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vendredi 22 novembre 2019

du côté de Carcassonne


Ce séjour en France a été un vrai marathon, je ne comprends pas pourquoi de l’ai prévu si court, enfin si, je sais, les chats que je ne voulais pas laisser seuls...
Je suis allée à Solan, et pendant la liturgie, j’avais la larme à l’œil : tout était si beau, si fervent, et parfaitement compréhensible, étonnement français, bien que byzantin, j'y retrouvais l'esprit roman depuis si longtemps perdu. Après, au café, j’ai parlé un peu à la mère Hypandia, qui m’a dit que j’étais très bien là où j’étais. Et en effet, je crois que je suis là bas à ma place. Un paroissien, en me saluant, m’a soufflé que j’avais fait le bon choix, que j’étais du bon côté de la barrière.  « Il me semble que l’on n’a pas commémoré Bartholomée, lui ai-je répondu.
- Mais si, mais si, et même, on nous a demandé à tous de signer une lettre de félicitations pour les récentes canonisations du patriarche Bartholomée au mont Athos.  Et j’ai refusé, car je ne suis pas contre les canonisations, mais contre le moment choisi pour cela, et la manipulation dans laquelle elles s’inscrivent. »
Ensuite, j’ai dîné chez les Belges que je ne connaissais que par correspondance, avec Annamaria et Giovanni. Nicolas est très documenté sur la Russie, qu’il a visitée pour la première fois. C’est un homme d’une grande ferveur, d’une grande culture. Il aime parler car il est passionné par les sujets qu’il aborde, sa  femme est plus effacée, sans doute justement parce qu’il parle beaucoup ! Il a de belles icônes anciennes, des icônes en bronze de vieux croyants, sur lesquelles il voudrait faire un livre.  Il a essayé d’expliquer aux Italiens pourquoi  les manœuvres de Bartholomée et du métropolite Emmanuel étaient indéfendables, et il l'a fait avec tact, avec respect, avec amour. Nos amis sont tout ce qu’il y a de plus gentils et tolérants mais restent sur la position que l’Athos a toujours raison, donc le père Elisée et Solan qui le suit. Je m’en référais aussi toujours à l’Athos, jusqu’à l’histoire d’Ukraine, et la vilenie totale de ce tomos accordé à des imposteurs sinistres, dans le dos du saint homme qui est le métropolite légitime du pays, en l’exposant ainsi que tout son troupeau à des persécutions brutales…
Qu’aurait dit le père Placide de tout cela ? 
J’ai rencontré une amie très chère, qui, alors qu’elle est revenue s’installer près de Solan, se sent aussi un peu en porte-à-faux. Car le métropolite Onuphre lui paraît d’une grande sainteté, cette sainteté et cette bonté rayonnent de toutes ses photos, et de tous ses discours, la ferveur de ses fidèles, soudés autour de lui, la transportent et ne lui laissent aucun doute. Voilà une femme profonde, lucide et honnête pour qui j’ai une grande estime. Elle me dit aussi que j’ai bien choisi et qu’ici, c’est le désert.  Sa ferveur m’inspire de la honte, car je suis loin d’en avoir une pareille. Sa conversion tardive lui donne un sentiment d’urgence, comment rattraper sa vie perdue jusqu’alors, et se rendre digne de Dieu, de son amour, et de l’immense récompense qu’il nous propose ? Elle discerne en moi, parallèlement à mes aspirations spirituelles, des éléments telluriques, ce qui est très vrai, c'est même ce qui me rapproche de la spiritualité russe. Ernst Jünger disait: "le Christ russe sent la terre..."
Je logeais chez Martin et Cécile, avec qui j’ai passé ma dernière soirée. J’adore Cécile, toujours bienveillante et gaie. Je l'ai emmenée au café du Commerce, où elle aimait aller s'asseoir avec moi, et j'ai retrouvé son ambiance typique. Il a changé de propriétaire et de décoration, mais le comptoir d’origine a été préservé et le café crème est bien meilleur. J’ai appris que mon voisin le décorateur parisien aux tenues colorées qui avait pris sa retraite quand j’étais là bas, et adorait le village était déjà mort d’un cancer. Il a joui  de son bonheur quatre ans…




Ensuite je suis partie à Limoux. J’ai voulu visiter la cité de Carcassonne, car j’étais en avance, et c’était un grandiose spectacle que ces murailles incendiées de soleil sur un fond de gros nuages bleus, avec les douces phosphorescences des arbres d’automne, mais j’ai assez vite ressenti que mes genoux arthrosiques commençaient à souffrir. La descente de la porte de l’Aude a été un moment difficile.
J’ai retrouvé avec bonheur Henri et Patricia. Ma peste de chienne terrorisait leur bon gros chat. Malgré cela nous avons discuté et plaisanté à perte de vue. Il se trouve qu’indépendamment des manoeuvres phanarodoxes qui peuvent entraîner indirectement le passage du monastère de Cantauques, sous la juridiction roumaine, à passer du côté Bartholomée de la barrière, Henri et sa femme, à l’issue de problèmes divers, n’y vont plus, c’est-à-dire qu’ils sont sans paroisse. Henri prie sur le sommet du pic de Bugarach, ce que je comprends, je prie aussi beaucoup mieux en contemplation devant la nature, surtout quand elle est grandiose et intacte.
En somme tous ces Français ou Belges extrêmement fervents et profonds sont isolés chacun dans leur coin, et ne sont plus vraiment en phase avec leur îlot de spiritualité orthodoxe. C’est peut-être déjà la concrétisation de ce qui est prédit par les écritures, au sujet des derniers temps, et comme je suis moins fervente, le Seigneur m’a expédiée dans un pays où les choses restent encore normales, où vivre sa foi est plus facile.
Henri m’a présenté un ermite, son ami Christian qui vit loin de tout dans la montagne.  C’est un basque, peintre abstrait, orthodoxe sans paroisse lui aussi. Il voit la France s’abîmer dans la barbarie, recouverte d’étrangers que l’on dresse contre nous, afin de leur donner toutes les raisons de nous spolier, violer, tabasser comme ils commencent allègrement à le faire. Nous avons analysé toutes les fourbes et perverses manipulations qui nous laissent sans défense devant notre génocide programmé. Sans défense et sans aucune lucidité, soumis à un dressage et un formatage insidieux de tous les instants. On nous prive de tous nos anticorps spirituels et culturels, notre foi, notre héritage, notre mémoire, notre histoire, et même notre langue, simplifiée, déformée, "déconstruite" pour devenir un pauvre sabir à l'usage du consommateur imbécile métissé qui devra peupler le pays d'ici quelques décennies, selon le plan criminel d'une caste retorse et implacable. Ces hommes du terroir disaient leur tristesse devant ce pays qui ne signifie rien pour ses occupants allogènes, et qui a mis des millénaires à se constituer, qui est dans nos gènes, dans notre sang. Henri est pétri de la nature où il est né.  Et même si j'ai choisi l'exil et aime la Russie comme un mari que j'aurais suivi ailleurs, je suis dans le même cas. Mais ceux qu'on nous déverse dessus, qu'on nous impose malgré nous, qu'en ont-ils à faire de notre terre, de nos châteaux, de nos églises, de nos villages, que peuvent-ils y comprendre? Ils ne peuvent que tout haïr en bloc, car ils ne viennent pas par amour, ils viennent en prédateurs, pour prendre, spolier, violer, tuer, pareils à tous les conquérants de toutes les époques, les Huns, les Sarrazins, les Mongols et les Turcs, qui n'ont pas de pays mais errent en quête de rapines et de proies. Christian, en voyant la vidéo de l'anniversaire du fils de Skountsev, où tout le monde chantait si bien, m'a dit: "Ils font plaisir à voir, car ils sont paisiblement fiers d'être ce qu'ils sont, et de leur culture, de leur histoire, de tout ce qui les unit, ce sont des hommes, un peu comme les berbères que j'ai connus en Algérie. Alors que les Français contemporains sont mous et égarés, ils ne savent plus qui ils sont." Malgré ces tristes constatations, nous avons bien rigolé, car l'humour, c'est bien connu, est la politesse du désespoir... 
Pour terminer mon séjour, nous avons déjeuné dans un restaurant local avec un jeune homme qui voulait me rencontrer lui aussi, et me poser des questions sur la Russie. "Vous êtes connue pour votre franc-parler..." m'a-t-il dit. Je n'ai pas toujours conscience de l'énormité de ce que je sors, mais disons que cela me vient naturellement. Genre "le roi est nu"!
Nous avons ensuite fait un pèlerinage au pic de Bugarach, qui est si beau et si impressionnant. La nature, ici, est de type méditerranéen, mais plus sauvage, plus mystérieuse et plus grandiose, en réalité, ce qui reste un peu rabougri en Provence, dans la sécheresse du mistral, prend ici de l’ampleur sous l’influence océanique, les arbres sont plus grands, les sous-bois plus profonds, et bien que l’on truffe de migrants cette terre antique dont ils n’ont rien à faire et qu’ils se hâteront de saccager, elle garde une authenticité, une présence, elle est pleine d’ancêtres et d’anciennes magies. 
Le ciel avait des tons de nacre, et les sonnailles d’un troupeau de vaches déployaient dans le silence les broderies de leurs tintinnabulements frêles.

Le pic de Bugarach

avec Henri

avec Patricia

Ritoulia



jeudi 14 novembre 2019

Monument aux morts



Mon programme est très serré et je me demande comment je vais arriver à tout boucler.  Maintenant que je suis sur place, j’ai envie de voir tout le monde, des gens auxquels je suis attachée et qui me manquent, et j’éprouve en même temps une profonde mélancolie.
J’ai fait hier l’expédition au cimetière d’Annonay, avec ma sœur. Il n’est pas profané, il a toutes ses vieilles tombes de pierre, et aussi des neuves, affreuses, en marbre poli.  Les cèdres énormes et magnifiques, que je voyais déjà dans mon enfance, quand maman m’emmenait sur la tombe de papa, veillent toujours les générations d’Annonéens qui reposent là, et qu’en partie, nous avons connus vivants, ou dont mon grand-père parlait.  La grisaille funèbre du lieu était animée par d’innombrables coussins de chrysanthèmes multicolores. Près de notre tombe, ceux de Mano, d’un ton rouge foncé, entre lesquels nous avons déposés les nôtres. Nous les avions achetés la veille, et il n’y avait plus beaucoup de choix, nous arrivions quinze jours après la fête.
Sur la tombe de mon père, je suis la seule à apporter quelque chose, et je regrette chaque fois de ne pas avoir pu le transporter dans celle de maman. Il avait été mis là à titre provisoire, et maintenant, on ne peut plus discerner qui est qui là dedans, de lui, de la cousine Mathilde et d’autres personnes de la famille Combe… Il est clair pour moi qu’après ma disparition, la modernité ne laissera pas ces pauvres restes dormir tranquilles.


Les anges des tombeaux, frileux dessous la pluie
Effleurent tristement les nuées assombries,
Dont la sourde corolle épanchée sur le jour
A de molles senteurs de feuilles et de labours.

Et dans la grisaille les astres éphémères
Des gros bouquets joufflus déposés sur la pierre
Mettent de la couleur sur nos amours perdus,
Décorant nos malheurs de feux irrésolus.

Et nous restons muets sur le gravier crissant
Cherchant dans notre cœur des prières oubliées
Quelque chose de clair, de tendre et de brûlant
Qui pût combler d’espoir cette coupe vidée.

Si ce n’est pour prier, que faisons-nous penchés
Sur la porte fermée qui retient nos parents ?
Que venons-nous ici, à peu près tous les ans
Déposant nos bouquets à nouveau les pleurer ?

Chrysanthèmes, fleurs des morts, de l’automne éploré
Soleils d’or solides par le vent décoiffés
Vous ramasseront-ils, quand vous serez fanés ?

Allez-vous refleurir dans l’éternel été,
Sous le doux pas des anges qui là bas déambulent
Eclairant au passage vos âmes minuscules ?



Annonay est méconnaissable, ses environs aussi, j’ai reconnu la maison de mon grand-père qu’au début, des acheteurs avaient arrangée avec goût, mais depuis, elle a été revendue à des gens qui en ont beaucoup moins. Quelques demeures d’autrefois, leur charme suranné, subsistent, avec leurs cèdres géants, majestueux et échevelés. Mais le petit champ en contrebas de la route, avec ses peupliers et son muret de pierre,  a été construit  de villas. Même chose avec celui qui bordait le jardin, et qui se terminait par le rieu Poulet, un petit ruisseau le long duquel je me promenais avec maman. La modernité est partout, et sa fausse gaité tapageuse et sans mystère est bien plus triste et désespérante que la mélancolie qu’avait autrefois la ville, encore toute imprégnée de XIX° siècle.  Dans cet ensemble de maisons banales, d’espaces verts aménagés et de centres commerciaux, une affiche avec le noir et la blanche du Métissage Obligatoire auxquel on tente de dresser des populations hébétées, de gré ou de force, le pire étant que ce soit plutôt de gré que de force : combien de temps a-t-il fallu pour faire disparaître notre pays ? Jusqu’à la guerre de 14, il gardait encore des forces vives. Un peu plus de cent ans depuis, et c'est la fin...
Au cimetière, le monument aux morts couvert de listes interminables, ces listes qui, dans toutes les villes et dans tous les villages, alignent les noms des foules de jeunes gens sacrifiés au Moloch de la modernité, pour nous amener là où nous en sommes. Contrairement à ce que clament les envahisseurs, tous ces innombrables noms ne sont ni arabes, ni africains. Mais il suffira, cent ans après les avoir assassinés, d’en détruire les traces et la mémoire. De détruire aussi, comme on l’a si bien commencé avec  Notre Dame, nos églises et nos villages, et de transformer cet harmonieux et séculaire jardin qu’était la France en un espace dévasté ouvert à n’importe qui.

Celui qui, intérieurement, vit aux portes de la mort vit précisément dans cet adieu où se concentre tout notre amour. Et c’est cela également, l’Etat de Poésie, où tendrement, notre regard se pose sur toutes choses que l’on doit quitter. Un perpétuel adieu mais qui est aussi, mystérieusement, un perpétuel recommencement. Georges Haldas.



lundi 11 novembre 2019

Cannes

A Cannes, j'ai vu le père Antoni, sa femme Myriam et leur quatre merveilleux enfants. J'y suis allée exprès, la dernière fois j'avais galéré dans le train, et cette fois en voiture, car toute la Croisette était bouclée. J'ai oublié là bas mes lunettes. Je ne peux en acheter d'autres, car le 11 novembre tout est fermé. Je ne vois plus rien. Et qui plus est, mon vieux portable rame terriblement, et la souris que j'avais achetée avant de partir ne marche pas...
Malgré tous ces problèmes, j'ai été infiniment heureuse de voir cette famille que j'aime beaucoup et qui me manque. Apparemment, le père Antoni a décidé qu'il devait accomplir son apostolat en France et n'envisage pas un retour en Russie, Avec Myriam, ils traduisent et éditent d'excellents livres russes pour enfants, avec de jolies illustrations, sur les saints orthodoxes, Myriam s'apprêtait à aller livrer le monastère de Solan et faire une petite retraite de deux jours. Le père Antoni est en train de récupérer une église catholique qui ne sert plus et qui sera attribuée à sa communauté orthodoxe. C'est une église catholique typique du XIX°siècle, consacrée à saint Roch, avec des vitraux le représentant, des statues de plâtre coloré et les bancs de bois bien alignés. Il a mis une petite iconostase provisoire avec des photos d'icônes, quelques candélabres de type Sofrino. Dans cet environnement absolument français et cette ville méditerranéenne de la côte d'Azur, avec ses maisons à persiennes et ses villas, ses eucalyptus et ses pins parasols, tout cela qui me rappelait les vacances de mon enfance, je me retrouvais en train de participer à une liturgie orthodoxe russe, en tous points conforme à tout ce que je vois à Pereslavl Zalesski, et qui fut suivie du repas en commun en l'appartement attenant. Majorité écrasante de Russes résidant sur la côte d'Azur, avec quelques Géorgiens, bien que la lecture de l'Evangile eut été faite en slavon et en français. Comme j'exprimais mon inquiétude pour la France, un ancien officier russe m'a déclaré: "Ne vous en faites pas, nous ne laisserons personne nuire à la France"!
Cannes a depuis le XIX° siècle une église russe fort jolie, celle de l'archange saint Michel, mais elle a été attribuée par le tribunal à une poignée de descendants d'émigrés sous l'omophore de Constantinople. Maintenant qu'elle est en ruines, après l'écroulement de sa coupole, la poignée d'émigrés rejoint le Patriarcat de Moscou dans la foulée de l'archevêque Jean. Et manque de chance, ni le gouvernement russe ni le patriarcat ne semblent se soucier de récupérer les lieux et de les restaurer. Un Russe s'est emparé du presbytère pour en faire un hôtel. Le lieu est central et magnifique avec un grand parc. Mais l'église gêne, avec ses tombes historiques de grands ducs et tout ça.
Je ressentais une vraie ferveur dans cette petite communauté, le plus fervent de tous étant le petit Sacha, fils du père Antoni, qui officiait en tant qu'enfant de choeur, avec son frère Vassia, et manifestait tant de pureté et de gravité que j'avais l'impression de me trouver à une autre époque. Et en effet, ces petits garçons merveilleux sont élevés par un père et une mère croyants, qui tiennent chacun leur rôle, et ils ont une immense admiration pour leur père viril, beau et intelligent, dans sa chasuble dorée. Bref dans la paroisse du père Antoni, parachutée dans l'église saint Roch, tout est normal. Et cela me bouleversait, car on peut se demander ce qu'il adviendra de ce petit foyer d'amour et de noblesse, au sein du maelstrom satanique à l'oeuvre partout, et tout spécialement en occident. L'église du père Antoni, la maison d'Henry et Mano, et puis Limoux, avec Henri et Patricia et le pic de Bugarach... Je n'ai pas ajouté l'ilôt préservé de Solan à cette liste car nous avons un problème, la famille Odaysky et moi-même, de ce côté-là. Bien sûr, nous gardons des liens amicaux et spirituels, et nous comprenons bien que les soeurs se trouvent dans l'obéissance au père Elisée, lui-même dans l'expectative. Mais nous ne savons pas de quel côté de la barrière va basculer Simonos Petra, et nous resterons du nôtre, qui nous paraît le seul possible, du point de vue de la foi et de la justice.
Nous avons évoqué tout cela pendant la soirée précédente. "Nous avons bien pensé à vous, me dit le père Antoni, à la position intenable qui aurait été la vôtre si le père Placide ne vous avait exhortée à quitter Cavillargues pour Pereslavl Zalesski. On peut dire qu'il a été clairvoyant, et on peut aussi se réjouir que Dieu l'ait rappelé à lui avant ces événements scandaleux qui l'auraient terriblement affecté.Rendez-vous compte que le patriarche Théodore d'Alexandrie a fait ses études à Odessa. Il parle russe, il connaît parfaitement la situation des chrétiens orthodoxes là bas, il est venu spécialement à Kiev pour encourager le métropolite Onuphre et lui donner le baiser de Judas, en recommandant à ses fidèles de s'accrocher aveuglément à lui pour leur salut, et il le trahit de cette manière. Parce qu'il dépend financièrement de toute cette équipe. Il s'est donné à Mammon. vous savez, c'est l'histoire de Moïse, descendant du Sinaï, avec une table de la loi sur chaque bras, et trouvant toute la tribu prosternée devant le veau d'or. Mammon est en train de tuer toute vie, le processus est enclenché, nous y allons direct... Vous savez que tout le bassin de la Léna, en Sibérie, l'un des plus importants du monde, est en train de s'assécher, et que l'on continue à ravager la taïga pour le compte des Chinois? Les Grecs ne sont que les précurseurs de la soumission universelle à l'antéchrist qui touchera tout le monde, même la Russie, mais nous serons les derniers à nous coucher devant lui, alors qu'eux auront la triste gloire d'avoir été les premiers à le faire."
Il m'a fait part de son inquiétude pour ses enfants, si différents de la jeunesse dégradée et abrutie que produit partout la modernité, inquiétude que je partage, au vu de ces petits êtres de bonne race française et russe, et d'éducation exemplaire. "Le bon côté de la chose, enfin celui qu'il faut voir, si nous arrivons à surmonter notre tragédie personnelle, c'est-à-dire la disparition de notre douce France et de notre sainte Russie et de tout ce qui nous est si cher, c'est que dans ce désastre nous n'avons plus que Dieu, et je devrais dire que nous autres croyants, nous avons Dieu, et c'est une force que les autres n'ont pas. Je vois beaucoup de gentils Français, mais sur la plan spirituel, c'est la barbarie totale, ils ne savent plus rien, ils n'ont besoin de rien, et sont complètement enlisés dans la banalité du quotidien, de sorte qu'ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Nous autres, nous avons connu l'URSS, nous savons qu'il ne faut pas croire les journaux, mais eux, ils gobent tout. De plus, l'Union Soviétique, c'était les horreurs des répressions et du goulag, mais c'était aussi un idéalisme qui commandait au moins dans le discours officiel le sacrifice, l'abnégation, des principes moraux. Et cela nous a longtemps, d'une certaine façon, protégés de ce qui se préparait chez vous. Par dessus le marché, en France, ça fait plus de deux cents ans qu'on vous détruit la mentalité, alors que nous, la catastrophe est plus récente."
Contrairement à d'autres prêtres qui voient dans la révolution un châtiment du ciel, il pense comme moi que Dieu a commencé à faire ses dernières moissons de justes, au fur et à mesure que se mettait en place et s'accélérait la formidable dégradation finale de l'humanité.
Je lui ai parlé des vieux-croyants, et de leur vie exemplaire, de leur pureté, tels que je les ai vus dans les reportages sur ceux de Roumanie, et il m'a parlé d'autres vieux-croyants, en Sibérie, qui étaient sains et forts comme des taureaux et naïfs comme des enfants. "Je rêve d'une réunion finale avec eux, car ce que j'ai vu d'eux répond à mon idéal d'orthodoxie, et je ne les ai pas trouvés si formalistes qu'on le dit, ils ont juste gardé le sens profond de tous ces gestes et de tous ces usages, comme on l'avait au moyen âge, et pour eux tout cela est vivant. Ils ont le regard tourné vers Dieu tout en étant dans une relation profondément harmonieuse avec la nature, le cosmos...
- Laurence, je vous en prie, laissons les vieux-croyants tranquilles... ne voyez-vous pas ce qu'on est en train de faire de notre orthodoxie? Ont-ils besoin de cela?"


Le père Antoni et sa matouchka française quand ils étaient encore
à l'église de l'Archange Saint Michel


,   .    

Marseille


La veille de mon départ, j’ai reçu la télé, ce qui n’était pas prévu au programme. C’est une nouvelle chaîne consacrée à la Russie profonde et à ses figures, et elle m’était envoyée par le père Alexandre Parfionov de Rostov. Le tournage a duré cinq heures. Les journalistes m’ont interviewée chez moi, puis nous sommes allées au lac, puis au café français qui a bénéficié d’une publicité gratuite ! Les types ont été très gentils, ils ne m’ont pas posé de questions idiotes. L'un d'eux m'a dit que si tous ses compatriotes étaient comme moi, le pays serait sauvé en quinze jours! Mais en montant dans leur minibus, je me suis tordu le seul genou à peu près fonctionnel qu’il me reste, et cela m’a fait une douleur terrible. Depuis, je marche comme je peux. Cela s’est un peu calmé, mais au moment de partir en voyage, c’est quand même pas de bol. Chez mon oncle et ma tante, je mets un sacré bout de temps à monter et surtout descendre leur immense escalier. Il y a des moments où je me demande si c’est bien moi qui chancelle ainsi cramponnée au mur. Mon esprit reste tout à fait jeune et mon cerveau n’a peut-être jamais aussi bien marché, mais le reste se dégrade. Quelqu’un m’a traitée de vieille conne sur facebook. Vieille, oui, mais pas conne !
Prise par mes préparatifs de départ et la présence de Nicolas, qui veut émigrer, je n’avais pas le temps d’aller sur internet, et j’ai vu que sur mon groupe de soutien au métropolite Onuphre, avait débuté une véritable horreur, les gens s’invectivant de toutes les manières autour de la réunion des paroisses de l’archevêché au patriarcat de Moscou. J’ai dit à tout le monde que je préférais effacer tous ces commentaires indignes sans aller chercher qui avait tort ou raison. Curieux comme ce qui touche à cet archevêché ressemble à un vrai panier de crabes. Les gens impliqués étaient tous d’accord. Mais deux d’entre eux revenaient sans cesse à la charge, avec une grande agressivité, et s’en prenaient aux uns et aux autres en privé. J’ai donc fait une annonce, pour dire que c’était inadmissible. Tout cela en essayant de préparer mon départ, en réglant des litiges avec l’électricité, et Dieu sait que j’ai de plus en plus de mal à me concentrer sur ce genre de détails. D’autres membres m’ont écrit pour se plaindre. J’ai donc fait ce que tout le monde me demandait de faire et j’ai exclus ces deux emmerdeurs. A la suite de quoi, c’est sur moi qu’est retombée toute leur ire. Je lisais tout cela avec une grande perplexité. L’un d’eux qui avait parlé de mon « excellent article » me traitait de vieille conne et de crétine. L’autre, une Ukrainienne du Donbass, se répandait en haine sardonique, et caractérisait le groupe et tout ce que je faisais de nullité sans nom. Il se peut qu’ils aient eu raison au départ, car certains émigrés de Daru et autres lieux ont une attitude odieuse et imbécile envers la Russie, l’Ukraine et le Donbass, mais à ce stade, discerner qui avait raison ou tort ne m’intéressait plus vraiment car eux se chargeaient très bien de déshonorer leur cause. A priori, ceux qui sont sur le groupe ne sont ni russophobes ni hostiles à l’Eglise canonique d’Ukraine, j’essaie d’y veiller. Néanmoins, plusieurs personnes se trouvaient couvertes d’insultes, et on commençait à régler des comptes parfaitement personnels avec une hargne démentielle. L’orthodoxie ou le métropolite Onuphre n’avaient vraiment rien à faire dans des attitudes purement politiques ou passionnelles. Ce que je trouve fascinant, ce sont les accusations fantasmagoriques que trouvent tout à coup ce genre de personnes pour justifier leur rage et l’alimenter. Du coup j’avais le fort soupçon que les gens qu’ils incriminaient et m’accusaient se soutenir, alors que je ne soutenais personne mais voulait mettre fin à ce scandale, n’étaient peut-être pas aussi affreux qu’ils le clamaient. Encore que pour certains d’entre eux, si, je suis certaine qu’ils sont affreux, mais pourquoi se mettre à leur niveau et se transformer en démon éructant ? Pour d’autres, ils peuvent être mal informés ou aveuglés comme eux-mêmes par des passions personnelles.
Ce qui me paraissait plus important que tout, indépendamment des personnalites des uns et des autres, de leurs défauts ou de leurs qualités, c’était que l’archevêché eût rejoint Moscou, à l’heure où les manipulations ténébreuses de la CIA et du nouvel ordre mondial vont arracher à l’orthodoxie des traitres pusillanimes avec leurs troupeaux aveuglés. Pour ces paroisses qui ont fait le bon choix, c’est le salut. Car des primats capables de légitimer, contre un saint homme comme le métropolite Onuphre et ses fidèles persécutés, ce porcelet mitré d’Epiphane, un parfait imposteur, qui n’a pas été ordonné dans la succession apostolique, tient des discours indignes, respire la fausseté et l’impudence, ne peuvent qu’emmener ceux qui les suivront à la perdition. Mais leur haine personnelle passait avant l’importance de cet événement. Or si j’ai quitté les groupes du Donbass pour m’occuper exclusivement de défendre un saint homme sur lequel je n’ai aucun doute, c’est bien parce que les idéologies politiques, les haines, les vanités et les ambitions personnelles venaient ternir une cause que par ailleurs je soutiens moralement sans hésitations.
Naturellement, j’aurais sans doute dû davantage examiner le litige et essayer de calmer les deux excités en message privé. Mais à voir leur déchainement, je ne suis pas sûre que cela aurait été tellementt utile. J’ai été traitée de kapo, de petit chef, de prétentieuse qui fait la patronne, de commissaire du peuple, d’imbécile, d’absolument tout ce qu’on veut. Comme si j’avais créé ce groupe par goût du pouvoir ou par intérêt, alors que j’ai du mal à m’en occuper et que gérer les conflits n’est pas du tout dans mes cordes.
En arrivant à Marseille, j’ai pris une voiture de location. Je n’arrivais pas à passer la marche arrière et un black couvert de dreadlocks m’a proposé de m’aider à une seule condition.
- Laquelle ?
- Que vous me donniez votre chien !
J’étais abasourdie par toutes ces plantes méridionales encore fleuries, le plumbago couvert d’ombelles bleues, sur la véranda d’Henri et Mano, et leur maison si jolie et si française, cette capsule spatio-temporelle dans la débâcle. Il semblait que tout le monde allait revenir s’installer sous les platanes pour boire l’apéro, Renée et Jackie, maman, Patrick… Mais nous l’avons bu tous les trois, en évoquant les disparus, la ricounette redoutable de l’oncle Henri, avant d’attaquer l’aïoli…

samedi 2 novembre 2019

Carillons vespéraux

On annonce et perçoit un réchauffement, et voyant pointer le soleil, je suis allée au lac. L'atmosphère était complètement différente, nacrée, dorée, azuréenne, l'eau miroitante et lisse avait déjà,commencé à geler sur les rives, ce qui ne semble pas déranger les canards. Je me suis assise sur un rocher pour contempler ces couleurs paradisiaques qui changeaient peu à peu, et fonçaient, et soudain la cloche des Quarante Martyrs a lancé, dans l'espace irisé et immobile, un son énorme de trompette archangélique,  avec d'infinies répercussions circulaires; au loin  s'est alors élevé le carillon d'une autre église, sans doute celui de la Protection de la Mère de Dieu, c'est la plus proche. Léger, fêlé, trébuchant, adouci...
Je songeais au bonheur que j'avais d'être dans un pays encore paisiblement chrétien, sans doute le dernier. Un pays encore homogène, où à part les ravages de la modernité sur l'architecture, on sent le lien avec les générations précédentes, avec l'histoire.
Le matin, j'avais rencontré un correspondant Facebook au café. Il me disait qu'en dépit des destructions considérables que subit la ville, elle garde quelque chose de très séduisant et de très agréable qu'il a tout d'abord attribué à son passé païen, lequel d'ailleurs n'est pas mort, la "pierre bleue" indestructible, recouverte à présent de baraques à touristes, et puis, a-t-il concédé, à ses nombreux monastères et lieux saints. Il n'aime cependant pas le néopaganisme qu'il trouve comme moi, et comme Skountsev, factice, et manipulé par des forces mondialistes ténébreuses pour accentuer les divisions. Car me dit-il, "nous n'avons plus de gouvernement naturel et normal. Il est bien évident que la démocratie n'existe pas et n'existera jamais, et que nous avons laissé assassiner des monarques qui nous protégeaient pour livrer nos populations à des oligarchies apatrides qui commettent et commettront n'importe quelles horreurs. Mais comment ressusciter tout cela?
- Cela ne me paraît guère possible, ou alors, après que nous serons allés au bout de la destruction, si nous ne sommes pas tous morts, cela se fera peut-être au bout de quelques siècles, d'une façon naturelle...
- On dit en Russie que lorsqu'on atteint le fond, on entend encore quelqu'un frapper par dessous!
- Chez nous, quand on atteint le fond, on creuse!"
La veille j'avais eu un échange, sur une page de ce même Facebook, consacrée à la mémoire du Goulag et des répressions. Il est évident pour moi que cette mémoire doit être gardée, et je suis révoltée par les tentatives de blanchiments de rouges pratiquées par divers néocommunistes qui assènent des slogans et des contre-vérités comme des coups de poings. Mais là, j'avais affaire à un autre genre de déviation. Un intellectuel fumeux, à nom et prénom balte, expliquait doctement que "la dégradation morale des Russes remontait au joug mongol", le servage et l'Union soviétique étant dans la droite ligne, c'est-à-dire que pour les membres de ce groupe, il ne serait pas concevable d'incriminer autre chose que la foncière cochonnerie des Russes, leur barbarie profonde. C'est le genre de thèses que développent des gens comme BHL et Glucksmann, et la propagande américaine en Ukraine, en dédouanant complètement les intellectuels juifs russophobes comme Trotski et les libéraux pro-occidentaux qui ont favorisé la révolution et ses conséquences. Au début, j'ai expliqué que la Russie avait une culture très originale, unique, qu'elle m'avait beaucoup apporté, enfin, je n'avais pas compris tout de suite à qui j'avais affaire. Une créature a émis le soupçon que je n'étais pas une personne réelle vivant en Russie avec de l'argent honnêtement gagné. "Pourquoi? Parce que j'aime votre pays de merde qu'on ne peut que haïr? Je préfère ne plus jamais avoir affaire à des gens comme vous!"
Et en effet, ils m'ont fait une impression abominable. Comme si j'avais étourdiment envoyé la balle d'or de la sainte Russie dans un marécage plein de cadavres pourrissants. En réalité, ils descendent en doite ligne de ces mêmes libéraux du XIX° siècle qui méprisaient leur propre peuple et ne se sont jamais intéressés ni sa vie, ni à sa culture, ni à son génie, mais en traçaient un tableau misérabiliste et malhonnête, parce qu'ils auraient préféré des bourgeois ou prolétaires allemands à des paysans archaïques, ce qui permet à la propagande libérale, comme à la propagande communiste, de continuer à le calomnier. Leurs discours sont froids et mortifères, leurs paroles creuses, mais leur certitude d'être très intelligents absolument inébranlable.
Songeant à cela, sur ma pierre, en écoutant les cloches, je me rappelais le documentaire sur les vieux-croyants, que j'ai vu deux fois, déjà.  Le sonneur de cloches qui vibre des pieds à la tête au son de son propre carillon, et sa ferveur, sa grâce. C'était ça le peuple russe, c'étaient des gens extrêmement vivaces, fervents et habités, en prise directe avec le cosmos, et avec le Souffle de Dieu. J'avais senti cette puissante vitalité également dans le début du Don paisible de Mikhaïl Cholokhov. Je vois parfois des documentaires sur des Français d'autrefois tout à fait charmants et parfois très sages, mais je n'y trouve pas ce qui m'apparaît chez ces vieux-croyants. On sent il est vrai quelque chose de comparable dans les romans de Giono, dans un registre essentiellement païen, panthéiste. Mais ces Français que je vois interviewer, pittoresques, pleins de bon sens et de courage, semblent vivre dans un quotidien sans transcendance. C'est d'ailleurs le souvenir que je garde de mon enfance française, le souvenir d'une douceur de vivre dénuée de transcendance. On dit des vieux-croyants qu'ils sont très formalistes,  mais il me semble que c'est nous qui ne savons plus assez le sens de ces formes qu'ils respectent avec tant de ferveur. Ils sont dans une dimension sacrée permanente, traversés par les forces naturelles et orientés vers le ciel et il ne semble pas y avoir de contradiction entre ces deux aspects. Et leurs visages paisibles et dignes ne respirent pas seulement le bonheur mais une espèce d'inspiration. Ils nous renvoient peut-être un dernier reflet de ce que nous avons été un jour et dont les traces du moyen âge nous donnent un aperçu. Ce sont des gens comme eux qu'on dékoulakisait, qu'on affamait, qu'on envoyait au goulag et sur lesquels s'attendrissent prétendument les intellectuels auxquels j'ai eu affaire, en faisant remonter leur dégradation morale à l'invasion mongole. J'en ai connu, de ces intellectuels, confits dans les visites de musée et les dissertations savantes sur la littérature ou la musique, ils m'ont toujours fait périr d'ennui. Je préfère la fréquentation des folkloristes, les seules personnes au monde qui me restituent un peu de ce qu'on gardé ces vieux-croyants exilés en Moldavie et qui m'a si passionnément manqué toute ma vie.













jeudi 31 octobre 2019

Vieille foi

J'ai eu le temps d'épousseter les dernières fleurs du sedum et d'en faire un bouquet. Elles tiennent très longtemps, et finissent par donner des racines. Autrement la neige est là, et semble vouloir tenir. Il faut à nouveau décroûter la voiture; il faudra déneiger. Tout ce blanc réflechit dans la maison une lumière particulière, diffuse. On entre dans la période "nuit polaire" qui se fait sentir ici. Et on a envie d'hiberner au chaud, avec du thé. Ce n'est pas désagréable. J'ai appris depuis déjà pas mal d'années à profiter du moment présent. Et la Russie accentue cette tendance, car on ne sait jamais de quoi demain sera fait!
J'ai à nouveau mal à la tête, sans doute à cause du changement brutal de température et des "tempêtes magnétiques".
Il y a quelques temps, on m'a communiqué un documentaire sur une communauté de vieux-croyants exilés en Moldavie depuis le XVII° siècle, depuis le schisme. Ce schisme, et la politique ultérieure de Pierre le Grand, ont vraiment martyrisé le peuple russe pour pas grand chose. Pour des réformes insignifiantes qui auraient pu se faire sans douleur quand elles étaient vraiment nécessaires, et pour s'harmoniser avec les Grecs dont le patriarche d'aujourd'hui montre le cas qu'il fait de l'Eglise russe . Au prix de l'admirable, de la cosmique unité du peuple russe, de sa tradition iconographique, architecturale, de son chant religieux, discrédité au profit de compositions artificielles et extérieures pour dindons et pintades de cour.
L'argument, c'est que la Russie était attardée, et qu'on lui a apporté la culture; comme si ce qu'elle avait auparavant n'était pas une culture. Et curieusement, à regarder ce documentaire, j'ai eu le même genre de choc que lorsque j'avais regardé, à vingt ans, "les Chevaux de Feu", mauvais titre pour ce film de Paradjanov qui s'appelle en réalité "les ombres des ancêtres disparus": une plongée dans quelque chose d'originel que je reconnaissais, bien que ce monde ne s'apparentât pas à quoi que ce soit de connu dans mon enfance, quelque chose dont j'avais passionnément besoin, une sorte d'élément naturel dont j'étais privée, à la fois profondément inscrit dans la terre, dans le cosmos, et relié de tous côtés au ciel, complètement sacré. Je crois que c'est là la clé de ma rencontre avec la Russie, beaucoup plus encore que la littérature, la peinture etc. C'est là pour moi la Russie, et dans ce documentaire, elle est à l'état pur, miraculeusement conservée dans ce coin de Moldavie où ont échoué ces vieux-croyants: au XVII° siècle, elle était entièrement comme cela, d'un bout à l'autre, avec ces chants qui semblent directement issus des arbres ou de l'eau, et ces usages chrétiens qu'on dit formalistes mais qui me paraissaient tout à coup extraordinairement vivants et pleins de sens car ils font de la vie de ces gens une célébration perpétuelle et confèrent à leurs visages, à leurs comportements une espèce d'allégresse et de pureté qu'on ne voit plus nulle part. On la voit chez nous sur des sculptures romanes ou gothiques mais nous n'en avons plus le souvenir et ce qu'on nous présente en exemple de vie et qui nous transforme tous en clowns tristes, blasés, vulgaires et agressifs, avec notre liberté et notre émancipation, est à l'opposé de cette sorte de feu intérieur qui habite ces vieux-croyants au bout de trois cents ans d'exil. J'observais la danse du sonneur de cloches, сelui qui clôt le film, son extase, c'était là la Russie que j'aime, pas celle des babouchkas qui brandissent le portrait de Staline, mais celle que haïssait Pierre, que méprisaient ses intellectuels pétersbourgeois, qu'exécraient plus que tous les autres les bolcheviques qui se sont si terriblement acharnés sur elle, jusqu'à la rendre résiduelle, des vieux-croyants comme ceux-ci, des folkloristes, des cosaques en quête de leur mémoire et de leur noblesse perdues. Qu'est-ce que détestaient si férocement tous ces gens si ce n'est à la fois la nature et son Créateur, et cette communion mystérieuse de ce peuple unique avec l'une dans l'Autre?
J'ai beaucoup aimé l'extase panthéiste de Giono, mais elle n'avait aucune dimension chrétienne, et là, chez ces exemplaires sauvegardés du Russe pur jus, on voit que la nature, sa force et sa poésie entrent directement à travers eux dans le Dieu qui les a faites. Il s'opère une sorte de réconciliation, et là plus besoin de théologie, je comprends tout, c'est mon univers, et la réponse aux questions que parfois je me pose en voyant des gens opposer la création au Créateur.


sous-titres anglais



mardi 29 octobre 2019

Une histoire de fous et de fous-en-Christ


le tsar Ivan, 1° stichère quartet Voronov

Dans quelques jours je vais faire paraître aux éditions du Net la suite et l’épilogue de Yarilo (ed. du Net), intitulée Parthène le Fou. Comme ceux qui ont lu le premier livre le savent,  il avait une fin en suspens qui pouvait en rester là mais on avait quand même l’impression qu’il y aurait des prolongements, les voici qui viennent. Encore le tsar, vieilli, encore un petit garçon, mais pas le même genre de relations entre le vieux despote et son lumineux petit protégé.
Ceux qui n’ont pas lu le premier ne liront pas plus le second, et d’ailleurs le second sans le premier, ou avant le premier n’aurait pas beaucoup de sens. Le second est moins cher, parce que moins gros ; donc les lecteurs du premier n’auront pas à se ruiner pour savoir la suite.
Je mets à la disposition de ceux qui ne considèrent pas ce don de toute ma vie comme un colis piégé, la suite de Yarilo, Parthène le Fou, avec  des extraits pour se faire une idée. 
Parthène le Fou était le surnom que se donnait Ivan le Terrible pour écrire des compositions religieuses, qui existent encore. Evidemment, les historiens se sont penchés avec curiosité sur ce détail, et l’explication pour moi la plus plausible c’est que Parthène voulant dire vierge en grec, il s’identifiait aux vierges folles qui oublient de se munir d’huile pour leurs lampes, afin d’entrer chez l’Epoux.
En somme le livre raconte comment le tsar, dévoré de passions et de remords, dépouille peu à peu, aidé par son fils Féodor, « le petit tsar des fous », par sa bru, la douce Irina, par le petit barde Vania Basmanov, dit « Rossignol le Brigand », le despote luxurieux et cruel pour ne garder de lui-même au dernier moment, que le fou Parthène.
Une histoire de fous et de fous-en-Christ. Une tragédie. Un conte sur le pouvoir, la mort, le salut.


Vanietchka secoua ses boucles pour ne pas pleurer : «Quand j’aurai une femme dont je serai très amoureux, nous aurons plein de bébés, et un très grand lit. Nous inventerons des chansons tous ensemble… Tu sais que le tsar écrit des prières, tsarévitch, et compose des stichères ? Seulement il ne le dit pas. Il prétend que c’est Parthène le Fou qui les écrit. Parthène le Fou, c’est lui. C’est son nom secret.

- Pourquoi me le dis-tu, alors, Vania ? Tu sais dans quelle colère le tsar pourrait se mettre ? Vanietchka ! Tu ne l’as encore jamais vu vraiment en colère !
- Tsarévitch, je ne le dis à personne, mais toi, ce n’est pas pareil, tu es un saint, et tu l’aimes…
- Je ne suis pas un saint, voyons, Vania, je suis juste un idiot et un bigot ! Un sonneur de cloches ! »
Vania regarda avec ferveur le jeune homme fluet aux doux yeux d’icône, dans sa luisante armure de brocart fourré : «Tu es un saint, affirma-t-il. Tu comprends, j’ai vu le métropolite Philippe quand il est venu chercher papa. Je sais à quoi ressemble un saint.
- Tu as vraiment vu cela, Vanietchka ?
- Mais oui. Il éclairait toute l’isba comme en plein jour. Le séraphin sur sa coiffe brillait comme une grosse étoile. »
Féodor se signa avec vénération. « Toi aussi, tu es lumineux, poursuivit Vania. Si tu n’envoies pas de rayons partout, c’est que tu es encore ici, sur terre, mais si tu meurs, tu vas te mettre à briller. Peut-être que dès maintenant, si on t’ouvrait comme un coffret, on ne trouverait dedans que de la lumière… »