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mercredi 15 avril 2026

Surprise

 


C'était l'anniversaire de Katia, lundi, et je suis partie pour Filimonovo avec Liéna, la femme de Sacha, le collaborateur de Gilles. La campagne est encore très austère, grise et brune, avec une légère teinte verte, un brouillard presque imperceptible. J'avais apporté des astilbes pour son jardin, en plus de mon cadeau. Liéna me dit: "Je les aime beaucoup, mais j'en ai planté une l'an dernier, elle est morte.

- Comment ça, morte? 

- Eh bien elle a disparu pendant l'hiver.

- Elles disparaissent toujours! Et puis elles ressortent!"

Ces jeunes femmes grandies en ville ne savent strictement rien de la vie de la nature. Liéna était contente d'apprendre que son astilbe allait ressurgir...

En entrant chez Katia, j'ai vu le père Serge, et puis, à ma grande surprise, monseigneur Théoctyste. J'en ai été complètement décontenancée, intimidée comme une écolière. "Vous êtes là, monseigneur?

- Eh bien oui! Katia m'a invité, et je suis venu!"

Il m'a dit que de son appartement, il avait une vue si dégagée qu'il espérait apercevoir Paris, si les Alpes ne le gênaient pas. Mais cela ne risque pas d'arriver, car aucune montagne ne sépare Pereslavl de Paris, j'avais constaté, en prenant le train pour Moscou, que la voie était ouverte quasiment jusqu"à l'Oural! "Sa maison est très jolie, m'a-t-il confié à propos de Katia, mais c'est difficile à assumer pour une femme seule...

- A qui le dites-vous... Mais j'espère bien pour elle que Fiodor reviendra vivre avec elle, je prie pour cela, je lui souhaite de tout coeur d'échapper au destin qui fut le mien."

A sa réaction, j'ai senti qu'il ne débordait pas d'optimisme. Pourtant Fiodor est toujours en vie.

Il y avait beaucoup de jeunes femmes de Pereslavl et de Moscou et nous avons même pu rester un peu sur la terrasse. Katia est assiégée par une petite chatte abandonnée en très mauvais état, une petite chatte tricolore, et cela m'a serré le coeur, comme d'habitude, j'avoue espérer qu'elle lui fasse une petite place à côté de son Kossia, mais évidemment, on se retrouve vite avec plusieurs chats, c'est la pente fatale... Il m'est difficile de ne pas détester ceux qui larguent leurs animaux n'importe où, et en même temps, je ne suis pas non plus si exemplaire, j'ai eu mes moments d'inconscience et de tragédie. J'ai même l'impression, avec la ménagerie d'emmerdeurs que j'entretiens, de racheter, en la matière, mes péchés et ceux des autres. Avoir sauvé ces petites créatures allègera l'addition de ceux qui les ont trahies.

Ayant lu une exhortation du père Andreï Tkatchev à aller le plus souvent possible à l'église pendant la Semaine lumineuse, je me suis poussée à le faire ce matin, pour ne pas me vautrer dans la paresse et la gourmandise après les efforts de la Semaine sainte... Il y avait plus de monde que je ne le pensais, surtout des vieilles. Antonina m'a embrassée en riant; "Ah! Tu es quand même venue!" Avant la communion, le jeune père Alexis jette sur leur troupeau aligné devant le lutrin un regard découragé: "Mais vous êtes si nombreuses?

- N'ayez crainte, lui dis-je, avec moi ce sera vite fait. Mon père spirituel me dit de ne pas me confesser à tout bout de champ…

- Je suis tout-à-fait de l'avis de votre père spirituel…

- Oui, mais une fois, je me suis fait tirer les oreilles, du coup je viens quand même. Alors voilà, depuis samedi dernier, paresse, gourmandise…

- Bon, répond le père Alexis en riant, allez communier!"

Mais c'est que nombre de pénitentes avaient des tas de choses à dire, alors qu'à mon avis, elles se sont confessées non seulement samedi, mais aussi lundi et mardi, elles sont fourrées à l'église beaucoup plus souvent que moi, et je me demande vraiment de quoi elles ont pu avoir le temps de se rendre coupables pour s'étendre si longuement sur la question. Liéna, la femme de Sacha du café, m'a dit qu'à son avis, elles étaient victimes de certains livres pieux dont la lecture donne à beaucoup envie de partir en courant sans se retourner et que le père Valentin bannit de la librairie de sa paroisse. 

Après la communion, procession dans un air doux, frais, un peu humide, et le père Alexis, comme tous les prêtres, se faisait une joie gamine de nous asperger d'eau bénite avec une générosité russe. Un patriote un brin obsessionnel m'aborde avec un grand sourire, et me déclare que si je veux vivre parmi les Russes, il me faut tout faire pour leur ressembler, ou alors ce sont les Russes qui doivent s'efforcer de s'adapter à moi? Auparavant, il m'avait dit un jour que je "n'avais pas encore l'air d'une vraie grand-mère russe". Je crois qu'il veut dire par là que je suis habillée avec des vêtements pas trop mal coupés qui vont bien ensemble, et si j'étais une vraie babouchka russe, je porterais n'importe quelles nippes moches et avachies au dessus de chaussettes qui plissent et de godillots informes, ce qui n'est pas près d'arriver, du moins tant que je suis saine d'esprit. J'ai raconté ensuite cela à Liéna du café, qui a trente cinq ans, et arborait aujourd'hui une jupe longue rouge et un foulard rouge, parce que c'est la couleur de Pâques. "Eh bien, me  répond-elle, à moi, il a dit que j'avais un style beaucoup trop provocant pour l'église et que je n'y étais pas à ma place!" Et cela avec le même sourire affectueux. Dans le cas de Liéna, dont la tenue était très correcte, je crois que c'est son évidente joie de vivre et sa spontanéité enfantine qui ont du déclencher cette réflexion. 

En général, ce sont plutôt des vieilles qui jouent les redresseurs de torts dans les églises, mais dans la nôtre, c'est un bonhomme, d'ailleurs pas spécialement vieux, une petite cinquantaine. Je n'en suis pas outre mesure traumatisée, mais ce genre d'interventions peut faire fuir la personne qui tente timidement de venir prier un peu ou mettre un cierge...  Personnellement, je déteste qu'on me fasse la leçon, quand on n'est pas habilité à le faire. Pour les conseils spirituels, je m'adresse au père Valentin ou, à défaut, au clergé local. Mais en ce qui concerne mon look de grand-mère, cela ne relève même pas de la spiritualité, juste des obessions bizarres d'un drôle de paroissien.

A part mon foulard français et mon bonnet chinois, tout ce que j'avais sur le dos était irréprochablement russe, acheté sur Ozon! 

Le père Alexis a fait, comme d'habitude, un sermon intelligent et profond. Il nous a dit que tous les offices de la Semaine lumineuse se ressemblaient car en fait, pour nous faire appréhender l'éternité, ils ne constituaient qu'un seul jour, et que pour cette raison, si nous avions communié la nuit de Pâques, nous pouvions le faire chaque matin sans nous confesser ni jeûner.






 Pour ceux qui m'ont demandé de parler de Victor Orban, voici une analyse qui me paraît intéressante et lucide :

 https://www.facebook.com/reel/968628052324151

Il semblerait pourtant que la clique ait mal calculé son coup et que le poulain ne soit pas aussi malléable que prévu. 



2 commentaires:

  1. Orban reste un protestant. Rien à attendre de bon de ces gens. Et les russes devraient vraiment se méfier de ces familles américaines nombreuses protestantes qui s'installent en Russie au nom des valeurs traditionnelles communes.

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    1. Je n'attends rien de bon du protestantisme, mais il y a des gens corrects partout. Orban a sûrement ses défauts, mais dans la galerie de monstres et de fous furieux de l'UE, c'était un chef d'état "adéquat" comme on dit ici, et ce n'était déjà pas si mal. Beaucoup d'Américains et de Français qui s'installent ici deviennent vite orthodoxes. S'ils ne le sont déjà.

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