Samedi, j'étais invitée à participer à une séance de "plein air", au village de Faleleïevo, où une jeune femme de Moscou, Marina, a décidé de s'atteler à la réfection de l'église. Elle organise à la belle saison toutes sortes de manifestations, il s'agissait pour les artistes rassemblés, de faire un tableau de l'église. J'en ai fait un, qui aurait mérité d'être mis au repos et repris plus tard, mais je ne pouvais pas. Je suis restée trois heures dessus, debout dans un champ, en tout presque sept heures sur place. Mais c'était joyeux, chaleureux, il y avait de bons artistes. J'ai tout de suite fait connaissance avec Irina, de Moscou. Puis avec Fiodor qui parle français, et vend aussi du vin français, les événements lui ayant bien compliqué les choses. Il aime illustrer les qualités du vin par des tableaux abstraits!
Après, il y avait au programme un concert, qui fut paraît-il très bien, une séance de cinéma suivi d'un débat. Mais pour moi, c'était trop. J'avais passé un merveilleux moment, au soleil et au vent, avec d'énormes nuages, et je ne tenais plus debout... Marina est très énergique, elle est arrivée à impliquer des tas de gens dans le sauvetage de son église, et même à obtenir des fonds. D'ailleurs, il y a déjà du progrès dans l'aspect du bâtiment. Tout est propre, rangé, les fenêtres fermées. Des hirondelles tournent sous la coupole. Elles y nichent. Je lui ai dit qu'il faudrait prévoir des endroits où elles puissent le faire, quand tout serait clos...
Une de ses amies a déjà décoré la porte de peintures naïves, et j'aime beaucoup le contraste entre leur fraîcheur enfantine et colorée et les vieux murs de briques délavés.
J'ai reçu chez moi Irina, et son amie Olga, car on leur proposait pour passer la nuit un emplacement à 50 km de là, et elles voulaient visiter Pereslavl avant de rentrer chez elles. Le matin, nous sommes allées au café prendre le petit déjeûner, elles étaient très contentes et m'ont manifesté une sympathie enthousiaste. Est arrivée Olga Filatova, avec la petite chienne sans race que sa fille a adoptée, une créature adorable et sensible, qui garde la crainte d'être abandonnée et qu'elles ont appelée Lottie. Puis les artistes peintres Iana et Tatiana, qui accompagnent une groupe d'étudiants venus dessiner ici. Et enfin Fiodor, le peintre du vin, qui a beaucoup d'humour et de joie de vivre. Irina et Olga sont parties visiter la ville. Mais toute notre compagnie restait gaie et amicale.
Iana est quelqu'un de très profond, et c'est une écorchée vive, encore plus que moi. Elle était scandalisée par une déclaration du père Andreï Tkatchev, selon lequel l'orthodoxie manquait de prières masculines, il y avait trop de femmes dans les églises: "Qu'est-ce que c'est que ces histoires? Ce sont les femmes qui ont sauvé la foi sous l'union soviétique, qui l'ont gardée et transmise. D'ailleurs des hommes, aux offices, j'en vois pas mal...
- Oui, moi aussi.
- Personnellement, je pense que les âmes n'ont pas de sexe. J'ai beaucoup de côtés masculins, comme toutes les femmes créatrices, et les hommes créateurs ont des côtés féminins. Quand à Dieu qui est pour moi inconnaissable par essence, j'ai toujours trouvé bizarre de lui attribuer un sexe.
- Eh bien moi, j'aurais tendance à lui en attribuer deux. Parce qu'étant donné que toute la Création, à part les amibes, est constituée de créatures mâles ou femelles qui se ruent les unes vers les autres, il me semble logique qu'Il contienne les deux principes."
Iana est très féminine d'aspect, mince, blonde, élégante, avec quelque chose d'un elfe.
J'ai dit à Iana et Tatiana que je voyais venir la guerre depuis longtemps, j'ai évoqué le Donbass et l'agression des bataillons punitifs, la maison des syndicats, les bombardements... "C'est bien la preuve que nous ne sommes pas responsables de toute cette horreur, a dit Tatiana. Ce sont eux qui la veulent, la guerre. Nous sommes tristes pour l'Ukraine et l'Europe. Nous aimons l'Europe et elle nous manque...
- Oui, renchérit Iana, j'aurais bien voulu retourner en France plus longtemps."
Aujourd'hui, je me suis rendue à Serguiev Possad, à la clinique ophtalmologique, mais il s'est avéré que mon rendez-vous était à Pereslavl. On a dû me dire que c'était le chirurgien de Serguiev Possad qui me recevrait, l'ophatlmologue étant absente, et j'ai compris que je devais aller là bas. Cela m'a donné l'occasion de déjeûner avec la fille de la regrettée mère Alexandra, et de faire un tour dans Serguiev Possad, qui reste une ville pleine de charme, avec des ruelles calmes, des maisons avec jardins, deux grands étangs, la Laure et ses coupoles bleues étoilées ou dorées qui surmontent tout cela. Le rendez-vous a été remis à demain. En chemin, j'ai vu, dans les faubourgs de la ville, de longues files de voitures devant les stations d'essence, sans doute à cause du bombardement de la raffinerie près de Moscou, mais rien de tel à Pereslavl.
Dany m'a envoyé un article de la Croix qui évoque un prêtre russe révoqué par le patriarche pour avoir "refusé de prier pour la victoire de la sainte Russie", et réfugié en France pour "fuir la chape de plomb".. Or j'ai eu connaissance des prières incriminées, elles demandent la paix, et la réconciliation, et il n'y a absolument rien dedans qui puisse poser problème. La guerre qu'il "refuse", tout esprit normalement constitué comprend ici, et même en France, qu'on l'aurait faite à la Russie de toute façon, qu'on la veut absolument, qu'on la prépare depuis longtemps, de quelque façon que les gens comme lui la considèrent. Il faut faire preuve d'un aveuglement quasiment délibéré pour ne pas le voir, surtout quand on est russe. Grâce à ce malheureux, l'occident tient un martyr de plus à agiter complaisamment, qu'il soit vrai ou faux, on lui déroule le tapis rouge avec des sanglots de compassion, tout le monde s'émeut et frétille autour. Quand je vois de tels personnages, je songe à tous ceux qui ont autrefois provoqué la révolution d'octobre et qui l'ont approuvée étourdiment, jusqu'au jour où elle les a bouffés tout crus. A ceux qui aujourd'hui crient à la propagande dès que leurs proches consternés leur parlent de tout ce qui s'est passé dans le Donbass et plus récemment dans la région de Koursk, nous en connaissons tous, dans les meilleures familles intellectuelles moscovites. A cette étrange détestation de leur propre pays, qu'ils partagent d'ailleurs avec les équivalents français qui les soutiennent et les cajolent. Et parfois aussi les entretiennent. Des gens à côté de la plaque, déjà magnifiquement décrits par Dostoievski au XIX° siècle, qui ne servent qu'à favoriser la confusion et l'hystérie. Et que l'Histoire jugera.




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