher sur le flot d'horreurs que devient l'actualité, car je suis trop sensible pour le supporter. Un autre correspondant, orthodoxe, m'écrit; "Il y a toujours eu en vous ce contraste entre le portage de la noirceur du monde  et votre lumière qui irradie plus ou moins le fatras du monde,comme une flammette permanente à l'intensité variable et subtile". Outre que ce mot me touche énormément, il me semble indiquer que ce "portage de la noirceur du monde" est sans doute ma croix. Je trouve une grande consolation dans les vidéos sur la renaissance du folklore ici, et sur les expériences de retour à la terre, les trouvailles des permaculteurs, et tout ce qui pourra peut-être nous sauver, s'il reste encore quelques naufragés de la grande folie sur cette planète que nous détruisons abominablement.


Le printemps arrive très vite, je crois n'avoir jamais vu ça. A mon avis, nous avons au moins quinze jours d'avance sur le calendrier habituel. Bien sûr, je lézarde au soleil avec les animaux, et je guette les trucs qui poussent alors que la neige est encore présente. Les crocus fleurissent de toutes parts, mais ils ne ressortent pas bien, car le jardin est boueux, sale, une vraie désolation. J'ai l'impression que j'aurai du mal à faire face, surtout si cela va très vite. Il me faudrait de l'aide, je n'ai plus les forces. Et pourtant, ce n'est pas l'envie qui m'en manque.

Pour la première fois depuis longtemps, mon amaryllis fleurit, dans mon atelier. Elle s'y plaît visiblement, je ne l'ai jamais vue aussi belle. A l'église, monseigneur Théoctyste et son équipe nous offrent le spectacle de leurs personnalités lumineuses, miséricordieuses, les fidèles de leur simplicité, de leur bienveillance spontanée. Comme me le disait mon médecin avant-hier, tout ne va pas si mal, après tout. Et en effet, parfois, 

j'ai le sentiment d'une sorte de plénitude immédiate et profonde, au sein de l'inquiétude ou de la fatigue.



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