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mardi 10 avril 2018

La fin du jour


Les bruits de guerre se font de plus en plus inquiétants, les américanosionistes font la danse du scalp, organisent des coups montés pour compromettre la Russie, qui veut noyer son chien l’accuse de la rage.  Un ami, qui sanglote sur la famille impériale mais soutient Staline, ce qui ici est fréquent, pense que Poutine se fout de la Russie mais qu’il ne veut pas finir comme Saddam Hussein. Si Poutine finit comme Saddam Hussein, la Russie (et le monde entier) finira comme l’Irak…
Je risque de me retrouver sans retraite, si ça tourne mal. Je n'aurai sans doute pas le temps de faire venir mes affaires. Je perdrai mes journaux, mes aquarelles, mes tableaux, ma vielle, et mes derniers souvenirs de ma jeunesse et de maman.
En même temps, je suis soulagée d’être ici, j’aurais mal vécu une guerre avec la Russie en France. J'aurais mal vécu d'être dans le mauvais camp, celui des agresseurs, des psychopathes pervers, des hypocrites, des menteurs et des mafieux. Je me débrouillerai…
A mon retour de Moscou, m’arrêtant près du marché, je vois de loin un chien : Rosie, menant sa vie de bohême. Elle s'est jetée sur moi pour me faire des fêtes délirantes mais n’a jamais voulu monter dans la voiture, elle l’a suivie jusqu’à la maison, ce qui me donne des angoisses, mais il n’y a pas d’autre issue. Elle fait ce qu’elle veut. Et courir après ma voiture est un jeu qui l'enchante.
Il fait 16°, tout à coup, avec ce grand vent tiède de printemps qui souffle ici, plein de soleil et de mouettes. La neige ne subsiste plus que par petites plaques, et je contemple cette chose étonnante, après plusieurs mois de blancheur impavide, des étendues d’herbes jaunes, où se devinent de petites pousses encore très discrètes. Les ordures remontent de partout, j’essaie de nettoyer le terrain qui est inégal et détrempé, un marécage. Je regarde ce qui a résisté à l'hiver, à peu près tout. 
La terre est encore gelée.
Violetta est venue m’accabler de conseils extrêmement insistants. C’est vraiment étonnant comme certaines vieilles Russes sont absolument persuadées d’une part d’avoir raison et d’autre part de la nécessité de faire votre bien malgré vous.
Claire, que j'ai pu voir à Moscou le temps d'un thé, trouve les romans perturbants, n’importe lesquels, elle trouve perturbant d’entrer dans un monde imaginaire et d’avoir du mal à en sortir, comme sa fille de l’univers de Tolkien. Son père spirituel lui déconseille d’en lire. C’est une question que je me pose aussi, car je  n’arrive pas à sortir de celui que j’ai écrit, encore que je trouve que ça vient, petit à petit, cela s'apaise. 
Mon père Valentin semble penser également que le roman est un exercice périlleux, mais il pense du mien qu'il m'a permis de comprendre l'âme russe avec une étonnante profondeur et que cela est en soi une grande chose...
Le roman est formateur, c’est une leçon de vie, ceux de Dostoïevski, de Thomas Mann, de Giono, de Proust, de Céline, de Flaubert m’ont beaucoup apporté, m'ont aidée à me construire, Dostoïevski surtout. Il me semble qu’il y a un moment de la vie où il faut en lire mais que cela peut devenir gênant par la suite pour le développement de sa vie spirituelle. 
Avant de revenir au mien, je n’arrivais plus à en lire, d’ailleurs.
La peinture, la musique et même la poésie ne me font pas cet effet-là.  Le roman est quelque chose de très particulier, un jeu dangereux, en tous cas pour l’auteur. Une descente dans les profondeurs de l'âme collective, dans un grand orgue mystérieux où résonnent au travers de nous des voix qui ne sont pas la nôtre, où se manifestent des forces de toutes sortes, les ténèbres et la lumière affrontées...
Les gens qui ne sortent jamais de la littérature et ne vivent que par elle peuvent-ils vraiment avoir une vie spirituelle aboutie ? 
Il y a beaucoup de problèmes qui m’agitent et que je pourrais creuser et analyser au travers de romans, mais je me demande si je dois le faire, maintenant que j’ai pondu Yarilo et Parthène, car je crains de compromettre ma paix intérieure. Je l’ai déjà pas mal compromise, mais je devais le faire, je devais traverser cela, pour moi mais aussi pour mes personnages, pour les âmes de leurs prototypes.
Je voulais prendre comme point de départ les deux Russes du caveau d’Annonay, inventer une histoire à partir de là qui me permettrait de parler de la France et de la Russie. Un autre thème qui m’obsède et me terrifie, c’est celui de la pédophilie, enfin ce qu’on appelle à tort de la pédophilie et qui serait plutôt, au sens premier, de la pédérastie, et de ce qu’on met en place en occident pour détruire les enfants et les utiliser. Mais je crains de toucher à cela, qu’y a-t-il de plus perturbant ?
Du reste, j’arriverai peut-être à publier Yarilo et Parthène, mais le monde se dégrade à tel point que je ne suis pas sûre d’avoir la possibilité d’écrire quelque chose d’autre. Le chaos risque d'être énorme et je ne suis pas sûre d'y survivre. 
Je regarde cela avec terreur, douleur, honte et fascination. La destruction accélérée du milieu naturel, la destruction de tout ce que nos ancêtres nous ont légué, la destruction de l’Europe, de notre culture, la montée d’une barbarie sans précédent, d’une idéologie transhumaniste plus épouvantable que les golems du XX° siècle…
Cela m’ôte parfois tout regret de ne pas avoir eu d’enfants, car j’aurais une descendance que je ne lui verrais aucun avenir enviable.
Claire me parlait de ce mélange russe de beauté fantastique et de désolation, friches industrielles, décharges sauvages, maisons hétéroclites et mal fichues, où est passé l’extraordinaire sens de la beauté qu’avait ce peuple avant qu’on « l’éduque » ou plutôt le rééduque ? Cependant, les Russes gardent une simplicité, une espèce de pureté devenues rares en Europe et la capacité de passer de l’athéisme complet à un engagement religieux total. Alors qu’en France, par exemple, le sens esthétique s’est à présent beaucoup mieux conservé, mais le sentiment religieux, l’exigence intérieure  d’une autre dimension, semblent avoir généralement disparu à un point sidérant. Les gens s’en foutent, ils ne vivent que pour eux dans un tout petit univers restreint, on se demande même comment on peut faire des enfants et les élever quand on a cette vision de choses. Car mettre un enfant au monde sans la perspective de la vie éternelle et intérieure, cela rime à quoi ? Est-il possible de vivre sans devenir fou quand on résume la vie à se donner du bon temps (ce qui n’est pas permis à tout le monde et vraiment pas de façon constante), baiser de manière généralement sommaire et triste, bouffer, faire des gosses, payer les traites, prendre sa retraite (de plus en plus tardive et de plus en plus maigre) et rejoindre sa concession au cimetière ? Même la culture, dans cette perspective, n’a plus de sens et devient un simple jeu d’esprit et de snobs, un étalage de connaissances ou de virtuosité parfaitement creux, raison pour laquelle les intellectuels français m’ont toujours emmerdée.
D’ailleurs, sans la dimension sacrée du monde, « se donner du bon temps » aboutit à de pitoyables caricatures de ce que devraient être la joie de vivre et le plaisir d’aimer. Notre monde est laid, plat, vulgaire, tonitruant, désespérant, empoisonné et peut être condamné. A moins d'un miracle.
Et pourtant, le ciel est plein de nuances, au dessus des roseaux et des herbes sèches, mes chats sortent avec bonheur dans la douceur du vent, Rosie fait des siestes bienheureuses au soleil. Je pense à mon nouvel ami Alexandre le fromager qui entend vivre intensément les moments qui lui restent. En effet, attendons la fin du monde à Pereslavl Zalesski, avec ses nombreux saints, ses monastères et les mânes amicales de mon tsar et de son favori. Chaque minute compte...




La fin du jour




Les voici déferlant, ces ténèbres pressées
De marcher sur les fleurs éparses de nos fêtes,
Aux murs de nos cités de suspendre nos têtes,
Sans relâche traquant les lueurs oubliées
Des printemps d’autrefois et les promesses claires
Faites aux cœurs d’enfants,  de chemins de lumière
Que leur ont interdits trop de furieux démons…
A l’issue de mes jours, je guette l’horizon
D'où nous viendra la fin.
La fin de tout s’élance, elle est noire et puissante,
Plus rien ne la retient
Elle lâche sur nous, meute tonitruante,
Ses hérauts et ses chiens.

Je meurs sans descendance et j’en rends grâce à Dieu,
Sur l’autel de Moloch, je n’étendrai personne.
Pas de fille soumise au plaisir des messieurs,
Pas de garçon brisé par le canon qui tonne.



samedi 7 avril 2018

Christ est ressuscité


J’ai vu que les Américains avaient organisé une attaque au gaz en Syrie sous faux drapeau, afin de justifier leur soutien aux islamistes et une éventuelle aggravation de la situation. Je ne sais pas s’il ya encore beaucoup d’imbéciles pour les croire, mais je ne veux pas patauger dans cette boue sanglante aujourd’hui, car Christ est ressuscité.
Il y avait longtemps que je n’avais pas passé Pâques en Russie, dans la paroisse du père Valentin. Impression étrange : des gens qui m’abordent, m’appellent par mon prénom, et je ne sais pas de qui il s’agit, peut-être les ai-je croisés une fois ou deux, mais je commence à ne plus m’y retrouver, néanmoins, ils sont très gentils et Christ est ressuscité.
Les Russes célèbrent Pâques avec une joie exubérante. Cela tourne même carrément à la fête populaire, tout le monde se congratule et l’on n’entend plus le canon de Pâques, qui est lui aussi excessivement joyeux, en fait, plus on approche de Pâques et plus on s’y enfonce et plus, malheureusement, les rossignols milanais se déchaînent dans ce qui ressemble davantage à un opéra de cour qu’à de la musique sacrée : Pierre le Grand ne s’est pas contenté de déguiser ses nobles avec des perruques poudrées, il en a également truffé la liturgie. C’est fâcheux, mais cependant, Christ est ressuscité.
Mon cœur était à la fois ici, avec tous les Russes de cette paroisse qui me considèrent comme un membre de la famille, et avec le monastère de Solan et tous ceux qui y fêtaient aussi la Pâques sous les étoiles. Que Dieu nous garde tous, que le Seigneur nous mène à bon port et nous protège des impies.

La procession

Le père Dmitri et le diacre Sergueï

Le père Valentin

Sveta Soutiaguina et Yana


avec la fille de Sveta, Dacha
Ici, Sveta ferme pieusement les yeux, c'est dommage, mais on aperçoit son mari,
tout petit, derrière elle, le grand peintre si modeste Constantin Soutiaguine!

Ceux qui chantent le mieux, dans ma paroisse, ce sont les prêtres

vendredi 6 avril 2018

Que Dieu se lève


Liéna, la fille du père Valentin, a cuit je ne sais combien de koulitchs, et coloré des oeufs durs, avec ses petites. Elle a préparé la paskha. Le grand jour arrive. 
Cette Pâques me fait une curieuse impression. Le sinistre pouvoir qui s’empare de l’Europe, et peut-être du monde entier, tombe de plus en plus le masque. De plus en plus de gens sont inquiets, révoltés, désespérés. Et j’éprouve, au sein des préparatifs de la fête et de sa joie approchante, une sorte de tristesse solennelle et aussi de soulagement : j’ai rejoint l’arche russe, et dans le pire des cas, je sombrerai avec elle, mais je contribuerai autant que possible à combler les voies d’eau, car c’est notre dernière arche.
Et c’est peut-être aussi notre dernière Pâques, notre dernière Pâques en paix, du moins. Quand j’ai contourné l’église pour y entrer, à mon arrivée, l’encens embaumait toute la rue. L’église entière était devenue une précieuse cassolette de parfums qui diffusait ses effluves dans l'espace empuanti par les vapeurs d’essence.
Le samedi saint coïncide cette année avec l’Annonciation, ce qui est très rare, et nous a valu un office un peu différent, et plus long.  Au sein de tout ce magnifique rituel de l’enterrement du Christ, voilà que le père Valentin nous a lu d’une voix sonore l’évangile de l’Annonciation, faisant se superposer exactement la conception miraculeuse du Seigneur et son séjour provisoire et non moins miraculeux dans la tombe. Cela donnait à la célébration une sorte de vive lumière intérieure.
Je pensais à cet office, quand il se déroulait à Solan. Nous suivions la procession sous les étoiles,  et parfois les arbres en fleurs, et des bougies posées dans des verres  balisaient notre chemin. Et ici, dans ce centre trépidant de Moscou, ce petit ilôt de sainte Russie lançait ses carillons et ses chants  par-dessus le fracas du tramway, des trains et des voitures, dans cette pagaille urbaine post-soviétique, dans ce très vieux quartier défiguré, scarifié par les profanations successives du communisme et du libéralisme, du déchaînement, sous diverses étiquettes et divers prétextes, de la laideur tonitruante, à laquelle nous sommes tellement habitués que nous ne pouvons plus imaginer ce qu’était la Pâques, je ne dirais pas au XIX° siècle, mais disons au XVI°, quand les « quarante fois quarante églises » de la ville sainte orthodoxe, de la troisième Rome, lançaient de toutes parts des anges énormes.
Nous marchions dans le tohu-bohu et le chaos, portant le Christ, et suivant nos prêtres, dans leurs vêtements brillants et sombres, avec pour seules étoiles nos lanternes colorées, et le glas se balançait au dessus de nous comme un enfant désolé.
"Saint Dieu, saint Fort, saint Immortel, aie pitié de nous"
Mais l’office s’est terminé de façon particulièrement allègre, par l’hymne de Pâques : « QueDieu se lève et que ses ennemis soient dispersés… »
Oui, vraiment, il est temps: que Dieu se lève, et que ses ennemis  soient dispersés.




Jeudi pur

Днесь висит на древе, Иже на водах землю повесивый; венцем от терния облагается, Иже ангелов Царь; в ложную багряницу облачается, одеваяй небо облаки; заушение прият, Иже во Иордане свободивый Адама; гвоздьми прогвоздися Жених Церковный; копием прободеся Сын Девы.
Покланяемся страстем Твоим, Христе.
Покланяемся страстем Твоим, Христе.
Покланяемся страстем Твоим, Христе.
Покажи нам и славное Твое Воскресение.

Il pend maintenant sur la croix, Celui qui a suspendu la terre sur les eaux; Il est couronné d'épines, Celui qui est le Roi des anges; Il est vêtu de pourpre parodique, Celui qui revêt le ciel de nuées; Il reçoit des coups, Celui qui a libéré Adam dans le Jourdain; Il est percé de clous, le Fiancé de l'Eglise; Il est traversé par la lance, le Fils de la Vierge. 

Nous nous prosternons devant Ta passion, ô Christ
Nous nous prosternons devant Ta passion, ô Christ
Nous nous prosternons devant Ta passion, ô Christ
Montre nous Ta glorieuse Résurrection

J'ai trouvé cet extrait de la lecture des douze évangiles dans les publications d'Alexandrina Viguilianskaïa, associé à la Croix de Godenovo...
Le "jeudi pur", ont lit à l'église douze extraits de l'Evangile racontant la Passion du Christ. Ces lectures et la liturgie de la Cène qui les précède le matin, avaient été pour moi la révélation du mystère du temps et de l'éternité, il y a fort longtemps, quand j'étais venue passer la semaine sainte et Pâques en Russie: je voyais qu'il ne s'agissait pas d'une commémoration: le rite nous transportait au pied de la croix deux mille ans en arrière, ou la Passion se transportait parmi nous, en cette fin de XX° siècle, ou plus exactement, la Croix traversait ce mystérieux océan des générations humaines, de ce passé dont notre présent n'est que l'écume, s'éboulant infiniment dans cet abîme dont elle est la seule véritable Lumière.
Hier, mon expérience était beaucoup moins intense, on n'a pas la grâce tous les jours. J'étais assise parmi les vieilles dont je fais désormais partie, parce que mon genou et ma résistance ne me permettent plus de faire la maline. 
Le premier extrait, le plus long, expose la dernière soirée du Christ avec ses disciples, son Testament, qui est d'une incroyable élévation spirituelle, entendre de telles paroles, sachant de quelles épouvantables souffrances elles allaient être payées, ne permet aucun doute ni aucun blasphème à tout être encore intérieurement sain: blasphémer Celui qui les a prononcées et qui fut ensuite traîné dans la boue et affreusement torturé, est une infamie sans excuse, est une chute sans rémission, est le symptôme d'un coeur totalement pourri ou d'un aveuglement extraordinaire.
Et pourtant, Celui-là supplie son Père: "Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font".
Il y a des choses vraiment difficiles à pardonner, en tous cas pour moi, et je pensais à l'homélie du métropolite Antoine sur Staline, ou sans revenir sans cesse aux vieilles lunes, à ce qui se passe aujourd'hui. Lui, pardonnait, et je me suis représenté que Lui savait absolument tout sur chacun de ces êtres dégradés, cruels, hypocrites, ignobles ou lâches qui s'acharnaient sur Lui, tout, chaque minute de leur vie depuis leur berceau, c'est sans doute la raison pour laquelle Il pouvait le faire. Et nous nous ne le pouvons pas, parce que nous voyons seulement les démons grouiller sous des visages devenus de simples masques, et parce que nous avons peur de la seule idée d'être liés à ces créatures des ténèbres, et de nous laisser apparenter à elles par notre indignation même. Ainsi que me l'a dit un jour le père Valentin, qui a pourtant comme moi l'indignation facile, "l'indignation nous ravale souvent au rang de ceux qui nous indignent".
L'actualité et le réalisme de ces textes évangéliques, leur simplicité factuelle et tragique me frappaient tout à coup d'une manière intellectuelle: douter que cela fût vrai, que cela fût du vécu, quand on sait, en plus, que tous les témoins de l'affaire sont devenus des "martyrs", des témoins qui attestent de la vérité du témoignage par leur sang versé, et avant cela, par une vie de vagabonds pourchassés, ne me paraissait pas possible. Cela n'est pas du mythe. On peut trouver des éléments de mythe ou d'exagération orientale dans les Ecritures, mais pas là.
Pourquoi douter de la réalité d'une partie de ce récit et ne pas accepter l'autre, c'est-à-dire la Résurrection? aucun élément ne peut me donner à penser qu'il s'agissait d'une mystification, ni dans le personnage de Jésus, ni dans son message, ni dans le récit et le destin de ceux qui le suivaient.
C'est pourquoi:

Je me prosterne devant Ta passion, ô Christ.
Montre-moi Ta glorieuse Résurrection


La Passion au monastère d'Optino

dimanche 1 avril 2018

Dimanche des Rameaux

Seraphima Blonskaïa Vigiles des Rameaux

Aujourd’hui, dimanche des Rameaux, hier, samedi de la résurrection de Lazare, la semaine sainte est à l’horizon. Comme d’habitude, j’ai tendance à penser : que cette coupe passe loin de mes lèvres. Mais j’y entre, mon bouquet de rameaux à la main, rameaux de saule où les chatons sont à peine ouverts, cette année. Et puis le saule de mon jardin n’est pas de l’espèce qui fait de jolis rameaux rouges.
Je suis retournée à saint Théodore, car j’avais un cadeau de Solan pour les sœurs, un cadeau très lourd d’ailleurs, des bocaux d’olives et des pâtes de fruits. Joie des sœurs de saint Théodore. Je ne rencontre plus que sourires ravis, et je n’entends que des remerciements, ce qui va sans doute se traduire par un autre échange de cadeaux.  Et une carte qu’il me revient de traduire.
La sœur Larissa m’a appris que notre fête à toutes deux (la sainte Larissa) tombait le jour de Pâques, ce qui était lourd de sens. Elle m’a proposé de me prendre rendez-vous avec l’évêque Théodore qui, malgré son air ascétique, est un grand amateur des pâtisseries du café la Forêt, et ce qui moi, m’intéresse particulièrement, un soutien convaincu de la renaissance du folklore.
Pour finir cette pieuse matinée, après le repas au réfectoire, j’ai ramené chez lui le servant d’autel. Puis, moins pieusement, j’ai fait un saut au café français, où j’ai eu une longue discussion avec le fromager Alexandre. Il s’est lancé, à la retraite, dans la fabrication de fromages « français » et y arrive très bien, au feeling, sans avoir fait d’apprentissage sur place, ni invité de fromagers français. Et c’est même rentable. « J’ai une mauvaise santé, m’a-t-il dit, mais si je ne sais combien de temps il me reste à vivre, je veux vivre pleinement. »
Oui, c’est aussi ma philosophie actuelle. Cela fait même quinze ans que je vis ainsi, dans un présent plein de passé dont je me refuse à trop prévoir le lendemain.
Alexandre, comme moi, déteste Pierre le Grand, il le trouve profondément antirusse. Ivan le Terrible lui semble beaucoup plus soucieux du bien-être populaire, même si, à un certain moment, il a pété les plombs, et il n’a jamais combattu sa propre civilisation, au contraire, il l’a défendue. Sa violence s’est éxercée surtout à l’égard des boyards, même s’il y eut des «dégâts collatéraux ». Néanmoins, on se scandalise si on élève des monuments à Ivan, et ceux de Pierre paraissent normaux.
Alexandre accuse même Pierre d’avoir brûlé la fameuse bibliothèque d’Ivan le Terrible, qui est aux Russes ce qu’est pour les Français le trésor des Templiers.
Pour ce qui est de la Russie actuelle, il me dit que l’argent de l’état a été presque entièrement confisqué, au temps d’Eltsine,  par les oligarques qui l’ont placé à l’étranger, raison pour laquelle Poutine marche sur des œufs et ne peut pas se permettre d’être plus offensif dans la récupération de l’indépendance du pays. Mais il croit que le peuple russe a une grande capacité de résistance et ne se laissera pas faire sans se défendre. Il me dit que l’avenir du pays se jouera dans les deux ans qui viennent.
« Nous sommes la dernière génération, m’a-t-il dit, à avoir connu un monde à peu près normal et une certaine tradition. »
Cependant, il croit que les Russes ont la mémoire génétique de ce qu'ils ont été, et de leur passé paysan. Qui plus est, il pense que les divers peuples de Russie ont acquis cette mémoire, comme les Russes ont acquis la leur, et que leurs liens réciproques sont profonds.

Dans l'ancienne Russie (avant Pierre le Grand), le tsar, pour les Rameaux, conduisait en procession le patriarche, qui incarnait le Christ, monté sur un cheval (en guise d'âne, car il n'y en avait pas en Russie) depuis l'église saint Basile jusqu''à la porte du Sauveur.



jeudi 29 mars 2018

La ville invisible de Kitej

Aujourd'hui, j'ai décidé de faire du tourisme et d'aller à Rostov, Rostov le Grand, célèbre pour ses carillons. Ici, quand on a du soleil, il faut en profiter...
De loin, c'est magnifique, le Kremlin de Rostov, et le monastère Spasso-Iakovlevski-Dmitriev (du Sauveur, de saint Jacques et de saint Dmitri réunis): un rêve, ces architectures féeriques posées sur le lac, la voilà surgie, la ville invisible de Kitej, on a peine à croire à une telle splendeur. Mais la ville de Rostov, comme celle de Pereslavl, a été terriblement abîmée. Autour des merveilleux sites, ce ne sont que baraques hétéroclites, nouvelles maisons banales et sans style, châteaux Disneyland, structures métalliques incompréhensibles, et le tout dégage une impression de délabrement et d'abandon.
J'ai commencé par le monastère. Le gardien qui m'a reçue était extraordinairement gentil, un type d'une cinquantaine d'années, encore pas mal, avec un visage comme je n'en vois qu'ici, un air de simplicité bienveillante, de douceur et de franchise.
Je me suis laissée aller à acheter une broche dans le style typique de Rostov, je n'en raffole pas, car peut-être c'était bien au XIX° siècle, mais ça sent maintenant l'artisanat pour touriste. Puis, encouragée par la bonne dame du magasin, j'ai entamé l'escalade des remparts, puis de la tour de guet, avec un vertige affreux et mon genou peu fiable.
Mais ça valait le coup. Ces architectures blanches et fantastiques, que leurs bulbes gonflés et brillants semblent prêts à emporter dans les airs, baignent dans l'infinie lumière immaculée du lac et l'azur sous lequel il se perd. C'est un autre monde. C'est la ville invisible de Kitej. Tous les héros et les saints de la sainte Russie sont là, tout près, et le silence est plein des carillons enfuis, il en est encore bercé, et d'ailleurs, les cloches du monastère se sont mises à tinter doucement, un bref salut, un mouvement d'ailes.
Le gardien m'a entretenue des émissions de Nikita Mikhalkov, question politique, nous étions sur la même fréquence. Il m'a interrogée sur la France avec un air inquiet et concerné. Que Dieu bénisse cet homme adorable! Il m'a expliqué comment parvenir au kremlin en suivant la berge du lac, car le coup d'oeil était plus beau.
Le kremlin donne une idée de ce que c'était la Russie quand elle était couverte uniquement de ce genre de constructions: cela ne ressemble à rien d'autre au monde, c'est la magie de la Russie, une magie si prenante, si poétique, si mystique qu'il fallait au diable s'acharner dessus avec la rare méchanceté dont il a fait preuve à l'égard de ce pays.
Ce kremlin a servi au tournage d'une très amusante comédie soviétique, "Ivan Vassiliévitch change de profession", qui relate comment, à la suite d'une mauvaise manipulation d'une machine à voyager dans le temps, Ivan Vassiliévitch, odieux petit fonctionnaire soviétique, se trouve parachuté chez Ivan le Terrible, dont il est le sosie, tandis qu'Ivan le Terrible se retrouve dans le Moscou des années 60.
Le kremlin de Rostov pouvait seul encore restituer la résidence du tsar de façon crédible, car le Kremlin de Moscou a subi lui aussi bien des avanies. Les allusions au film sont partout, et j'ai l'impression que c'est cela que voient les gens, et pas la ville invisible de Kitej, dont je suis la citoyenne nostalgique.
Ce Kremlin, cet ensemble unique et splendide aurait grand besoin de réparation. Mais si l'on trouve de l'argent pour propulser dans le ciel moscovite des étuis péniens de béton et de verre de 200 mètres de haut, on n'en a visiblement pas pour l'architecture unique irremplaçable du XVI° et du XVII° siècles.
Visiter Rostov m'a ouvert les yeux sur ce qu'est une ville de "l'Anneau d'Or", vitrine autrefois du tourisme soviétique. C'est une ville où l'on n'a pas tout détruit: on a laissé quelque chose. Quelques monastères, un ou deux palais, un kremlin. Où l'on a fait des musées. Des parkings pour les autobus. Deux ou trois restaurants "typiques". Et où l'on vend des souvenirs industriels affreux censés représenter les objets du passé. Pour le reste, on détruit ce qu'on veut et l'on construit n'importe quoi sans se soucier une minute d'harmoniser avec ce qui existe déjà. soyez encore contents qu'on n'ai pas dynamité davantage: il est là le kremlin, non? Celui de Serpoukhov n'a pas eu cette chance...
J'ai fait le tour du "marché des métiers": les joailleries de Rostov (finift), des chaussettes tricotées multicolores et d'horribles babioles d'un mauvais goût insoutenable, absolument rien d'authentique. Pourtant, il doit y avoir de vrais et bons artisans, où vendent-ils?

Le monastère


portes du ciel

Et la voilà surgie, la ville invisible de Kitej, l'arche russe lancée vers le ciel...


La porte du kremlin






Dans les nuages




Je me suis poussée à sortir hier soir faire une petite marche à pied, car il fait froid, mais il y a tant de soleil, et cela me fait du bien d’être à l’air libre. Je suis montée jusqu’à l’ancien monastère, dont il ne reste rien, qu’une chapelle commémorative, une grande croix orthodoxe et une pierre tombale. La neige est si blanche, sous le soleil, et l’on ne sait où commencent les nuages, où s’arrête l’escarpement enneigé, il semble que l’on marche en plein ciel, que l’on va tout à coup voir défiler des anges, dans toute cette lumière radieuse et douce. Pereslavl s’étendait dans une ombre bleue, et je voyais scintiller les coupoles du monastère saint Nicolas comme une poignée d’étoiles. Le lac opalescent semble éclairé de l’intérieur, et les arbres parfois prennent l’éclat lustré du laiton, comme autant de chandeliers jaunes qui attendent que le printemps éclaire leurs innombrables flammèches vertes. Et des oiseaux passent en bande. Un jeune père fait de la luge avec son petit garçon de trois ou quatre ans.
Je me suis assise au pied de la chapelle, dans le vent discret. Je pensais au spectacle que devait offrir Pereslavl au XIX° siècle, avant l’effondrement. Je rêvais de la ville invisible de Kitej où j’aimerais m’enfuir à jamais. Car dès mon enfance, je n’étais pas de ce temps, d’ailleurs s’y adapter, n’est-ce pas se donner au démon ?
Cependant, les gros nuages immaculés  passaient dans leur mouvement éternel et emportaient la lune, toute blanche, dans ce gouffre profondément bleu qui me faisait face, et derrière moi, brillait une maison jaune, elle brillait si gaiment, qu’elle éclipsait toutes les autres, les neuves et moches et leurs palissades métalliques.
Le prince Alexandre n’était pas loin de mon âme, et aussi le tsar Ivan et son serviteur Féodor, le tsar redoutable et son Peter Pan ténébreux, et je conversais intérieurement avec eux, comme bien souvent, avec ces deux personnages qui me semblent si malheureux, et envers moi, bienveillants. Mais qui prie encore pour eux ? Sans nul doute, ils se raccrochent à cette prière, comme Ariane à son fil, dans le labyrinthe des siècles désertiques. 
 Le paysage d'ici est plein de ces présences, ce qui fut m'est plus réel que ce qui est, ou disons que ne je puis séparer ce qui est de ce qui fut. Mon présent est plein de passé, mon présent est insondable et mon être millénaire.




La maison jaune