Je savoure les douceurs de cet été indien comme un condamné
sa dernière cigarette. Et pourtant, tout en sachant que cela va prendre fin
après-demain, cela semble éternel, ce miracle, cet air doré qui déteint sur les
arbres et emporte au dessus des fleurs qui s’attardent des feuilles éclatantes, et puis ces jolis papillons, les jeux des canards sur les reflets de l’eau. On ne peut
croire que très vite, vont venir les intempéries, les frimas, la glace, la
neige, et pour longtemps, que deviendra la minuscule coccinelle qui rampe sur
l’icône que je peins, et l’oiseau qui exulte encore, tant qu’il le peut. Moi
aussi, j’exulte tant que je le peux, c’est ce que j’ai fait toute ma vie, à la
moindre occasion.
J’ai décidé d’aller me promener, et Rosie m’a suivie. J’ai
longé la rivière, enchantée par ses dorures, ses soies et ses satins glissants, bleus et verts, et les canards dérivants. J’ai escaladé le
« val » : que de lumière, et malgré tous les monstres bâtis ça
et là, encore de beaux points de vue sur les églises. Ce qui sauve Pereslavl,
malgré le saccage qu’en ont fait ses habitants, c’est la verdure l’été et la
neige en hiver…
J’aurais voulu voir la ville quand le prince Alexandre y
vivait, quand là où je marchais se dressaient les remparts de bois… Que la ville est ses habitants devaient alors être beaux, oui, il est difficile d'imaginer une telle beauté de nos jours, encore que moi, je l'imagine, ou la retrouve, je ne sais, c'est ce qui me rend la hideur et la cacophonie de notre époque si odieuses.
Je voulais finir ma promenade au café français, mais Rosie
n’est pas du genre à m’attendre à la porte, et j’ai dû rentrer à la maison,
avec plein de photos. Encore une journée, une journée d’été dans l’automne, de
soleil dans tous ses trésors.
Les gens du voisinage travaillaient dehors avec la fichue
radio. Platon disait que pour connaître un peuple, il fallait écouter sa
musique. La musique du peuple russe était la plus belle du monde, et il y a
encore cent ans, elle devait bruire partout avec le vent et les oiseaux, en harmonie avec ce qui
brille, scintille, s’élance, dans l’eau et dans les airs. On l’a fait
taire depuis, et parce qu’il a perdu sa musique, ce peuple a perdu une bonne partie de
son âme, comme le peuple français, comme tous les peuples victimes de la
modernité et de la mondialisation.
Mais ici, malgré tout, dans l'air rose et blond du soir, on entend encore les carillons des cloches... Et c'est déjà quelque chose.
Merci pour ce recit plein d'émotions simples et poétiques.
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