Le père Basile m'avait donné rendez-vous ce matin à Godenovo où l'on fêtait l'apparition de sa célèbre croix miraculeuse. J'y suis allée en son honneur, mais en râlant comme un pou, parce que le matin, je ne suis bonne à rien jusqu'à dix heures, mon cerveau ne fonctionne pas, mon corps est au ralenti. D'ailleurs j'étais évidemment en retard. J'avais pris un café en me disant que tant pis, je ne communierais pas, j'avais communié dimanche, c'était bon... Et faire une heure de bagnole sur l'affreuse route de Iaroslavl en état de coma profond et sans café, ce n'était pas possible... De plus, si la Croix a vraiment quelque chose de particulier, je n'aime pas trop le site, l'énorme église qu'on y construit en pleine campagne, j'aime mieux le monastère de Pogost Krest, détruit par les communistes et reconstruit, sur le site où la Croix était apparue au Moyen Age.
Alors que j'avais quitté la route de Iaroslavl, je m'aperçus que j'étais suivie par une voiture blanche. Et je râlais d'autant plus car être suivie m'oblige à rester en alerte, au lieu de rouler tranquillement en regardant le paysage, pourquoi cet imbécile ne se décidait-il pas à me doubler? Arrivée à Godenovo, je me gare, et je vois sortir de la voiture blanche une douce jeune femme au type tatar, très grande, très mince, vêtue de blanc: "Vous venez pour la fête? Vous connaissez Godenovo? C'est la première fois que j'y mets les pieds.
- Plus ou moins. Je n'y vais pas tous les jours... Et vous arrivez d'où?
- De Tcheboksary...
- Ca alors. Et moi je suis ici pour rencontrer mon vieil ami le père Basile Pasquiet, qui est archimandrite à Tcheboksary..."
Elle éclate d'un rire ravi: "Oh vraiment? Oui en effet, je le connais, enfin je l'ai déjà vu, il fait de très beaux sermons. Et il est ici? C'est extraordinaire...
- Venez avec moi, nous trouverons l'église et le père Basile.''
La liturgie avait lieu dans la crypte de l'église en construction, une église gigantesque, beaucoup trop grosse. "C'est parce qu'il y a beaucoup de pèlerins", me dit la jeune femme. J'aurais préféré, comme à Serguiev Possad, où même la plus grande, construite par Ivan le Terrible, garde des proportions normales, deux ou trois églises plutôt que ce monument. La crypte était assez belle, avec des voûtes en brique, un iconostase de béton recouvert de fresques, de très beaux rideaux précieux qui contrastaient avec la rudesse des murs. C'était loin d'être plein, mais il y avait quand même du monde. Beaucoup de ferveur. Un moine confessait, et cela me navrait tout-à-coup d'avoir flanché et bu mon café. Mais je me disais: "Tant pis pour ta gueule, tu es de plus en plus nulle, ma pauvre fille." Et j'ai prié Dieu: "Seigneur, tu vois dans quel état je suis? C'est le brouillard total. Plus aucun élan, juste des obligations, de la mauvaise humeur, c'est clair que je ne peux pas m'en sortir seule, n'est-ce pas? Viens-moi en aide, car moi je suis infoutue de le faire."
Et là, tout soudain, je vois un prêtre en chasuble, à quelques pas de moi, le regard distrait derrière ses lunettes, et je reconnais mon père Ioann, de Glebovskoié, chez qui je ne suis plus allée depuis des lustres, parce que son office commence tard, qu'il est interminable à cause des confessions, et qu'il y ajoute parfois une procession, et en plus, il faut faire vingt minutes de bagnole, et un demi tour sur la grande route pour souvent avoir du mal à se garer. Je vais à lui: "Père Ioann, vous êtes là?"
J'ai vu son visage s'éclairer comme une lampe, il m'a pris les mains et ne les a plus lâchées, les serrant dans les siennes: "Vous allez communier, n'est-ce pas?
- Eh non. J'ai bu un café. Cela me faisait complètement paniquer de conduire une heure sans un remontant, je n'ai aucune force intérieure, je suis bien obligée de le constater...
- Comment, comment? Mais si, vous allez communier! Un café, pensez donc, est-ce que Dieu va vous priver de son Corps et de son Sang pour un café? Je vous donne ma bénédiction: allez communier.
- Vous êtes sûr? J'ai l'impression de ne pas être digne du truc. J'ai honte.
- Sûr et certain. C'est ne pas communier un tel jour qui serait un péché. "
Je lui ai présentée la jeune femme de Tcheboksary, et il est allé me chercher le père Basile, auquel je l'ai présentée également: " Ah très bien! Eh bien il faudra venir me voir au monastère, on prendra le thé!"
Ma nouvelle connaissance, Irina, était enchantée: "Comme je suis reconnaissante à Dieu de vous avoir rencontrée! A mon retour, j'irai chez le père Basile! Je suis sûre que c'est un signe du Ciel! Et puis vous savez, votre père Ioann m'a aussi donné sa bénédiction pour la communion, car je n'étais pas bien préparée non plus! Sans vous, je n'aurais pas communié! Pouvons-nous faire un selfie ensemble?"
Monseigneur Théoctyste, me voyant après l'office avec le père Basile, s'est exclamé, ravi: "Ah voilà les Français qui se sont retrouvés!" Le moment du repas nous a séparés, car il n'y avait plus de place pour moi chez les VIP; mais ensuite, le père Basile m'a récupérée pour m'emmener prendre le thé chez l'higoumène Evstolia. Un très vieux monsieur faisait un brillant exposé sur la culture religieuse russe, et les circonstances favorables aux explosions de personnalités saintes et lumineuses: les temps de trouble et de détresse. Il parle de l'obscurcissement des icônes, qui deviennent fades, opaques et sentimentales en copiant l'académisme européen. Un moine du mont Athos lui dit: "Ce qui est intéressant, c'est que cela correspond à l'essor politique de la Russie, avec Pierre le Grand, le rassemblement des terres, la montée en puissance, et sur le plan culturel et spirituel, c'est plutôt un passage à vide... vous y voyez une relation de cause à effet?
- Oui."
Il a posé la question de savoir pourquoi pendant des millénaires, l'essor technique qu'a connu l'occident ces derniers siècles ne s'était pas produit plus tôt, alors que les civilisations antiques raffinées produisaient cependant de nombreux chefs d'oeuvre. C'est une question à laquelle j'ai beaucoup songé moi-même. Le père Basile m'a dit ensuite que ce vieux monsieur, qui s'appelle Zelenski mais n'a rien à voir avec celui qui détruit l'Ukraine, s'interroge aussi beaucoup sur le temps et souhaiterait la réintroduction civile du calendrier julien, qui n'est pas si faux qu'on le dit. J'avais traduit un livre sur la question, et l'auteur disait que le calendrier de l'Eglise était une construction symbolique complexe, si on y touchait, comme les Grecs, on le rendait incohérent. Personnellement, j'incline à penser que la nature du calendrier change le temps, qui est une notion subjective, élastique, un élément intrinsèque à l'éternité. On le ressent très bien dans le roman Les quatre vies d'Arséni d'Evguéni Vodolazkine, le temps du Moyen Age n'était pas le nôtre, qui est de plus en plus court.
L'higoumène Evstolia a reçu des hectares de terre autour de Godenovo pour les orthodoxes qui voudraient s'y installer et fonder une ville, alternative spirituelle à Dobrograd, la ville pour les étrangers créée dans la région de Vladimir. Tout le monde était d'accord sur le fait que les ilôts spirituels et culturels pourraient bientôt composer des archipels qui régénèreraient le pays. Dans cette optique, elle s'est rapprochée de l'higoumène de Pogost Krest, et nous invite à tous garder des liens entre nous. Je pensais à un commentaire français sur Facebook, selon lequel les Russes étaient des gens pratiques et pragmatiques mais surtout pas des rêveurs. Quelle erreur... Ce qui ne veut pas dire que l'higoumène ne soit pas pragmatique, d'ailleurs, elle l'est certainement tout-à-fait. Mais elle rêve, et cela me semble justement une caractéristique des Russes, un Russe qui ne rêve plus n'est plus un Russe. En même temps, les photos géantes de la famille impériale sur la route de Godenovo, et la gigantesque copie de Sainte-Sophie gardent pour moi des traces de soviétisme, en dépit des convictions monarchistes affichées. Néanmoins, toutes les personnes présentes me semblaient habitées du désir de bien faire, d'une nostalgie de pureté et de dévouement, et parallèlement à la foi, d'un véritable idéalisme tout ce qu'il y a de plus russe.
Chaque fois que je vais à Godenovo, j'arrive de mauvais poil, je fulmine contre la grosse église, et en fin de compte, j'y reçois une grâce inattendue. J'ai ressenti moi aussi comme un signe du ciel l'irruption de cette pure jeune femme en blanc dans sa voiture blanche au sein de ma journée mal commencée, l'apparition inattendue du père Ioann juste au moment où je capitulais et me décourageais, et cela d'autant plus que j'aurais pu ne pas venir, si mes locataires n'avaient pas remis leur arrivée à demain.
Et puis je songeai ensuite à cet office, avec de beaux chants graves, tout un symbolisme riche de sens, l’harmonie, la noblesse, la dignité qui disparaissent partout et le comparai aux profanations de la grosse horreur qui a parodié le Christ aux JO. C’est bien sur une provocation déliberée pour faire passer les cathos indignés pour des fachos. Mais tout ceci se fait avec l’aval du clergé. J’ai même vu une vidéo où le pape patronne une espèce de bacchanale tonitruante et vulgaire. Et si des croyants sont choqués, d’autres sont très contents, c’est moderne. Je pensais à mon oncle Henry qui avait recommencé a se rendre à l’église, puis y avait renoncé, chassé par cette invasion de la vulgarité et du vacarme contemporains dans un lieu où il venait chercher du silence, du recueillement, de la permanence, de l’éternel. J’ai vraiment de la peine pour les catholiques, du moins pour ceux qui font encore la différence entre le chant grégorien et le rap. A Godenovo, Dieu merci, on n’en est pas là.
Enfin les voies du Seigneur sont impénétrables et il a peut-être besoin d'Evstolia, de Godenovo et de sa grande église. Un commentaire faisait allusion au fait que les Baltes avaient préféré Hitler à Staline et son MKVD. Et cela peut se comprendre, à vrai dire, entre deux totalitarismes, le choix n'est pas facile, dans ces cas-là, et je n'ai jamais eu le jugement sans appel. Mais comme la défaite injuste des blancs pendant la guerre civile a pu être, selon Moïsseïev, finalement, providentielle au vu des événements ultérieurs, la victoire de l'URSS le jour de la Saint-George est peut-être le signe que Dieu l'a donnée au moins nuisible des deux régimes. Je n'aurais jamais dit cela il y a encore vingt ans, mais devant l'effroyable malfaisance de l'occident actuel, qui commence à amalgamer les pires aspects des deux idéologies, j'en viens à le penser.
Sur facebook, j'ai trouvé une citation intéressante:
Une erreur, ou une omission, que font toutefois les commentateurs tient en leur apparente surprise. Comment, notre gouvernement nous traiter ainsi?. Il ne faut pas avoir lu Dickens pour y voir une nouveauté. Ni Chesterton. Lequel a souvent épinglé l’hostilité méprisante de la classe dirigeante britannique à l’égard de son propre peuple. Dans un chapitre de sa Brève histoire de l’Angleterre, il décrit «la rébellion des riches» qui selon lui a dépouillé son peuple de sa dignité et de ses droits au passage entre le Moyen Âge et la Renaissance déjà. Et dans Ce qui cloche dans le monde, Chesterton fait observer que le «progressisme» et la «modernité» — il y ajouterait aujourd’hui le wokisme — n’ont jamais été des idées du peuple, uniquement des leviers de l’aristocratie: «La véritable puissance des aristocrates anglais réside dans l’exact opposé de la tradition (…) Ils sont, par-dessus tout, si lassés du passé et du présent qu’ils guettent l’avenir avec un appétit horrible. En bref, les riches sont toujours modernes; c’est leur métier.»
A laquelle celle-ci fait écho:
La plus grande faute du monde moderne n’est pas d’avoir incendié les châteaux, mais d’avoir rasé les chaumières. Ce qu’on voit s’effacer, au fil du XIXe siècle, c’est la dignité des humbles.
Nicolas Gomez Davila



Avec ces bon et ces mauvais côtés (dissolution totale). Mais Pierre le Grand a favorisé les kieviens par rapport aux moscovites (Elizabeth petrovna aussi par ailleurs). Cf Théophane Prokovitch. Malheureusement pour retrouver sa liberté, les moscovites n'ont pas hésité à s'associer à la Franc-maçonnerie du gouvernement Kerensky. C'est le fameux concile de Moscou de 1917 qui a rétabli le patriarcat. Peut être il fallait le rétablir. Mais pas en trahissant le Tsar Nicolas 2. Depuis plus de 100 ans, l'eglise russe n'est plus en paix et la Russie avec...Mais c'est le prix de la trahison.
RépondreSupprimerDès le XVII ° siècle, après la récupération de la petite Russie, sont venus en masse des prêtres ukrainiens imprégnés de théologie catholique et pleins de mépris pour l'iconographie traditionnelle et le chant znamenie. L'un d'eux s'est empressé d'ouvrir une fenêtre à l'emplacement du Christ, au milieu du Jugement Dernier de Dionysii, à Ferapontovo.
SupprimerLes ukrainiens nous ont donné aussi Saint Jean de Shanghai.
SupprimerOui et d'autres personnes très honorables ou géniales, vous pensez que je suis ukrainophobe? J'ai surtout la phobie des abrutis.
SupprimerEux aussi on trahit le Tsar Nicolas II par ailleurs. D'ailleurs Simon Petlioura avait demandé à Théophane de Poltava de célébrer une messe à Ivan Mazepa. Il a eu le courage de refuser.
SupprimerSi Pierre le Grand a déménagé la capitale. C'est qu'il y avait des raisons. Les moscovites étaient justes devenues ingérables, clergé comme Boyards...La Russie aurait fini comme l'empire ottoman sans les Romanov.
RépondreSupprimerOui, c'est possible, bien que Pierre n'ait pas fait dans la dentelle. J'aurais préféré que la capitale restât Saint-Pétersbourg, mais naturellement, c'était en priorité la Russie ancienne qu'il fallait défigurer et profaner.
SupprimerQuant à nous, placidiens de France, nous persévérons et tentons de faire face... Que nous importe, seul le salut devant Dieu. Bien à vous en Christ, Jean.
RépondreSupprimerQue les prières du père Placide vous viennent en aide. Je suis partie avec sa bénédiction.
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