А la liturgie de l’aube chantante, il y avait beaucoup de monde, ce qui est inhabituel. En fait, c’était un groupe de pèlerins, accompagnés de leur prêtre qui officiait avec le père Alexis. J’ai vu tout-a-coup une femme, la jolie cinquantaine, avec un fichu rouge, une robe de toutes les couleurs. On ne pouvait pas dire qu’elle la mincissait, mais elle donnait de l’allure a son embompoint. Je lui ai fait compliment de sa tenue, elle m’a repondu qu’elle l’avait conçue et cousue elle-même. Ce n’etait pas exactement folklorique, mais dans l’esprit de la tradition russe. Ce n’etait pas élégant au sens ou on l’entendait dans le monde occidental, dans ma famille, par exemple. Mais sur le fond des fringues de prêt-à-porter du pauvre, cheap et kitsch, triste, a la fois uniforme et sans unité, je ne voyais qu’elle, éclatante, majestueuse. Elle allait bien avec l’église, les cierges, les chasubles des prêtres. Cela vient sans doute du fait qu’elle a confectionné cela elle,même avec des matériaux qu’elle avait choisis. C’est comme la musique préfabriquée et la musique vivante. Rien ne peut remplacer la spontaneité de la vie.
J’ai recu un couple de Moscou pour le week-end, Alexeï et Lisa. Ils voulaient se reposer ici et faire connaissance. Des gens très sympathiques. Lui, Alexei, a l’air d’un gros nounours au pelage poivre et sel. Avec des yeux clairs pétillants ́de malice et de bienveillance. Ils m’ont acheté trois pastels. Pendant qu’ils étaient ici, Ira, la mere de Génia le balalaiker, a debarqué avec toute une troupe de gens de Tver, comme si j'étais un monument à visiter. J’ai du improviser une conférence et un concert. On m’a invitée a venir exposer a Tver. Une dame m'a dit qu'elle trouvait mon amour de la Russie intimidant, quand beaucoup de Russes n'étaient plus guère patriotes, je lui ai répondu qu'en France, c'était pareil, sinon pire. Ira m'a demandé ce qui inspirait mes tableaux. "Je ne sais pas, ai-je répondu. Dans ma jeunesse, je faisais de la gravure, je dessinais d'imagination, j'étais attirée par l'illustration, je ne suis arrivée à rien, et j'ai arrêté de dessiner quand je suis entrée à l'Education Nationale, le choc, sans doute. Puis quelques années plus tard, j'ai passé quinze jours à Pereslavl, et je me suis remise à dessiner, mais depuis lors, seulement des paysages, et pas des fantasmes venus d'on ne sait où. Parce que les paysages, c'est la contemplation de la nature qui est l'icône de Dieu, sa Création. Et les dessiner me fait du bien à l'âme". Ira en a conclu que mes tableaux étaient des prières. En effet, on peut les voir comme cela.
Ce matin, j'ai réussi à aller me baigner, mais l'eau était glaciale. Cela m'a fait néanmoins beaucoup de bien. Dans ces cas là, je pars avec un maillot et une vieille robe à bretelles Taillissime de la Redoute qui doit avoir vingt ans, et m'allait très bien, mais elle est défraîchie, et peut-être un peu décolletée pour une femme de mon âge. J'ai quand même fait un saut au magasin Vierny, les chats n'ayant plus beaucoup de leur saloperie de sachets Félix auxquels ils tiennent beaucoup. Au moment de payer, j'ai vu que la jeune caissière me dévisageait avec un attendrissement enthousiaste. Et elle me déclare tout-à-coup: "Vraiment, vous êtes superbe, comme d'habitude!" J'ai éclaté de rire et l'ai remerciée, mais je n'en reviens pas, il faut dire que même quand j'étais jeune, je ne me trouvais pas superbe du tout. Alors maintenant... Mais les Russes ont des côtés extrêmement gentils, des attentions. Ils ne me donnent jamais l'impression d'être une vieille bique inutile, bonne pour l'injection miséricordieuse des francs-macs de la République française.
J'ai rêvé que j'étais auprès de maman, et nous écoutions Debussy. Cela la faisait pleurer, moi aussi, et je l'étreignais: "Maman, nous nous retrouverons." Il y avait tout un contexte à ce rêve que j'ai oublié, malheureusement, je les oublie presque tous, alors qu'autrefois, j'en faisais d'extraordinaires, souvent plein d'enseignements.
En France, en dehors des incendies, qui ravagent aussi le Canada, l'occident, en somme, on met un zèle inouï à couper les arbres qui subsistent dans les villes. Ici aussi, du reste, les petits chefs qui sont souvent des cheftaines, détestent les arbres, surtout s'ils sont simples, indigènes, robustes, et ils détestent l'herbe, et instinctivement, tout ce qui vit, tout ce qui leur paraît voler leur air, leur eau, leur espace, leurs fruits et leurs légumes. Traumatisés par la chaleur et les incendies, des Français essaient d'enrayer le processus au niveau local. Mais ils rencontrent de la part de ces gnomes une résistance acharnée, on envoie la maréchaussée, comme pour abattre les vaches, les gendarmes deviennent les exterminateurs appointés de ces malades qui ne peuvent laisser survivre un vieux tilleul ni une fleur des champs et persécutent également la faune, déjà tellement mise à mal par l'exploitation mercantile éhontée que nous faisons de ce qui nous avait été si généreusement donné par le Créateur.
En fait, tout ce qui se passe me laisse paralysée, comme un lapin dans le rayon des phares. Je n'ai d'autre ressource que de penser à autre chose. De faire le ménage, mes prières, un paysage, une icône, une escapade au café français.


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