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jeudi 2 avril 2026

Alexandre

 


De démarches en démarches, je vois s’ébouler les jours à toute vitesse. Partis les Français, j’ai dû m’occuper de mon nouveau passeport et de ses conséquences. Et puis les examens médicaux: je suis alllée passer le contrôle technique chez Elena Petrovna, ma généraliste. Et puis la voiture. Et puis internet marche quand ça lui convient ou quand cela convient à ceux qui nous dirigent. Et puis les travaux visant à organiser cette maison que je n’ai jamais sentie. J’essaie de séparer de moi le studio que je veux louer aux touristes ou peut-être un jour à l’année, et le résultat est pour l’instant un peu bizarre. Touristes ou pas, la maison est trop grande pour moi, elle me coûte plus cher à chauffer que cela ne devrait, et puis l’entretenir m’épuise, et si je fais un studio séparé, outre que je rentabilise, j’aurai moins de surface à nettoyer sans arrêt.

Je ne sais pas ce qu’attendent les éditions du Net pour me renvoyer la correction de mon livre à valider. Je suis pressée de le délivrer à la famille, car toute la planète craque comme un vaisseau sur le point de sombrer. Quand l’Album de famille sera entre les mains de ceux qui l’attendent, j’aurai l’impression d’avoir fait le plus dur.

Lundi, j’avais encore une « soirée créative » à Iaroslavl, dans un centre culturel, un endroit très joli. Mais je ne me sentais pas du tout de conduire jusque là-bas, je n’en pouvais plus. Heureusement, Kostia s’est proposé pour m’emmener. Avant de partir, nous avons fait un saut dans une galerie qui vient d’ouvrir, et il y a mis en dépôt trois de mes pastels. Je ne peux pas dire que je raffole de tout ce que j’y ai vu d’assez hétéroclite, mais je me retrouve dans le même carton qu’un excellent aquarelliste de Iaroslavl. Et puis nous sommes allés au café, car Gilles me réclamait à cor et à cri. Le général fêtait l’anniversaire de sa fille et voulait me voir. Nous avions trois quarts d’heure à lui consacrer avant de partir, il était ravi. Gilles lui a offert mes livres. Le général veut absolument m’inviter à faire une croisière jusqu’à Oulianovsk, où il connaît plein de monde, et notemment mon jeune copain Serioja Klioutchnikov, le balalaïker.

Après les mondanités, deux heures de voiture. La « soirée créative » fut intense et émouvante, et à l’issue de celle-ci, le directeur m’a envoyé son fils Gricha avec un bouquet de fleurs. Cet enfant de quatre ou cinq ans était si mignon que j’ai fondu sur place comme tous les glaçons de Pereslavl au soleil de mars. Il me regardait avec un air émerveillé et timide, et quand je lui ai demandé comment il s’appelait, a détourné la tête avec confusion, je l’ai embrassé. Il adore la musique. Puis j’ai fait connaissance d’un autre petit garçon plus âgé, Alexandre, tout aussi adorable et musicien, fils d’un Français, Nicolas, qui vient d’émigrer à Rostov avec sa femme russe et me suppliait de parler français au gamin : il oublie non seulement la langue de son père, mais la ville dont il vient, Lyon. Il était beaucoup moins timide que Gricha et posait des tas de questions. Il voulait essayer les gousli et la vielle-à-roue, ce que je lui ai permis.

Au retour, Kostia, qui "prie pour l'Iran", m’a confié qu’il se demandait « ce que fabriquait Poutine », et pourquoi on n’en finissait pas avec la clique de Kiev une bonne fois pour toutes. Cela semble une opinion de plus en plus répandue. Le lendemain, j’ai eu un coup-de-fil de Sergueï Moïsseïev, qui me tombait du ciel pour me présenter un sculpteur. Il est venu me chercher avec sa femme et m’a gardé des heures. Nous sommes allés d’abord au monastère saint Théodore, où il voulait commander des prières, et il a entrepris la moniale qui vendait les cierges sur le sujet du Donbass, se lançant dans une longue conversation, pendant laquelle, avec sa femme, nous sommes allées au café du monastère, où j’ai trouvé l'épouse du restaurateur de livres hollandais, Olga, en charge désormais de l’endroit. Du coup, elle a appelé son mari, et nous nous sommes tous retouvés, rejoints par Moïsseïev, à prendre le thé. Ce dernier était ravi : un étranger orthodoxe de plus installé à Pereslavl. Et il s’est lancé dans une autre grande conversation. Puis nous sommes partis chez le sculpteur. J’ai compris que le propos était de faire deux interviews, la sienne et la mienne. Le sculpteur habite à l’autre bout de Pereslavl, au village de Kriouchkino. Il projetait une énorme statue équestre d’Alexandre Nevsky à l’endroit où celui-ci avait son palais, au-dessus du lac. Il a une admiration sincère et infinie pour ce saint prince, et il est très croyant. Mais à vrai dire, je ne suis pas une adepte des statues gigantesques, qui me rappellent trop le culte de la personnalité. Les saints orthodoxes ne sont pas des leaders communistes. En général, on leur consacre une église, une icône. Moïsseïev et lui pensent que s’il n’a pas pu mettre son projet à exécution, c’est que les autorités locales le trouvaient trop patriotique, car par ailleurs, on construit partout d’affreux cottages sur ce lieu prétendument protégé. Ce qui n'est pas faux.

Il a néanmoins conçu la statue en version plus modeste, et des prêtres locaux lui commandent des exemplaires pour la cour de leur église. Il a aussi plein de tirages de bustes de tailles différentes, qu’il commercialise auprès des touristes ou des pèlerins, et il m’en a donné un. Son autre héros, c’est le général Souvorov, dont il a fait aussi le portrait. Il avait envisagé un groupe grandeur nature représentant Alexandre Nevski enfant, à cheval, devant son père Iaroslav qui vient de lui remettre son glaive, et sa mère qui tient une icône. Il aurait voulu placer cet ensemble près de l’église où Alexandre fut baptisé, et je regrette vraiment qu’on ne lui ait pas accordé de le faire, car cela animerait cet espace nu, traversé par une allée rigide, bordée de tristes petits bégonias, et l’œuvre est bien réussie, le prince Iaroslavl est même tout-à-fait canon, on aurait plaisir à se rincer l’œil dessus au passage.

Alexeï Tchirkov, le sculpteur, et Moïsseïev étaient aussi intarissables l’un que l’autre, et moi, qui avais la "soirée créative" de la veille dans les pattes, j’étais de plus en plus hébétée. Je songeais qu'il serait intéressant de les confronter à Iouri Iourtchenko et à Soral, et de voir qui l'emporterait. Après la visite de l’atelier, nous avons pris le thé. J’étais tellement épuisée que Moïsseïev a remis mon interview au lendemain.

Et le lendemain, retour de Moïsseïev qui, dès la portière de la voiture refermée, a recommencé à parler. C’est-à-dire pas de la pluie et du beau temps, mais de sujets profonds, métaphysiques, et d’analyses politiques. Je suis personnellement incapable de parler autant dans de tels registres. Il m’arrive aussi de ne pas parler ou de dire des conneries. Mais enfin, il s’agissait de m’interviewer, alors il me fallait être à la hauteur.

Moïsseïev pense que les abattages de troupeaux faisant écho, en Sibérie, à ceux qui ont eu lieu en France, s’expliquent par le fait que de grandes corporations mafieuses transnationales sont derrière et corrompent, à travers le monde, les pouvoirs locaux ou nationaux.  Au-delà, ou en-deça de l’aspect métaphysique de cette guerre, du caractère extrêmement satanique qu’a pris l’occident, il croit en la victoire de la Russie, ou plutôt en son salut, du fait que ceux qui se la disputent ne pourront jamais s’entendre, surtout sur un territoire si démesuré, et qu’ils se dévoreront les uns les autres. Comme Kostia, il prie pour l’Iran, « le seul véritable gouvernement national encore debout avec la Corée du nord ». Il voit l’avenir de la Russie dans une troisième voie, ni capitaliste, ni communiste.

Pour l’avenir de tout le monde, je surveille, quant à moi, ici comme en France, les jeunes qui essaient de sauver ou de ressusciter quelque chose et explorent des alternatives, ceux qui retournent à la terre, conscients qu’en dépit d’une propagande de plusieurs décennies, l’homme n’a pas pour destinée, comme disait monsieur de Maesmaker au spectacle de Gaston Lagaffe batifolant dans les feuilles mortes, de « travailler de toutes ses forces pour son patron ». Il est fait pour un travail qui a du sens, qui le met en contact avec le vivant, qui crée des liens, qui ouvre des perspectives à son âme.

Moïsseïev déplore l’effacement de l’Eglise orthodoxe devant les autorités, et aussi un certain puritanisme qui confine à l’hérésie cathare. Je lui ai répliqué qu’ici à Pereslavl, ou à Moscou chez mon père Valentin, j’étais très satisfaite de mon clergé. Mais qu’en effet, j’avais pu noter quelque chose dans ce genre, avec une grande consternation. Nous nous sommes demandé si n’entrait pas dans ce puritanisme un élément de soviétisme, car il ne nous paraît pas très orthodoxe, justement. Disons que si c'est parfois la tendance, ce n'est pas la position officielle. Et d'autre part, la jeune personne qui me poursuit de sa vindicte pour avoir évoqué, pourtant sans caricature et même sans scène scabreuse, la relation entre Ivan le Terrible et Fiodor Basmanov qu'avait déjà décrite Alexeï Tolstoï, n'est pas du tout orthodoxe, c'est plutôt une espèce de komsomole pure et dure vaguement esotériste. Moïsseïev pense que ce puritanisme empêche les jeunes orthodoxes de se marier et de faire des enfants. Mais d'une manière générale, et je l'observe depuis ma jeunesse, les gens ne veulent juste plus s'engager et ont une attitude consumériste envers leurs semblables, et cela n'a pas grand chose à voir avec l'orthodoxie. 




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