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lundi 29 juin 2026

Blocage

 

Le seringat d'Ania

Dimanche dernier, après le "plein air" de Faleleïevo et l'hébergement des deux artistes peintres, je n'étais pas allée à la liturgie. Samedi, je me suis rendue aux vêpres et le lendemain, à la liturgie épiscopale de l'aube chantante. Et j'ai constaté une fois de plus à quel point le rendez-vous hebdomadaire avec Dieu était important, car l'humeur dépressive et anxieuse a cédé devant l'eucharistie. Devant notre évêque, si spirituel, devant l'air entendu avec lequel le père Andreï me donne sa bénédiction, devant le père Alexeï si bienveillant sous son maintien sévère.

J'ai vu qu'on avait commencé à restaurer la cathédrale et l'église de l'icône de la Vierge de Vladimir. On les repeint en rouge et blanc, avec des bulbes verts, comme l'église des Quarante Martyrs, et probablement l'église Saint-Syméon-le-Stylite, cela semble être la tendance. C'est joli, mais je préférais la cathédrale avec des bulbes bleus, comme autrefois, quand je venais à Pereslavl passer le week-end. 

Je ne peux pas dire que l'été soit très chaud, mais en fin de compte, il l'est bien assez, et entre les splendides nuages, la lumière vient à moi chaque jour, je regrette juste de ne pas pouvoir me baigner plus souvent. Autrement, malgré ma nostalgie du midi sec, des champs de coquelicots, de l'Ardèche et du bord de la mer, je me fais à l'idée que l'hiver trop long nous garde de la canicule, ici très rare. Cependant, sur cette canicule qui frappe la France, je me pose quelques questions, car elle semble bien ciblée...

Je suis fière de moi, car j'ai réussi à remonter sur un vélo. J'avais un blocage. J'ai appelé ma voisine: "Ania, vous vous y connaissez en vélos? Vous ne trouvez pas que le mien est très grand? 

- Non, Laurence, il est normal. Je viens dans quelques minutes."

Elle m'a expliqué que, s'étant arrêtée de faire du vélo pendant dix ans, elle n'osait pas remonter dessus, mais qu'on l'avait aidée et qu'elle avait surmonté cela. C'est ce qu'elle a fait avec moi, et je suis repartie, je suis allée chercher les médocs de ma chienne chez Ozon et retour. Quel soulagement... D'abord j'aime faire du vélo, c'est utile à ma santé et puis, entre les places payantes du gouverneur et les pénuries d'essence, mieux vaut avoir un moyen de transport de secours autonome et facile à garer.

J'ai vu que l'avocat impliqué dans la défense des enfants contre les pédocriminels incriminait la tolérance des années soixante-dix, Matzneff, Cohn-Bendit, David Hamilton et même "Mort à Venise" de Visconti, qu'il qualifie de "film immonde". Dieu sait que j'incrimine aussi ces années-là et que je n'ai pas de sympathie pour ce genre de penchants, mais si on va par là, dès qu'on va sortir du Club des Cinq et de la petite maison dans la prairie, on va se faire traiter de pervers... Dans la Mort à Venise, on ne peut pas dire que la pédophilie soit exaltée, et ce n'est même pas le sujet, il s'agit, d'une manière générale, de la vieillesse, de la mort, et de la fin de notre civilisation. La passion platonique du musicien pour l'adolescent qui reste un ange lointain, celui qui lui désigne l'horizon lorsqu'il meurt déchu, sous ce maquillage de vieux clown, est vraiment pathétique. Ce n'est vraiment pas Jeffrey Epstein. A ce compte-là, on va aussi incriminer Dostoievski, lorsqu'il révèle dans la confession de Stavroguine que le secret de ce dernier était la séduction d'une petite fille. C'était justement parce que Dostoievski considérait tout ce qui atteint les enfants comme le péché suprême qu'il a placé cet épisode à la fin des Démons...  dans la littérature, on ne peut plus évoquer les passions humaines, on ne va plus écrire grand chose. Evoquer n'est pas approuver et si dans la littérature, on ne peut plus traiter des passions humaines, on ne va plus écrire grand chose.

J'ai ici une ennemie mortelle qui me détruit partout où elle le peut parce que j'ai parlé de la relation d'Ivan le Terrible avec Fiodor Basmanov, qui a seize ans au moment où elle se met en place, dans mon livre Yarilo. Mais d'abord, un garçon de seize ans au XVI° siècle était souvent un guerrier dessalé et parfois déjà marié. Le mien est tout ce qu'il y a de plus dessalé mais pas encore marié. Si je montre l'amitié à la grecque qui lie le tsar et ce jeune homme, ce n'est pas pour en faire l'apologie, car l'un et l'autre la considèrent comme un péché, et voient le mariage comme le salut que l'un a perdu et que l'autre va trouver. La plupart des gens qui lisent mon livre le ressentent de cette manière, mais pas cette personne qui m'accuse de dépraver la jeunesse. 

Iarilo et Parthène sont probablement ce que j'ai écrit de mieux, mais je suis fatiguée de lutter pour eux, en France où tout le monde s'en fout, et en plus dans le climat de russophobie qui y règne, même pas la peine d'essayer. Et en Russie, où l'incompréhension peut venir des réflexes primaires que je décris plus haut. Alors même que cette relation, est évoquée par nombre d'historiens, et figure dans un roman russe du début du XX° siècle, Prince Serebrianni, d'Alexeï Tolstoï que j'avais lu à seize ans, l'âge de mon héros auquel je me suis identifiée. Iouri Iourtchenko m'avait dit: "Tu as fait d'un vrai salaud un ange déchu". Oui, c'est vrai, les jeunes filles romantiques aiment bien faire cela, et en plus, m'identifiant à lui, il ne pouvait être trop méchant, parce que je ne le suis pas moi-même. Mon ennemie en a fait un komsomol modèle, ce qui, sur le plan psychologique et peut-être même poétique, est certainement moins riche. C'est sa vision des choses, mais je n'ai pas le droit d'en avoir donné une autre.

En réalité, mon roman du XVI° siècle est extrêmement actuel, même si je m'évadais à travers lui dans un univers archaïque. C'est un roman initiatique sur le pouvoir, la chute, le salut. La contamination du crime et de la folie, mais aussi de la lumière et du pardon, et puis, dans la tradition de Dostoievski, il montre que rien n'est simple, et que tout est lié dans notre monde, que le salaud peut avoir des aperçus lumineux dans ses ténèbres, et l'être pur des correspondances secrètes avec des gouffres dont il se refuse à ouvrir les portes. L'Humanité est une disait le père Vsevolod Schpiller. J'ai essayé d'apprivoiser cette idée, en me penchant sur des personnages de cette sorte, alors que la cruauté me fait profondément horreur, au point que si je n'avais pas la foi, je crois que je serais devenue folle depuis longtemps, et en ce moment tout particulièrement.

D'autres personnes, complètement enragées contre les musulmans, parlent de "palestinisation de la France", à cause des drapeaux palestiniens exhibés par la gauche et sa racaille, mais les Palestiniens ne veulent pas venir en France, ils ne veulent pas partir de chez eux, c'est même la raison pour laquelle on les extermine, avec la bénédiction de ce genre d'imbéciles, et si la France est en danger d'être palestinisée, c'est à mes yeux qu'elle pourrait bien subir finalement le sort de ce peuple. Ou de celui de l'Ukraine. Et pas sûr que cela soit à l'initiative des musulmans, même s'ils peuvent être utilisés en ce sens.

Tous ces délires et ces confusions me fatiguent et m'écoeurent tellement que je descendrais bien de la nef des fous, si c'était possible. Je n'ai même plus envie de répondre. Je ne suis pas polémiste, je ne suis pas analyste, je suis juste dégoûtée, triste et inquiète. Dans cet état d'esprit, j'ai écouté l'interview de Slobodan par Karine Bechet Golovko. Elle est remarquable, et vaut le coup d'être entendue, si la censure démocratique permet d'ouvrir le site:

https://fr.sputniknews.africa/20260624/despot-de-la-guerre-des-civilisations-a-la-guerre-contre-la-civilisation-1086889115.html

C'est une bonne manière de comprendre la Russie et la russophobie. Il évoque l'interaction des cultures russe et occidentale, depuis que Pierre le Grand a forcé son pays à s'amarrer à l'Europe, et souligne qu'en dépit de son mépris, la culture de cette dernière devait trop à la Russie, sur le plan des arts comme sur celui des sciences, pour qu'elle pût complètement l'éliminer. Il fait remonter la russophobie au schisme et la différence entre les deux branches du christianisme qui en procédèrent à celle qui existait entre Rome et la Grèce. C'est exactement ce que mon père Valentin avait dit à une jeune fille catholique venue l'interroger à ce sujet. Rome, légaliste, pragmatique, la Grèce plus portée aux spéculations intellectuelles et philosophiques. D'ailleurs, avant la Russie, je m'intéressais à la Grèce antique, mon chemin spirituel fut assez logique.

Personnellement, je pense que la russophobie, dans ma jeunesse, n'était pas sensible, l'intelligentsia française soutenait l'Union Soviétique et a commencé à changer de cap avec l'importance prise chez nous  par les trotskistes, et le soutien apporté par BHL et Glucksmann aux dissidents massivement juifs, et surtout aux refuzniks qui, dans les années 70, voulaient quitter l'URSS pour Israël. C'est là qu'on a vu les "nouveaux philosophes" se retourner contre la création de Lénine et Trotski, qui n'avait pas évolué dans le bon sens internationaliste, mais dans celui d'une russification bizarre.

Slobodan parle aussi du nihilisme de l'ultrarationnalisme occidental et de l'amputation qu'il opère sur l'âme humaine, contrainte de correspondre au modèle imposé, ce qui conduit à la fois à la destruction de la culture, et à l'obsession du contrôle, c'est-à-dire à l'installation d'un totalitarisme dont la Russie s'est affranchie, même si par certains aspects, on peut considérer que son régime est autoritaire.

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