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samedi 13 juin 2026

Hirondelle

 


Une amie m'a dit qu'il était "impossible" de commander mon livre chez son libraire. Même chose en Suisse. Les libraires ne reconnaissent que les pontes de la grosse édition, ça c'est bien, c'est chic, estampillé intellectuel de gauche et de broussaille. A la rigueur la petite. Une petite édition n'a guère plus de diffusion que les éditions du Net, mais ça permet de dire qu'on n'a pas sorti son livre aux éditions du Net. Sachant cela, j'aurais bien essayé de publier ailleurs, j'y ai pensé. Mais je pense que chez les gros, cela n'aurait rien donné, et j'aurais attendu une réponse des siècles, sans possiblement en recevoir. Chez les petits, eh bien j'ai essayé un tout débutant qui cherchait des manuscrits, pas de réponse. Un autre qui m'inspirait plus, et qui fait de la semi auto édition. Mais celui-ci voulait deux tomes et pas de photos, or comme le titre l'indique, c'est un Album de famille, les photos sont indispensables, des photos qu'on peut feuilleter, et non pas regarder avec un QR code sur son téléphone. Donc j'ai essayé et puis j'ai calé, parce que de nos jours, on ne sait jamais ce qui va se passer dans deux mois, et il m'importait avant tout que ce livre existât, fût disponible et que ma famille l'eût entre les mains avant l'irruption d'évènements qui rendraient la chose impossible. 

Mis a part deux ou trois coquilles que j'ai laissé passer, l'édition est d'une qualité satisfaisante. Un seul tome, des photos bien reproduites. Aucune diffusion. D'autant plus que n'étant pas sur place, je ne peux pas organiser de signatures, et d'ailleurs les libraires tordraient le nez devant les éditions du Net, craignant de compromettre la réputation de leur magasin, pensez-donc, avons-nous le genre à vendre ça?

Il est possible qu'inconsciemment, du reste, le lecteur potentiel ait la même réaction. Celui qui me lit sur les réseaux ou qui lit mon blog et sait pourtant que je n'écris pas trop de conneries, et dans un style normal. Mais pensez donc! Les éditions du Net! Cela me fait penser aux gens qui, lorsque je parlais de ce qui se passait au Donbass, me répondaient: "Si c'était vrai, on en parlerait à la télé". De même si c'est publié par les éditions du Net, et pas par Gallimard ou Grasset, ou tout autre mastodonte qui ne sort vraiment pas que des génies, ça veut dire que c'est nul. Mais Proust a publié sa Recherche à compte d'auteur.

Autant pour moi, toujours ma manie d'aller à contre-courant. Slobodan a daigné me faire une superbe préface, pas le genre de texte que l'on se force à écrire pour faire plaisir à une copine. Slobodan m'a conseillé une autre autoédition, dans laquelle il a fait paraître son recueil d'articles de l'Antipresse. Mais j'ai trouvé le site si compliqué que je ne suis jamais arrivée à l'utiliser, surtout à distance, avec tous les problèmes de liaison internet. Même chose pour Book Edition, où il aurait fallu, en outre, scinder le livre en deux tomes.

Ici, les grosses machineries éditoriales n'ont pas la même autorité intellectuelle. Elles ont l'avantage que publier chez elles ne coûte rien, et qu'elles assument la traduction. Je vais essayer d'expédier mon Album. Au moins, si on s'y intéresse, je n'aurai pas à payer la traduction. Mais je n'aurai pas de contrôle sur elle. Et c'est embêtant.

Si votre libraire est trop snob, commandez chez Amazon, c'est la méchante firme que tout le monde déteste, mais que faire? Ou aux éditions du Net, mais c'est plus long. Ou la librairie Chapitre. Si le livre vous plaît, ayez la bonté de laisser des étoiles, une appréciation, de le signaler, je ne peux compter que sur le bouche à oreille. Faites des comptes rendus sur les réseaux. Je n'attends même pas de gagner de l'argent, je voudrais que cet ouvrage, qui est un hommage à ceux que j'ai aimés et qui peut toucher beaucoup de gens nostalgiques de cette époque rencontrât ceux qui l'apprécieront. Pour redonner vie à la France de ces années-là. Cela fait partie de ma mission de le faire connaître un tant soit peu et donner raison à ma tante Mano qui m'a dit: "Je sais maintenant que l'Armençon ne sombrera pas complètement dans l'oubli".  

Une hirondelle d’apocalypse

 par Slobodan Despot

Ce livre renferme, depuis les premiers balbutiements jusqu’au moment de l’écriture, le récit intégral d’une vie. Or cette vie est guidée par une mission intransigeante, poignante et stoïque qui en fait un grand roman même quand l’auteur ne prétend « que » consigner une autobiographie. « Ma vie n’aura été qu’une longue fidélité à mon père disparu », écrit Laurence Guillon dès les premières pages, juste après une lamentation biblique : « Je ne l’ai pas fait exprès, papa. Je ne l’ai pas fait exprès, maman… Je suis un cul‑de‑sac génétique. Un figuier stérile. Et ce figuier, c’est la croix que je porte. »

Il y a, on le sait, plus d’une manière de nourrir la « chaîne de vies » qui nous a portés au monde lorsque la biologie, ou le destin, nous ont privés d’enfants. L’une d’elles, la plus spirituelle, est la transmission de la mémoire. Laurence Guillon n’aurait jamais composé un tel Album de famille si Dieu lui avait donné une descendance — ou elle l’eût réservé à ses proches. Le figuier stérile est né comblé de dons dans une famille de bonne race et de bonnes mœurs. Le premier d’entre ces dons, je crois, était l’amour. Un amour qui emplissait l’air qu’elle respirait dans son enfance et sa jeunesse et qu’elle restitue ici comme la Lune nous éclaire dans la nuit : par le doux ricochet d’une lumière dévorante.

Le deuxième de ces dons est la beauté. Laurence est née belle dans une famille de belles personnes. Les « cinq ravissantes sœurs Pleynet » — dont l’une, Michelle, fut sa mère — faisaient des ravages en des époques où beauté et bonté n’étaient pas encore devenues ennemies. Dans cet Album inversé, les images fournissent le commentaire du texte, mais elles sont indispensables. On les voit rassemblées par deux fois sur une photo, les sœurs Pleynet : la première fois très jeunes, sur une pelouse d’été, la deuxième fois déjà femmes sur le perron de leur maison de famille (l’Armençon), dans des postures et des coupes d’une élégance sans fautes, et en même temps naturellement distinguées, simples, parfaites. À côté de Mimi‑Maman, il y a Jacquie la rebelle, Babi la tragique, Renée la star, Mano la première de classe…

Maman, comme mamie, était simplement, indiscutablement belle, mais aussi bonne, naïve, compatissante, prompte au pardon. Cela encore fait partie de la beauté. Henri, son mari, était le complément parfait. Lui aussi beau, naturel, lumineux. Henri, Mimi, les sœurs Pleynet, ont des physiques d’acteurs de cinéma, et ils ne sont pas les seuls, il y aura encore Jacques et Philippe et Pedro aux gueules inoubliables. Cette France‑là était belle sans façon parce qu’elle n’avait pas à s’en cacher, parce qu’elle se sentait à l’aise — aussi à l’aise et sûre d’elle‑même qu’une tribu de cygnes sur un étang royal.

Mais voici : Henri fut emporté par la maladie avant même d’entendre le premier mot de sa fille. Maman fut si mortifiée par l’injustice qu’elle en viendrait à rejeter Dieu. Toute la quête de Laurence, à son su comme à son insu, consistera à recoudre cette révoltante déchirure dans le tissu de la Providence.

Troisième don : l’art. Laurence écrit, chante, joue de la musique. Mais d’abord et d’emblée elle dessine. Si l’art moderne n’avait pas épousé toutes les dissonances comme il l’a fait, elle serait peut‑être devenue une peintre de premier plan. Or entre l’art de cour de la seconde moitié du xxsiècle et les jardins de Laurence, les ponts sont rompus. Elle se sent étrangère dans tous les temples de la Modernité. On y viendra. En attendant, l’œil et la plume se conjuguent dans cet Album pour nous restituer des souvenirs d’une précision photographique et d’un mystère proustien, dans une langue précise, spontanée, égrenant les touches de couleur et les rythmes comme une ancienne tapisserie. On n’oublie plus les choses, les bruits, les scènes d’enfance qu’évoque sa plume, ni surtout les terreurs que seule une âme restée enfantine peut évoquer avec autant de puissance. Laurence ressuscite son monde par tous les sens : l’ouïe, le toucher, les odeurs mêmes, mais le regard avant tout. En refermant son album, on a parfois l’impression de l’avoir plutôt vu que lu. Il évoque les grandes enfances du cinéma : Fanny et Alexandre de Bergman ou encore le Miroir de Tarkovski. Elle confesse d’ailleurs quelque part que, pour l’écrire, elle avait plongé sa vie dans un bain photographique.

*

Or que fait le bain photographique ? Il révèle sur la feuille blanche des formes qui y sont déjà imprimées, mais que nous ne verrions jamais sans lui. En l’occurrence, la formule est idéalement choisie. Le récit de sa propre existence n’est pas le sujet de la photo : il en est le révélateur. Ce que Laurence fait ressurgir par ses souvenirs n’est pas le temps des Pleynet et des Guillon, ce n’est pas le temps d’Annonay et de Pierrelatte, les lieux où elle a grandi, c’est une tranche critique du Temps tout court, dans toute sa pesanteur ontologique. Nous entrons dans ce couloir en une saison où les maisons ont des noms — et celle des Pleynet, l’Armençon, est aussi belle que son nom l’annonce —, où les hommes et les femmes ont un visage, une hérédité fatidique et, tout à la fois, une personnalité
unique et ineffable. Dans ce monde, chacun avait sa place, les gommeux, les avantageux,
les beaux‑parleurs, les bénins prévaricateurs, les fats et les trouillards, Papi‑l’élégant‑infatué et Monod‑le‑vagabond‑dérangé, ce vétéran abîmé de la Grande guerre qui vivait dans une caverne au bord de l’eau. Et nous en sortons à la saison des HLM sans âme poussant sur les anciens vergers, des boucheries de village remplacées par des banques qui ne produisent rien, ces « vortex qui aspirent la vie », des échangeurs d’autoroute et des supermarchés où plus personne ne vous tend rien ni ne vous adresse la parole. Lorsqu’elle découvrira les sinistres barres d’habitation soviétiques et les horribles cantines tenant lieu de restaurants, Laurence comprendra ce qu’elle savait déjà, ce qu’elle avait su de tout temps : que l’« expérience » communiste, la « dérive » totalitaire n’avaient rien d’accidentel, mais qu’elles sont l’aboutissement nécessaire du culte de la laideur fonctionnelle, un « cauchemar de science‑fiction dont a accouché la religion du Progrès. » Le cœur de Laurence est un sismographe. Son moindre frémissement est l’écho d’une rupture tectonique, quelque part dans les profondeurs insondables. Ce qui blesse son sens esthétique, c’est ce qui blesse son âme, et ce qui blesse son âme, c’est tout ce qui ne va pas, ou plus, dans le monde, pour parler comme Chesterton.

Le diable est dans les détails, seules les brutes et les complices de l’Ennemi prennent cette maxime à la légère. Tout au long de son récit, Laurence sème des notes en apparence frivoles, en apparence ronchonnes, sur telle ou telle fêlure, dans les mœurs, l’habillement, le langage, l’urbanité, les rapports sociaux — fêlure qui à chaque fois, avec le recul des années, nous apparaît comme l’amorce d’un gouffre séparant notre temps déserté du temps plein.

J’ai été, je l’avoue, bouleversé jusqu’au sanglot par la première saison de Laurence, par le portrait de cette tribu de province vivante, candide et discrètement anarchiste qui aurait pu être la mienne, avec ses fêtes, ses intrigues, ses deuils, ses farces, ses pâtisseries, ses tics et ses manies. C’était un monde plein, allègre, organiquement soudé. Au vu du destin ultérieur de la narratrice, un itinéraire de solitude et de témoignage appuyé sur la foi, on se dit presque que Dieu lui‑même, après l’échec de son âpre envoyé le père Barsanuphe (qui avait essayé de l’arracher à ses affections familiales), lui a imposé une suite de sevrages cruels pour l’arracher à cette profonde nostalgie qui la détournait de sa vraie mission. « Regarde devant toi, Laurence, cesse de te retourner ! Regarde devant toi : regarde‑Moi ! »

Je n’ai pas connu dans cette vie‑ci cette France révolue, je n’en ai vu que les tout derniers éclats en visitant le pays dans mon adolescence. Je n’y ai jamais vécu à vrai dire, sinon dans cette patrie de l’esprit qu’est ma langue française. Mais dans le pays où je suis né, en pleine dystopie socialiste pourtant, j’ai eu moi aussi, dès la prime enfance, des aperçus de ce grand remplacement ontologique. J’ai vu la disparition planifiée des lucioles dans les champs, les chandelles et les réverbères péclotants balayés par les projecteurs de stalag, les beaux édifices et les belles mœurs supplantés par la barbarie utilitaire. Comme chez Laurence, la nostalgie était mon arme innée de défense et de rébellion.

J’ai découvert en France une couche supplémentaire de désolation qui, dans nos Balkans ravagés, n’était pas si perceptible. Tout sauf les églises et les monastères, chez nous, est éphémère. Tout brûle et tout se consume au gré des guerres et des invasions. La France est une très vieille civilisation où le moindre village est un chef‑d’œuvre et un musée. Or il m’est devenu nauséeux de rouler dans l’infinie tristesse de ces campagnes devenues muettes et stériles où les boulangeries mêmes ont laissé place à des dépôts de pain industriel. Quiconque a le moindre commerce avec son âme partagera ce chagrin. Nous marchons dans le lointain écho des fêtes et des travaux rythmés par le chant, et même des tonitruantes disputes — « nous ne nous disputons pas, nous discutons », dirait mamie —, mais dans l’immédiat du Dasein, de l’être‑là, seul notre pas reste audible, ou le ronron du moteur. Ces campagnes ont cessé de chanter, de pleurer et de maugréer. Elles ne sont plus que le décor pittoresque d’une extension de la technosphère, cette mort mécanisée dont Giono et Bernanos avaient eu l’intuition. Plus d’une fois, en lisant les enfances de Laurence, je me suis entendu fredonner la « Carte postale » de Francis Cabrel :

Goudronnées les pierres des chemins tranquilles
Relevées les herbes des endroits fragiles
Désertées les places des belles foraines
Asséchées les traces de l’eau des fontaines
Oubliées les phrases sacrées des grands‑pères
Aux âtres des grandes cheminées de pierre
Envolés les rires des nuits de moissons
Et allumés les postes de télévision

*

Qu’on me pardonne ce virage personnel, mais il faut bien décliner ce « conflit d’intérêts » qui peut‑être me fait prendre ce livre plus à cœur que je ne le devrais. Je me suis découvert encore quelques surprenantes affinités avec Laurence Guillon, malgré la demi‑génération et la géographie qui nous séparent. Comme elle, enfant, j’avais une sainte horreur du cirque, ce spectacle ricanant qui me semblait la cour de Satan elle‑même. Comme elle, j’ai retrouvé toute ma « nostalgie rêveuse » concentrée dans la chanson de Francine Cockenpot, Colchiques dans les prés, apprise dès ma première année d’école en Suisse et qui résonnera à jamais dans ma tête. Comme elle, j’ai fui le monde universitaire ventre à terre, comme on s’évade d’un souterrain de Lovecraft.

Comme j’ai compris — et revécu — cet instant de répulsion insurmontable où il devient physiquement impossible de franchir le seuil de ces temples de la science contrefaite où des intellectuels fumeux séduisent spirituellement ou charnellement des victimes enfumées. « Comment peuvent‑ils raconter de tels bobards ? Et eux, là, comment peuvent‑ils y croire ? Et s’ils y croient, que feront‑ils de leur vie et de la nôtre ? » Je parle des « sciences humaines », bien entendu, pépinière des instituteurs, des administrateurs, des journalistes et des cadres, tous plus ignares, plus endoctrinés et plus faux les uns que les autres, qui ont conduit le monde occidental au seuil du « suicide par flic interposé », que ce flic soit le Russe venu du Nord ou le migrant venu du Sud. À cette différence près que Laurence a affronté cette épreuve avec, déjà, une préparation spirituelle dont je ne disposais pas.

« — Et qu’est‑ce qui vous intéresse, alors ?
— La littérature, le cinéma, l’art, l’histoire, la musique, la vie…
— Ces choses‑là n’intéressent pas vos camarades.
— En effet, mais ce qui intéresse mes camarades ne m’intéresse pas, et c’est pourquoi je me tais. »

Laurence avait compris que le silence était la seule réponse. Et l’exil.

*

Cet exil, à proprement parler, n’est qu’annoncé dans l’Album de famille, comme si un deuxième tome intitulé Mémoires de Russie était en préparation. Ou comme si nous étions invités, en refermant l’album, à basculer aussitôt dans le maelström présent, dont les « Chroniques de Pereslavl », le blog de Laurence, tient le journal de bord. La « longue fidélité au père disparu » de Laurence Guillon a pris un chemin paradoxal, hyperbolique, qui l’a conduite à se replier avec armes et bagages vers la Russie. Non sur un coup de tête, mais sur l’injonction d’une figure quasi paternelle, ultérieurement dans sa vie.

En se ralliant à l’orthodoxie, Laurence Guillon en est venue, « à travers ce passé byzantin commun, à retrouver les racines françaises initiales. » Ce retour paradoxal aux sources mériterait à lui seul un livre, l’Album nous en donne déjà les prémices, c’est une histoire époustouflante et tellement naturelle à la fois. Je me contente ici de noter, une fois de plus, le rôle déterminant que l’art a joué dans l’éveil spirituel de la pèlerine. Sa décision de devenir orthodoxe fut hâtée, dit‑elle, par le choc éprouvé devant Andréï Roublev, le grand film de Tarkovski — et la comparaison avec le christianisme occidental dépeint par Ingmar Bergman dans Le Septième Sceau, dont « le désespoir et le manque de foi » l’avaient « glacée ».

Encore une fois, comment ne pas s’ébahir devant l’ampleur que l’ombre du père absent a fini par occuper à l’horizon de cette existence à la lisière du martyre (témoignage) et de l’apocalypse (révélation) ? Depuis l’instant où elle a compris que Papa ne l’avait jamais quittée, qu’il serait toujours avec elle et que la mort n’existait pas, Laurence Guillon a trouvé la force de transformer cette fidélité et cette union en un chant de résurrection tour à tour amer et jubilatoire.

Il n’y a plus de place dans ce monde pour les personnes sages et sensibles de bonne race. La France des filles Pleynet et de leurs lignées d’ancêtres, la France de la civilisation française est révolue, c’est avec cette prise de conscience que Laurence a pu entamer son exil russe. Les institutions s’effondrent, le savoir se dissipe, le paysage s’enlaidit, la masse s’abrutit et le pouvoir s’encanaille. C’est de tout cela, au fil du journal de maison, que parle ce livre. Celle qui l’a écrit est un clairon de la fin des temps, une hirondelle d’apocalypse. Ce qui ne veut pas dire que « tout est foutu », mais que tout change et que tout se révèle à un point que nos anciens n’auraient jamais soupçonné. Je ne crois pas forcer le trait ni trahir l’esprit de ce livre en disant qu’il n’est pas fait pour tout le monde. Les huissiers de la « normalité », les chérisseurs d’illusions, les derniers progressistes et les optimistes de fonction peuvent passer leur chemin. Qu’ils sortent de ce lieu, qu’aucun d’eux ne reste. Ceux qui poursuivront cette lecture consentiront à être hantés durablement par la nostalgie et le chagrin de la solitude.

Nous sommes les derniers surgeons de notre sang, raréfiés, dispersés, attendant sur un quai crépusculaire — comme les Elfes de Tolkien — les ultimes barques qui nous emmèneront vers l’autre rive, au Couchant, où nous attendent ceux à qui nous sommes liés par un amour ignorant la mort, ce tissu incompréhensible pour le monde qui nous entoure.


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