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dimanche 14 avril 2019

Motus!





Après la liturgie d'aujourd’hui, l’évêque a pris le thé avec les paroissiens. Il m’a présentée comme une célébrité, et cela me met un peu mal à l’aise, parce qu’en fait, cela me met trop en vue, comme il me l’a demandé auparavant, suffit-il d’être français pour cela ? Il m'a dit avec un air d'entre deux airs, qu'il était allé sur internet voir tout ce qui me concernait! 
J’ai compris d’après les discussions ultérieures, que l’éparchie était non seulement très fauchée, mais même endettée, et pour ce qui est des églises en piteux état, il m’a déclaré : « Je ne dirai rien, parce que sinon, j'en dirai trop ! »
Les belles églises de Pereslavl et autres lieux de Russie, profanées et ruinées par le pouvoir communiste, quand elles n’ont pas été détruites, ont été restituées à l’Eglise qui doit se débrouiller pour réparer les dégâts de l’Etat. Cela ne serait rien, s’il ne nous gênait pas, et si nous pouvions tous retrousser nos manches et agir. Mais c’est que sur les églises considérées comme des monuments historiques et dont l’état ne s’occupe pas, on ne peut pas planter un clou sans autorisation, que l’on doit passer par une commission spécialisée ruineuse pour tous travaux, et celle-ci s’adresse à des entrepreneurs avec qui elle est en cheville, et qui sont tout aussi chers. On espérait que l’état allouerait de l’argent à l’occasion des festivités de l’anniversaire de la naissance de saint Alexandre Nevski, mais tous les crédits sont partis sur Saint-Pétersbourg et sa région. Pierre le Grand y avait fait transporter ses reliques, mais le prince n’y a jamais mis les pieds de son vivant. Il est né à Pereslavl, il a régné à Novgorod…
J’ai dit à quel point j’étais scandalisée, et à quel point c’était même idiot, car des villes comme Pereslavl et Rostov, arrangées avec goût deviendraient beaucoup plus attractives et donc rentables. « Je ne dirai rien, sinon, je vais trop parler ! » me rétorque l’évêque. On lui a posé des questions politiques, sur l'Ukraine, notamment. Mais il n'a pas voulu trop en parler non plus. "La position de l'Eglise russe est de prier pour tous les Ukrainiens de n'importe quel camp, bons ou mauvais, tout ce qu'on peut dire, c'est que le patriarche Bartholomée a passé les bornes. Mais j'ai assez à faire avec l'éparchie qui dépend de moi, et vous avez assez à faire avec votre salut personnel".
L’éparchie a une population réduite, beaucoup d’églises et de monuments historiques à sa charge, pas d’argent. La légende du pope en Mercedes, chère aux russophobes, en prend un coup mais c’est ainsi. Notre évêque n’a pas de Mercedes ni de BMW, ni même de chauffeur. Il a de l’humour et de la bonne volonté…
Notre cathédrale est encore bien délabrée, avec sa coupole barbouillée de hideuse peinture verte, son sol carrelé n'importe comment. Elle a une belle iconostase récente, de bois simple, sans dorures boursouflées. Sous l'URSS, à la place du sanctuaire et de l'autel, on avait mis des toilettes et des douches...
Il  y a des moments où je me demande comment je surmonterai tout cela, ce triomphe des mutants stupides, laids et cupides de la modernité sur tout notre héritage humain de beauté, de noblesse et de spiritualité, et sur la nature qui l’a porté. Sans doute en ne vivant plus trop longtemps. En partant avant qu’on ait fait de la planète une poubelle et un enfer sans plus aucun refuge . C’est ce qui me console d’être vieille, et de ne pas avoir d’enfants. On nous a fait un monde, où l’on n’a pas envie de laisser des enfants, et où ne sait plus comment les éduquer et les soustraire à tout ce qui va polluer leurs âmes neuves, à une tyrannie avilissante à laquelle il sera de plus en plus difficile de s’opposer, même par la résistance passive.
J’ai revu une de mes jeunes femmes, Anastassia, avec une amie très sympathique, aux yeux lumineux. Elles essaient de rénover une église récemment « rendue » aux croyants, et complètement défigurée, et elles y chantent aussi pendant les offices de semaine. « Je lisais beaucoup de science-fiction quand j’étais plus jeune, me dit la jeune femme aux yeux clairs, et je vois avec autant d’horreur que de stupéfaction, tout ceci se réaliser au-delà de mes craintes ».
Avec la publicité que me font le père Constantin et l’évêque, en effet, je deviens une célébrité, ici. Tout le monde me salue, et chose extraordinaire, une vieille voulait me céder sa place assise à l’église, j’ai refusé, car elle était plus décatie que moi, et j’avais eu la possibilité de m’asseoir auparavant.  Le fait que tout le monde me reconnaisse m’angoisse un peu, car je suis loin de reconnaître tout le monde, de sorte que je dispense des sourires égarés pour ne vexer personne.
La veille, j’avais dîné carême au café Montpensier. On y fait de très bons plats carémiques. On a faim au bout d’une heure, mais c’est bon. Rita est la vedette de l’endroit, les serveuses se l’arrachent et lui donnent du blanc de poulet et une écuelle d’eau, elle en devient même insolente. C’est à côté de la cathédrale, et c’est pratique pour le père Constantin, qui, en principe, doit m’aider à traduire mon livre. Il est content, parce qu’il voit se former une sorte de noyau culturel à Pereslavl, l’évêque, les jeunes femmes moscovites, un moine récemment arrivé d’un monastère de Moscou, et moi…  et je m’en réjouis également, je suis sans doute venue par la volonté de Dieu sur le territoire sinistré de la Russie historique, mettre mes pas dans ceux d’Alexandre Nevski et Ivan le Terrible, dont les traces sont partout, dans la région. Le père Constantin le pense : «Vous êtes venue apprendre aux Russes à aimer leur propre pays ». Il croit que notre sainte Russie est gardée intacte par Dieu en son Royaume et que nous la retrouverons. Oui, la ville invisible de Kitej. Une ville légendaire devenue pour moi la métaphore de la sainte Russie: elle s'est faite invisible pour échapper aux Tatars, mais on peut parfois en apercevoir le reflet dans le lac près duquel elle s'élève et entendre résonner ses cloches et ses chants.





 

samedi 13 avril 2019

Grand Canon


Le Grand Canon de saint André de Crète, je le lis généralement chez moi, parce que je ne comprends rien, les chants sont très beaux, mais je ne comprends rien.  Or à la fin de l’office, voilà l’évêque qui déclare : « Le canon est un des plus beaux textes de l’Orthodoxie, et pourquoi donc ses paroles ne nous touchent-elles pas aujourd’hui? Parce que nous arrivons à la fin du carême et n’en pouvons plus ? Elles vous touchent ? » demande-t-il brusquement à ses prêtres. Ils répondent que oui. « Eh bien moi j’ai du mal, reprend-il. Peut-être parce que c’est un texte complexe en slavon d’église, et si on est fatigué et un peu inattentif… »
Ensuite il a dit: "On n'est jamais sûr d'être sauvé, mais on n'est jamais sûr d'être perdu non plus." Et il nous a raconté qu'un saint ascète qui, tenté par une prostituée, avait victorieusement résisté, avait chuté avec une jeune fille qu'il avait miraculeusement guérie et qu'on lui avait confiée. Et pourtant, il avait repris le dessus, il s'était repenti. "Ne vous dites jamais qu'il est trop tard, que Dieu ne fera plus rien pour vous. Tant que vous êtes en vie, il est temps". 
J’étais sidérée, car tout ce qu'il disait semblait m'être personnellement destiné.
Le père Constantin souhaitait me faire rencontrer l’évêque  et ce dernier a voulu que l’on nous photographiât ensemble, j’aimerais bien avoir la photo ! Il m’a dit : « Vous êtes notoire, j’ai lu une interview de vous, en revenant de Volgograd, vous êtes donc notre notoriété ! Que doit-on faire pour être une notoriété, suffit-il d’être français ? »
Il est étonnant, simple et pleinement lui-même. Je suis contente d'avoir un tel évêque, j'ai de la chance qu'on l'ai nommé ici. Du reste, j'ai rencontré dans l'église ma jeune amie Katia, qui se tient le même raisonnement.
La neige est pratiquement partie, parfois, dans la journée, il fait presque chaud, au soleil. Je vois percer quelques plantes. Des crocus. Mais tout reste encore marronnasse, jaunasse et boueux. J’essaie de préparer des buttes pour planter des légumes cette année. J’avais tout ce qu’il fallait pour cela, mais les derniers ouvriers que j’ai eus m’ont fait évacuer ces matières premières et je les ai bêtement écoutés. Ce qu’il y a de triste, c’est que j’ai du mal à travailler, bien que j'adore jardiner. Mes articulations se font sentir.
Je n’arrive pas à faire tout ce que j’ai à faire.
Hier, les Anglais ont arrêté Assange, il a été littéralement vendu par l’Equateur, et l’ambassadeur a facilité l’entrée des policiers anglais qui ont arraché sans ménagement ce dissident à son asile. Une infamie complète.
La jolie fille que les flics ont éborgnée délibérément pendant une manif de gilets jaunes, alors qu’elle tentait, avec son petit ami, de s’éloigner de la nasse où l’on avait piégé les gens, a subi encore une opération. Son oeil est perdu, mais reconstruire au moins son visage autour, pour lui mettre une prothèse, et lui rendre plus ou moins son apparence initiale, semble difficile. Elle n’arrive pas à tenir sa paupière ouverte, elle s’habitue mal, elle a sans arrêt des migraines, et vit dans la pénombre. Elle a vingt ans. Je serais sa mère, je crois que je retrouverais ce flic et que j’irais l’éborgner. Ce n’est pas très chrétien, mais quand je pense à ce sbire qui a pu viser cette gamine et lui projeter au visage un obus de plastique, je trouve qu’il ne mérite pas de vivre, et ses commanditaires encore moins… que se passe-t-il dans de pareilles cervelles? Que Dieu leur pardonne, moi, c'est au dessus de mes forces.
Le monde pue, il est de plus en plus noir et affreux, ignoble, irrespirable. C’est un bolchevisme généralisé organisé par les mêmes, le rêve de tyrannie internationale de l'horrible Trotski réalisé par l'Amérique, ses maîtres plus ou moins occultes et ses séides. En Ukraine, l’objectif est atteint, sauf en ce qui concerne le troupeau d’Onuphre qui tient bon, comme il a tenu depuis les premières tentatives polonaises de le subvertir, au XIV° siècle : avoir transformé cette population slave en un ramassis de sous-hommes stupides et haineux qui conjuguent les côtés les plus bas du nazisme et du communisme, et l'utiliser contre ses pareils au nom d'un rêve européen aussi absurde qu'indigne dont nous nous réveillons, en France, avec la gueule de bois... Chaque fois que je vois une actualité sur ce pays, sur son immonde président compradore oligarque, j’ai envie de vomir. Les gens du Donbass ont raison de se battre, au moins ils mourront debout, et pour les leurs, cela a du sens et de la noblesse. Pour qui meurent les soldats ukrainiens que l’on pousse à venir commettre des ignominies dans l’est du pays, à coups de pieds aux fesses ? Pour des gens sans foi, ni loi, ni patrie, pour la finance et l'impérialisme transhumaniste, c'est-à-dire satanique.
Je suis si horrifiée par ce qui se passe et va se passer que j'en ai parfois, le matin quand je prie, des crises de larmes. J'ai de la peine pour mes ancêtres, pour les poilus de 14, hachés menus par toujours les mêmes, et pour les victimes de la révolution et de la guerre civile, ici, des répressions... Il faut croire que Dieu emporte avec lui les meilleurs, avant la fin, avant l'ère des cloportes et la fin des temps.
Alors l’époque d’Ivan le Terrible, malgré les horreurs de l’Opritchnina, me semble un paradis perdu, terrifiant mais magique, épique, sacré. Où ne régnaient pas des usuriers internationaux fourbes et pleurnichards qui avilissent tout ce qu’ils touchent et nous préparent une fin d'insectes dans un environnement empoisonné et hideux. Où le peuple était une famille. Avec des histoires de famille pas toujours reluisantes, mais une solidarité de famille à la vie et à la mort. Et je m'y retire pour reprendre mon souffle. C'est drôle, dès mon enfance, dans les années 50 et 60, qui pouvaient sembler si optimistes, quand on avait à la fois le Progrès (qui justifiait tout et contre lequel on ne pouvait rien) et des restes de tradition, dans une France douce à vivre, j'ai détesté mon époque et j'ai considéré avec méfiance tous ses mythes fondateurs. 
Heureusement que la Russie tient encore, que l'Orthodoxie russe tient encore, que l'on chante encore ici ce qui remonte sans doute à nos origines indo-européennes, et que je connais les cosaques. Dans mon jardin du nord, quelques crocus font des apparitions timides. On les remarque à peine. Les chats sont heureux, petite Rita aussi. Elle a brusquement changé de comportement, c'était arrivé aussi à Doggie, elle se sent pleinement chez elle, pleinement investie d'une patronne attentive, je la vois plus gaie, plus à l'aise.
Mais je pense toujours à Doggie, et je trouve partout des traces de Rosie, des paquets de Chappie que je lui donnais quand ceux des chats lui faisaient envie, et qu'elle allait déchiqueter dehors, de ses déprédations aussi, de ses jouets....
On dit qu'il vaut mieux avoir des remords que des regrets, moi, en fin de vie, j'ai les deux.

Notre évêque, monseigneur Théoctyste, avec ses prêtres de la cathédrale
Alexandre Nevski. Photo de l'épiscopat.



lundi 8 avril 2019

Yarilo et les cosaques.






La présentation de Yarilo a eu lieu, au centre culturel Pokrovskie Vorota de Jean-François Thiry. Il n’y avait pas énormément de monde mais une dizaine de fidèles cosaques complètement conquis. Ils ont chanté une chanson des cosaques du Terek consacrée à Ivan le Terrible. J’ai chanté un vers spirituel avec Skountsev et Nikiforitch, et il m’a semblé que Kolia Sakharov pleurait ! Olga Filatova, à ma demande, a présenté mon livre comme elle l’avait ressenti, c’est-à-dire mon propre itinéraire spirituel et la clé de ma présence en Russie, dans mon marécage de Pereslavl, cet environnement qui me permettait de trouver la nourriture dont mon âme a besoin, et son mari est venu me dire ensuite que ce livre était écrit avec mon âme, que c’était elle qui commandait ma vie et ma création. Un monsieur entré par hasard m’a complimentée pour ma langue française « extrêmement profonde ». Les cosaques s’émerveillaient de ma compréhension de la Russie, du chemin que j’avais fait. Nikiforitch m’a dit : «Ce n’est pas toi qui écris cela, mais quelque chose qui te prend et passe à travers toi, et qui devait se manifester ».
Iouri a lu les passages en russe, avec force et sentiment, et j’ai écourté la lecture des passages en français, car à part Jean-François Thiry, qui d’ailleurs est belge, il n’y avait pas de Français, et aucun journaliste, à part celle que Skountsev m’avait amenée et qui était très enthousiaste, Olga. Dany m’a dit : « Ton enfant français, ton Yarilo franco-russe, ils vont tous s’en emparer et le naturaliser vite fait ! » En effet, c’était ce que je ressentais. Et d’avoir touché précisément des représentants de cette Russie éternelle et profonde était beaucoup plus important pour moi que des compliments mondains et la présence de gens qui ne sont pas dans le cercle magique, le cercle cosaque détenteur du secret et de l’essence de la sainte Russie.
Avant la présentation, j’ai passé un moment avec Victor, le patron du salon de thé inclus dans le centre, « Tchaïnie Vyssoti ».On y boit du thé très raffiné et on peut y manger des glaces extraordinaires, avec des parfums inattendus, jus de bouleau, baies ou fruits exotiques. La femme de Victor, Olga, est complètement envoûtée par le folklore, et a un ami dans le « Cercle Cosaque » : «Je n’ai plus besoin de rien d’autre, seulement chanter, partir en expédition recueillir du matériel, je me fiche éperdument d’aller à l’étranger, ce qu’il me faut maintenant, c’est le chant de ma terre, je vais là où ça chante encore ».  Et en effet, à qui connaît cette eau vive, plus rien d’autre n’est nécessaire, et les séductions du monde moderne deviennent sans effet.  Nikiforitch pense que la Russie est indestructible : « On essaie de faire disparaître l’esprit russe, mais il ressort tout le temps ».
Et il s’empare même parfois des étrangers et les naturalise, comme moi, ou comme l’Anglais de mon livre.
Skounstev m'a fait quelques réflexions de vieux croyant sur des erreurs que j'ai commises dans la description des rituels. J'ai lâché mon livre trop tôt, comme je le pressentais. Mais je corrigerai...
Jean-François Thiry était peut-être un peu interloqué par les aspects très orthodoxes de l'histoire, les discours sur la Troisième Rome du tsar et du métropolite. Mais la perspective est eschatologique et non pas politique, bien que pour le tsar, elle le soit quand même. Et je fais s’exprimer des gens du XVI° siècle, mais en réalité, et j’en ai parlé avec le père Valentin ce matin, nous voyons tous les jours que dans cette perspective eschatologique, il en est bien ainsi, c’est même pour moi une évidence, la troisième Rome et la dernière arche.
Rita s'est révélée très mondaine, comme Joulik. Elle adore se pavaner, et à un moment, elle était juste au centre du choeur des cosaques, tranquillement allongée, comme si tout cela lui était destiné.

Dommage que j'ai beaucoup de photos de moi et peu des autres participants, et des cosaques!

Olga présente ses impressions







lundi 1 avril 2019

La mélodie universelle



Jacob Shtellin sur la musique folklorique russe
« Nouvelles sur la musique dans la Russie du XVIII° siècle."
La musique populaire russe des villages, lieux-dits et villes se fonde principalement sur le chant et la rare utilisation d’un ou deux instruments que je décrirai plus bas.
Une seule mélodie prédomine dans les jeux et danses de la Russie, depuis la Dvina jusqu’à l’Amour et la mer Polaire. En dépit des nombreuses modifications qui sont introduites dans cette mélodie par des chanteurs habiles ou plus ordinaires et par les particularités des nombreuses provinces de l’Etat russe à l’espace largement ouvert, elle conserve toujours ce caractère particulier, propre au pays russe et introuvable ailleurs.
Comparées aux chansons d’autres nations, les mélodies russes pourraient être appelées moitié tatars (que j’ai assez l’occasion d’écouter et d’étudier), moitié romanes et slaves, car elles contiennent des caractéristiques spécifiques de ces deux types de chansons. Le peuple russe en entier chante et joue selon ce type de mélodie; les filles et les femmes la chantent dans leurs chansons et dansent dessus, cette mélodie résonne dans tous les cabarets et les tavernes, les paysans la chantent en travaillant durement dans les champs, les cochers, les facteurs - sur les routes. Ces refrains ne se trouvent nulle part ailleurs sur la planète, sauf en Russie, où ils sont communs partout.
Plutôt que de continuer à la décrire, j’aimerais donner ici quelques-uns des meilleurs exemples de cette mélodie universelle. Les voici:
Comme dans la versification, chaque vers a un paragraphe ou une moitié, appelé césure, de sorte que la mélodie du village russe a le même paragraphe, tombant toujours sur un quart et servant à prendre une respiration. Il convient également de noter que de nombreuses mélodies se terminent à cet intervalle au lieu du ton principal.
Si l’on demande ce qui est chanté en fonction de ce type de mélodie, on peut répondre sans équivoque: en partie - tout ce qui vient à l’esprit du chanteur, en partie ce dont il s’est souvenu en écoutant les autres, à savoir: un vieux récit, l’épopée du héros, Ilya Mouravitch, une fable, une déclaration d'amour, une conversation entre amants, des chansons de brigands, la description de belles filles, etc. Tout cela est transmis principalement par la prose, une grande partie se constitue d'une façon impromptue sur une mélodie existante et se rime en partie selon un ancien vers syllabique. Ce dernier est l’apanage des femmes des villages et, en général, des gens du peuple qui, selon ce chant, exécutent leurs danses de village et leurs rondes, sans instruments de musique.


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.. Il arriva une fois que chez mon ami ... des parents et amis réunis chantèrent la
 chanson folklorique « Un faucon volait très haut »; au même moment entre Sarti, célèbre par ses magnifiques compositions musicales; il s'arrête, écoute avec attention; on le remarque enfin et arrête de chanter. Il s'enquiert du nom du compositeur et reçoit une réponse indiquant qu'il s'agit d'une chanson russe courante. Surpris, il demande qu’on la répète.
Couvrant de louanges cette composition d’un excellent genre musical, il s'émerveille devant l'art des chanteurs qui exécutent ce chœur, à son avis, difficile. On lui répond qu'il n'y a rien de plus simple et que les chanteurs populaires ordinaires le chantent avec la même précision. Ce savant musicien ne veut pas y croire.
Une heure plus tard, ils lui demandent de sortir dans une grande cour où douze rameurs ...lui chantèrent ce chœur. Stupéfait, le vénérable Sarti court d'un chanteur à l'autre, écoute attentivement et finit par admettre qu'il avait été témoin d'une chose incroyable; qu’avec des voix si grossières, il était impossible d'assumer une telle précision dans l'exécution; De plus, les chanteurs, chacun en particulier, n’observaient pas, dans leur motif,  les notes propres à chaque voix, mais les changeaient souvent, sans perturber l’harmonie générale du chœur.
Il assura que pour étudier cela, il fallait utiliser les meilleurs chanteurs d'opéra italien pendant une semaine entière, selon les notes écrites pour chaque voix; mais qu'il était impossible de chanter une chorale si difficile sans les suivre. "
Vospominaniya dramaturga i poeta V. Kapnista o znakomstve kompozitora Dzhuzeppe Sarti (1729 - 1802), priyekhavshego vo vtoroy polovine 18 veka v Peterburg i prozhivshego tam semnadtsat' let, s fenomenom muzhskogo khorovogo narodnogo mnogogolosiya.
N. Kulakoovskaya, L. Kulakovskiy. Za narodnoy mudrost'yu. M. 1975, s. 55 - 56.


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Hier, dimanche, je suis allée chanter à Rostov, avec Katia, Liéna, Véronika et une autre participante, nous étudions des "vers spirituels", répertoire de carême méditatif et profond, et j'observais la création entre nous de ce cercle enchanté du chant traditionnel russe, celui qui relie les chanteurs de Kazatchi Kroug, "le Cercle cosaque", et tous les folkloristes que je connais dans la contemplation de plus en plus absorbée d'une sorte de paradis perdu invisible et extrêmement ancien, et pourtant toujours jeune et vivace, dès qu'on l'invoque à plusieurs, dans une étrange et merveilleuse communion. A l'issue des moments de chants, notre initiatrice, Liéna, pousse toujours un soupir: "oh, c'était bien... " même si elle a des critiques à formuler, parce qu'en effet, c'est bien, c'est bon de revenir dans l'aura bienfaisante des relations ancestrales, et qu'on en ressort rénové.
Dima Paramonov, le roi des gousli, a de son côté publié ces deux témoignages historiques qui m'ont énormément frappée, et que j'ai traduits pour les publier. Une phrase m'a particulièrement intéressée: 
Une seule mélodie prédomine dans les jeux et danses de la Russie, depuis la Dvina jusqu’à l’Amour et la mer Polaire. En dépit des nombreuses modifications qui sont introduites dans cette mélodie par des chanteurs habiles ou plus ordinaires et par les particularités des nombreuses provinces de l’Etat russe à l’espace largement ouvert, elle conserve toujours ce caractère particulier, propre au pays russe et introuvable ailleurs.
Là est je crois le secret de l'âme russe, l'âme russe est cette mélodie qui unit tous les Russes sur cet immense espace, mélodie unique aux variations infinies, que l'on ne trouve nulle part ailleurs sur la planète et qui ne lâche plus ceux qu'elle a enchantés.
Je devrais dire "qui unissait tous les Russes", mais je laisse quand même au présent, ceux qui ne connaissent plus cette mélodie n'étant plus tout à fait russes, et les étrangers qui la connaissent en étant naturalisés, on peut dire qu'elle unit les Russes, ceux qui restent russes dans les trois Russie, également unies par cette même mélodie et par la foi orthodoxe, ou qui le sont devenus, par la vertu conjuguée de la foi orthodoxe et de l'enchantement local. On comprend naturellement que toutes sortes de malfaiteurs et les démons qu'ils servent cherchent à faire oublier aux Russes des trois Russie ces liens profonds, spirituels et ancestraux qui faisaient qu'un Russe ne pouvait exister qu'en Russie et avec des Russes quels que fussent les charmes de l'étranger, de son climat, de ses mœurs, de ses usages ou de ses monuments. On comprend l'acharnement des bolcheviques contre la culture traditionnelle; sa transformation en parodie, son avilissement en caricature. Et la fermeture du centre de folklore de Moscou par un ministre russophobe.
Cette mélodie se traduit du reste de façon visuelle dans les motifs de broderie ou les motifs décoratifs, qui sont extrêmement anciens et qui constituaient un autre genre de langage et de lien.
Mais là où cela devient pour moi très mystérieux, c'est quand cet art collectif russe qui n'existe nulle part ailleurs dans le monde devient absolument irrésistible et complètement captivant pour quelqu'un dans mon genre. Je suis sûre, d'après les multiples traces qu'il nous a laissées, que notre moyen âge m'aurait beaucoup plu, j'y retournerais volontiers, et il me reste inscrit dans les gènes, mais en dépit de toutes ces traces visuelles, je n'arrive pas à retrouver avec lui un lien qui me le restituerait complètement, alors qu'à travers ce chant russe, je plonge dans la nuit des temps, et plus étonnant, la nuit des temps plonge en moi comme une cascade, vivante, avec tous ses poissons, ses reflets, ses murmures, les milliers de voix des morts qui soudain reprennent vie. Le moyen âge français était incontestablement plus doux à vivre que le moyen âge russe. Et pourtant, quand on a pénétré ce cercle magique et qu'on en a été irrigué, on devient semblable à de nombreux Russes qui mouraient de nostalgie dès qu'on les arrachait à cet océan de terre où tanguent des forêts et des églises, dans la boue et la neige, sous de captivants nuages et un soleil rare. On devient un habitant de la planète russe où se passent des choses qui n'arrivent nulle part ailleurs, et où résonne la mélodie universelle...
Alors qu'est-ce qu'on y trouve, de véritablement essentiel, de vital, qui a disparu partout ailleurs? Ou bien est-ce la Russie qui est en elle-même un phénomène culturel et spirituel unique au monde? Et on laisserait cela se perdre, comme on nous a perdu la France? Ont-elles dans les profondeurs de l'océan du temps quelque chose en commun de très précieux et de très vivifiant dont je ressentais la privation dès mon plus jeune âge? On me dira, la foi, oui, c'est sûr, mais il m'apparaît de plus en plus que ce n'est pas là un phénomène purement individuel et qu'il arrive sur un terrain, et se sert de canaux en place depuis des millénaires et qu'on est en train de détruire. Le salut est un fait personnel qui s'inscrit dans une entité collective qu'on appelle l'Eglise, elle-même constituée d'Eglises qui correspondent à des entités qu'on appelle des peuples. Tout est organique et complémentaire, sauf l'abominable civilisation industrielle et technologique qu'ont enfanté la "renaissance" et les "lumières"...
Cependant, il se peut que dans les derniers temps, ces communautés se réduisent à des ilots persécutés dans la dérive générale des poissons de bancs. Mais plus nous conserverons ces liens, plus nous aurons de chances de tenir jusqu'au bout, et aussi de sauver ceux qui tendent les mains dans les ténèbres, à la recherche d'un point d'appui. Qu'ils soient génétiquement russes ou pas, à la recherche de cette mélodie universelle dont on nous a privés et qui nous rend réceptifs à ce que le cosmos a de plus substantiel, nous met en communication avec sa Source, et à travers sa Source avec tout ce qui vit. Ce qui vit, ce qui reste dans le flux et le souffle de la vie, et non pas ce qui prolifère à l'écart, dans une parodie d'existence profondément hostile à ce qui est la Vie véritable et vivifiante.



Якоб Штеллин о русской народной музыке.
"Известия о музыке в России XVIII в."
Простонародная русская музыка сел, местечек и городов основывается, главным образом, на пении и на редком употреблении одного — двух инструментов, которые я опишу ниже.
Одна единственная мелодия господствует в играх и танцах России от самой Двины до Амур-реки и Полярного моря. Несмотря на многочисленные изменения, которые вносятся в эту мелодию искусными либо незатейливыми певцами и особенностями многих провинций широко раскинувшегося Русского государства, в основе ее всегда сохраняется тот своеобразный характер, который свойственен только русской стране и нигде более не встречается.
Русские мелодии по сравнению с песнями других народов могли бы быть названы наполовину татарскими (которые я имел достаточно случаев слушать и изучать), наполовину романскими и славянскими, так как включают в себя характерности этих обоих видов песен. Весь народ в России поет и играет по этому типу мелодии; девушки и женщины поют ее в своих песнях и танцуют под нее свои танцы, мелодия эта звучит во всех трактирах и кабаках, крестьяне поют ее при тяжелой работе в поле, ямщики, почтальоны — на дорогах. Напевы эти не встречаются нигде больше на земле, кроме как в России, в которой они распространены повсеместно.
Вместо дальнейшего описания, я хочу привести здесь несколько лучших образцов такой всеобщей мелодии. Вот они:
Как в стихосложении каждый стих имеет абзац или половину, называемую цезурой, так и русская деревенская мелодия имеет такой же абзац, падающий всегда на кварту и служащий для того, чтобы взять дыхание. Необходимо еще заметить, что многие мелодии и заканчиваются этим интервалом вместо основного тона.
Если спросят, что поется по этому типу мелодии, то можно безошибочно ответить: отчасти — все, что придет в голову певцу, отчасти то, что он запомнил, слушая других, а именно: старый рассказ, былину о богатыре Илье Муравиче, об осетре, басню, любовное объяснение, разговор влюбленных, разбойничьи песни, описание красавиц и т. д. Все это передается большей частью прозой, многое складывается экспромтом на готовую мелодию и часть рифмуется старинным силлабическим стихом. Этим последним владеют женщины деревень и вообще простой народ, который под такое пение без всяких музыкальных инструментов танцует свои деревенские танцы и водит хороводы.
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...Случилось раз, что у друга моего... собравшиеся родственницы и приятели пели простонародную песню "Высоко сокол летал"; в то самое время входит известный превосходными музыкальными сочинениями Сарти; он останавливается, слушает со вниманием; наконец замечают его и перестают петь.
Он осведомляется об имени сочинителя и получает в ответ, что это простонародная русская песнь. Удивленный, просит он о повторении оной.
Превознося похвалами отменного музыкального рода сочинение сие, удивляется искусству поющих столь, по мнению его, трудный хор. Ему отвечают, что ничего нет легче и что простонародные певцы поют оный с такою же точностью. Сему ученый музыкант никак верить не хочет.
Спустя час просят его выйти на широкий двор, где двенадцать гребцов... пели хор сей. В изумлении почтенный Сарти перебегает от одного певца к другому, вслушивается, и по окончании песни признался, что был свидетелем делу неимоверному; что по грубости голосов невозможно было предположить такой точности в исполнении; тем более, что певцы, каждый особенно, не наблюдали в напеве своем определенных каждому голосу нот, но часто переменяли оные, без нарушения общего стройносогласия в хоре.
Он уверял, для изучения оного нужно было бы лучшим итальянской оперы певцам употребить целую неделю, по написанным на каждый голос нотам; но что спеть столь трудный хор без наблюдения оных почитал невозможным".
Воспоминания драматурга и поэта В. Капниста о знакомстве композитора Джузеппе Сарти (1729 - 1802), приехавшего во второй половине 18 века в Петербург и прожившего там семнадцать лет, с феноменом мужского хорового народного многоголосия.
Н. Кулакоовская, Л. Кулаковский. За народной мудростью. М. 1975, с. 55 - 56.

vendredi 29 mars 2019

Correspondances mystérieuses

Ce matin, j'ai vu publier quelque chose de très intéressant, des photos de restes de vêtements brodés anglais datés entre le X° et le XIV° siècle. La légende disait que ces broderies rappelaient des motifs islamiques et asiatiques, ce qui ne me frappe vraiment pas. Ce qu'ils me rappellent en revanche fortement, ce sont les motifs traditionnels russes, slaves, le reste est géométrique, et les motifs géométriques sont les mêmes à peu près partout, les enfants en tracent spontanément à l'école maternelle. Les motifs ressemblent beaucoup aux motifs slaves et apparemment, ce qu'on peut imaginer de la coupe des vêtements.
Ceci me confirme dans mon impression qu'en Russie, j'ai retrouvé un moyen âge encore proche et vivant, que la Renaissance a effacé d'Europe en des temps plus anciens. Et au delà du moyen âge, quelque chose de plus fondamental, d'encore plus archaïque. Quand je pratique le chant traditionnel russe, une source se libère au fond de moi, je retrouve une eau vive indispensable au bonheur et à l'épanouissement de mon âme. Comment chantaient les Anglais de l'époque de ces broderies, que chantaient-ils? Je me dis souvent que les Français du Moyen Age étaient beaucoup plus proches des Russes que les Français actuels, et en effet, ils s'étaient moins éloignés, sans doute du fond commun européen que je retrouve à travers le folklore russe comme un paradis perdu. Quand je dis que j'aime la Russie avec mon inconscient, il est probable que je retrouve en elle l'âme collective.
Avec l'Orthodoxie, du reste, je retrouve aussi un profond enracinement, mais dans l'antiquité méditerranéenne. Ce qui du reste est complémentaire.
Un ami orthodoxe m'écrit qu'il a eu une expérience "chamanique" dans la nature, et il évoque un ermite orthodoxe de sa connaissance lui déclarant tout à coup après une longue période de contemplation silencieuse: "Quand le Christ dit: "Je suis la Vie", il veut dire: "Je suis la Vie"!
Et en effet, certaines attitudes religieuses, ou dérives, pourraient nous le faire oublier. Je suis venue à la foi, personnellement, par amour de la vie, par trop plein de vie, et je comprends qu'un chrétien comme cet ami puisse tout à coup confondre son existence avec celle d'un aigle, parce qu'en retrouvant la Source de tout, ne nous unissons-nous pas avec tout ce qui en dérive, avec tout ce qu'elle irrigue? C'est naturellement le propre des tempéraments poétiques. Mais l'ancien Porphyre ne disait-il pas: "Pour être chrétien, il faut être un peu poète?" Poète, en grec, cela veut dire créateur.
A travers cette façon de vivre la foi, et la tradition retrouvée, je rencontre un lieu de pure existence qui n'est pas pollué par les discours, et dont les mots ressortent lessivés et brillants, avec des ailes, et un sens mystérieux.





  
Les broderies anglaises du musée Ashmolean à Oxford

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Le printemps fait deux pas en avant, trois pas en arrière. sur mon vélo d'appartement, je regarde des vidéos de permaculture. Je médite toujours de me lancer là dedans, mais je vois des tas de méthodes différentes et parfois contradictoires. Un Anglais fait des buttes avec des troncs d'arbre, recouverts de terre, puis de débris végétaux et de déchets organiques. Cela ne cadre pas avec ce que je m'apprêtais à faire, un potager en carrés. Mais cela présente bien des avantages, une sorte d'autonomie biologique. Dire que j'avais des poutres et des planches en pagaille, et je me disais qu'il fallait les garder, mais elles gênaient la suite des travaux d'aménagement et j'ai laissé les ouvriers les évacuer. Au vu de ces vidéos, ce n'est pas encore cette année que j'aurai des récoltes, il me faudrait préparer le terrain. Je voudrais au moins arriver à planter des herbes culinaires genre persil, aneth etc. car je crois que cela pousse facilement partout.
Si j'étais plus jeune, je me lancerais hardiment... J'irais même jusqu'aux poules et aux chèvres.

dimanche 24 mars 2019

Les voix intérieures


Au réveil, de la neige partout. Très joli, avec un ciel bleu et rose, et la lune, des arbres fantomatiques, mais les féeries hivernales un 25 mars ça commence à bien faire. Et encore bon, il y a de la lumière, hier, sur la route de Rostov, c’était le mois de novembre…
Après la liturgie du dimanche, le père Andreï  et le père Constantin ont invité les gens à prendre le thé dans un local voisin. Ils veulent restaurer une tradition qu’avait abolie l’évêque précédent. Mais peu répondent à leur appel, et il faut dire que la chose nécessiterait une autre organisation, et en particulier, l’apport collectif généreux de plats et de victuailles pour nourrir les paroissiens affamés, même en carême, car là c’était un peu de thé avec trois biscuits et quatre bonbons. Ils envisagent des manifestations culturelles, ce qui serait aussi une très bonne chose.
Une jeune femme m’a abordée : encore une moscovite venue se replier ici, où elle est assez seule. Elle s’appelle Anastassia. Je vais lui faire rencontrer Katia et Nadia, bien esseulées également.  J’observe une tendance, chez les gens de 25 à 40 ans, à fuir Moscou, même sans conjoints, pour l’instant, surtout des filles. Et le développement des communautés à la fois agricoles et orthodoxes.  Quand on commence à retrouver ses racines spirituelles et culturelles, on trouve insupportable la vie de cyborgs qu’on nous impose de tous les côtés… cela n’est pas compatible.
Je suis retournée chanter avec Katia chez Liéna. Elle avait convoqué deux autres personnes, qui chantent habituellement à l’église du chant znamenié, le chant liturgique ancien, un jeune homme et une jeune femme. Comme c’est le carême, nous avons travaillé des « vers spirituels », si méditatifs et si profonds qu’on oublie tout le reste, et il y a ces moments, où les voix s’unissent, résonnent ensemble, dégagent à l’intérieur de chacun un être beau et immémorial qui est sa quintessence. Pas besoin de drogue pour oublier la laideur et la vulgarité du monde où la modernité nous impose de vivre.
Pour nous rendre à l’endroit où Liéna enseignait, nous avons traversé d’autres quartiers de Rostov : que cette ville pourrait être jolie, que de choses encore à sauver, il y a plein d’églises, souvent fort anciennes, de belles constructions du XVIII ou du XIX° siècle, de charmantes isbas, beaucoup trop d’affreuses cliches récentes également, mais quand même, si se trouvaient dans les administrations des gens normalement cultivés et sensibles à la beauté, on pourrait faire de Rostov un bijou et ce serait, en plus, rentable, cela attirerait les gens, non pas ces hordes hagardes qu’on débarque d’un car, qu’on promène à travers le kremlin et auxquelles ont fait acheter des merdouilles « typiques » dans des cabanes qui défigurent les sites, mais des gens qui viendraient passer leurs vacances, ouvriraient des galeries de tableaux, de jolis restaurants, donneraient des concerts, vendraient de belles choses, feraient vivre cet endroit. Mais non, les gros crétins qui décident n’ont jamais pensé à cela, j’imagine d’ailleurs leur goût, leurs maisons, leurs meubles et leurs fringues…
"C'est vraiment une honte, soupirait Katia, la ville est dans un tel délabrement qu'on se croirait juste après la guerre"...
Pour Pereslavl, c’est quasiment trop tard, mais Rostov pourrait être sauvé. Enfin même Pereslavl pourrait encore l’être en partie mais la lèpre de la hideur moderne le dévore à toute vitesse.
Mais il y a le chant, le « patrimoine immatériel », au retour, et ce matin en me levant, j’avais le chant d’hier qui résonnait toujours en moi, il me suit, il vit. Liéna a dit hier en riant : «Laissons Laurence commencer la chanson, c’est drôle à dire, mais elle a une voix si authentique ! On se croirait dans un village perdu ! »
En effet, cela peut paraître bizarre, mais je me suis rendu compte que, contrairement à ce que j’avais cru toute ma vie, j’étais une sorte de medium, je ne vois pas de fantômes, ni ne les fais apparaître, mais trouvant au fond de moi la porte ouverte, ils s’y précipitent, et ils vivent là, en ma compagnie, c’est même comme cela que j’ai écrit mon livre, et c’est comme cela que je chante, je dirais même que c’est comme cela que je prie.
Je suis un peu comme le petit tsarévich Féodor de mon livre :
Fédia glissa prosterné et cacha son visage sur les genoux de l’enfant, qui lui caressa doucement les cheveux. « Je sais tout, murmura-t-il, je sais tout. Je sais tout de naissance. Toutes les portes sont au fond de moi, il suffit d’avoir les clés… Je sais, Fédia, je sais tout… Les gousli, le cheval noir ! » Il avait presque hurlé, henni le dernier mot, et Fédia avait gémi en écho, réfugié dans les reflets chatoyants de sa robe angélique. « Le cheval noir… répéta l’enfant, d’une voix brisée par les larmes. Et le loup des forêts…. Fédia, mon frère, mon frère ! Que fais-tu de toi ?»
C’est comme cela que lorsque je prétends que le tsar Ivan m’accompagne, je ne le vois pas hanter ma maison, mais il hante le tréfonds de mon âme, et il n’est pas le seul. Quand je chante avec trois Russes qui chantent vraiment, qui ne braillent pas de la culture de kolkhoze mais font de leur être un canal qui laisse passer l’eau vive, c’est tout le peuple russe, depuis la nuit des temps et sans doute même les ancêtres du mien, qui se met à chanter dans mon cœur.


Rostov, photo de la page facebook "малые русские города"





vendredi 22 mars 2019

La quête de Sacha

Présentation du film, photo Vadim

Retour de Moscou à travers une tempête de neige fondue. Cela ne tient pas trop, mais tout ce qui n’est pas neigeux est boueux. Les oiseaux m’ont accueillie par de joyeux appels : ils avaient faim. J’ai éprouvé un serrement de cœur à me retrouver dans ma maison déserte, souillée par les pattes de chats, et empreinte d’une odeur de fauve caractéristique.
J’ai retrouvé mon coiffeur Albert, je n’en pouvais plus de lutter le matin avec ma trop longue et trop lourde tignasse, et je suis allée lui confier ma tête. Je ne l’avais pas vu depuis huit ans. Le jeune homme excentrique et gracile, qui aurait pu passer pour un homosexuel, est devenu un homme fait, qui m’a parlé de la datcha et de l’appartement qu’il a réussi à s’acheter, comme quoi on peut encore gagner sa vie en Russie sans être oligarque. Il a deux enfants, l’aînée s’appelle Amélia en l’honneur d’Amélie Poulain…
En revanche, je ne suis pas enthousiasmée par la coupe qu’il m’a faite, je trouve qu’en effet, ça me banalise, et pourtant, Albert est un excellent coiffeur. Je pense que je laisserai  repousser mais pas au point où j’en étais arrivée, Sissi impératrice avec beaucoup d’heures de vol en plus.
J’étais venue pour assister à la présentation, à la maison des écrivains, du film sur Sacha Viguilianskaïa « Le visible invisible » qui retrace la quête de ses ancêtres, déjà décrite dans ses articles et dans un livre du même nom. Le film est très bien, très émouvant, il faut dire que Sacha elle-même est très émouvante, très belle, avec quelque chose de féérique, un véritable charisme. Nous avons travaillé deux ans ensemble au lycée français, où elle travaille encore, et pendant ses vacances, mène sa quête, son enquête, écrit articles et livres. Elle avait trouvé comme antidote à la déprime qui la guettait, outre la pratique religieuse et le soutien spirituel du métropolite Zinovi, qu’elle aime et connaît depuis son enfance, de faire des voyages à travers la Russie, et de cette manière, dans la région de Vladimir, elle est tombée sur la tombe d’un diacre, fusillé au cours des répressions de 1937, qui portait le même nom de famille qu’elle. Et de fil en aiguille, elle a reconstitué toute l’histoire de ses ancêtres, pratiquement depuis le XVIII° siècle et saint Alexis de Bortousrmani,  qui lui est apparentée, comme elle l’a découvert, puis elle a trouvé de la façon la plus simple du monde, dans une bibliothèque provinciale, le journal de saint Alexis, qui est évidemment un précieux document spirituel, dont on avait perdu la trace. Elle expliquait tout au long du film à quel point, en tout ce périple, elle s’était sentie guidée, les liens qu’elle se découvrait avec des inconnus qui lui étaient également apparentés, et cette mystérieuse toile mystique spatio-temporelle qui finissait par tisser les fils de son destin actuel avec ceux de toute la Russie pré et post révolutionnaire. « La mort n’existe pas, et le passé vit toujours » dit-elle. En effet, j’ai par d’autres canaux réalisé moi-même que la coupure complète entre le passé et le présent était une idée absolument moderne, qui aplatissait nos vies et les coupait de tout en les projetant  dans un futur illusoire, au nom duquel, en détruisant le passé, nous annihilons le présent et le vidons de tout sens et de toute substance.
Sacha parlait, au cours du film, de son expérience, avec tant de sensibilité, de poésie, qu’on la suivait sans difficultés dans son périple et que d’ailleurs, toutes les portes s’ouvraient devant elles, dans ses recherches, et ses tentatives pour restaurer l’église de son arrière-arrière-grand-père, qui avait été transformée en discothèque et qu’on a rendue au culte.
Le mari de Sacha a dit quelque chose d’intéressant sur la Russie, dans le film, mais je n’ai pas tout compris. Il dit, ce que j’ai pensé aussi moi-même, que c’est un océan ignoré, un océan scythe, et qu’elle génère une forme particulière de patriotisme, car il s’y passe des choses qui n’arrivent nulle part ailleurs et que seuls ses habitants comprennent vraiment. Sacha a parlé, après le film, de l'abandon des campagnes, des destructions qu’elle a constatées au cours de ses voyages, la ville de Kourmych, par exemple, troisième ville la plus ancienne du gouvernement de Nijni-Novgorod, et qui était prospère, avant la révolution : il y avait des marchands, des marchés, des cosaques, deux monastères, toute une vie locale, et aujourd’hui, des deux monastères, il ne reste même pas les fondations, les isbas disparaissent les unes après les autres, la ville fond à vue d’œil. Elle a évoqué l’importance pour la Russie de retrouver sa mémoire, sentiment que j’ai rencontré chez beaucoup de Russes, d’ailleurs. Sa démarche de récupération du passé russe à travers celui de ses ancêtres pour régénérer un présent sinistré est symptomatique d’une partie de la population, d’un renouveau peut-être limité mais profond, et dont je vois l'expression dans divers phénomènes, la résistance des croyants ukrainiens du métropolite Onuphre, l'intérêt renaissant pour le folklore.
Puis, au cours des mondanités qui ont suivi la séance, j’ai revu un vieux copain, Vadim, qui vit maintenant en Crimée. Nous formions avec Sérioja et Micha un ensemble folklorique farfelu qui n'a pas vécu longtemps mais nous a laissé de bons souvenirs. Quand je vois la neige tomber encore dans la grisaille, je regrette parfois de ne pas avoir choisi la Crimée. Mais il me dit qu'au point de vue folklore, là bas, il n'y a rien: juste les chansons soviétiques d'après-guerre. 

Pour mémoire, l'article de Sacha que j'avais publié sur son expérience: https://chroniquesdepereslavl.blogspot.com/2018/02/je-nai-rien-cherche-cest-moi-quon.html#comment-form

Image du film, Sacha dans l'église de son ancêtre.

Avec Vadim