J’ai vu Katia,
chez elle, à Filimonovo. Elle m’a demandé pourquoi je n’avais pas le moral, en
dehors des événements de plus en plus sinistres. « Parce que je vieillis,
que je perds la vue et que les miens sont loin. La distance entre eux et moi s'est considérablement accrue, et c'est presque comme si j'étais partie en URSS, parce que voyager est difficile, cher, et que les gens comme moi sont de plus en plus considérés comme des ennemis du peuple par ceux qui causent sa perte.
- On dit que
parfois, les gens perdent la vue pour ne plus voir ce qui les fait pleurer. »
Avant, j’allais au moins une fois par an revoir mon pays d’origine
et mes proches. Et là, je ne suis pas sûre que je le referai encore de mon
vivant, ou du leur. Et ici, je suis seule, je n’ai pas de famille, vieillir est
d’autant plus difficile. « Je comprends, me dit Katia, et je suis moi-même
déjà effrayée par cette perspective, car je n’ai absolument personne. Mon frère
vient de mourir, quand ma mère quittera ce monde, je serai absolument seule.
- Pourvu que
votre Fédia revienne, je prie pour lui, tous les jours. Et voyez, il est quand
même toujours en vie…
- Oui, sa vie ne
tient qu’à nos prières… »
Il lui a envoyé
un peu d’argent, pour acheter des médicaments à sa mère, alors que lui-même en
a probablement moins qu’elle. Je lui ai dit, à ce propos : « Maintenant
que vous avez acheté ce petit appartement à Pereslavl, pourquoi ne pas y
installer votre mère ? Elle serait moins seule, elle ne serait pas avec
vous, mais vous l’auriez à proximité, vous pourriez louer les services d’une
bonne femme qui lui ferait les courses et la cuisine, et dormir dans cet appartement
quand vous avez besoin de rester en ville.
De plus, si jamais elle était désorientée, tout le monde se connaît,
ici, ce n’est pas comme si elle se perdait à Moscou…
- Oui, c’est vrai, j’y pense… »
Katia est allée
en pèlerinage à Toutaïev, avec sa paroisse, pour la procession annuelle
derrière une immense icône de la sainte Face, qui est portée par plusieurs
hommes, en tête de la foule des croyants. Elle a beaucoup de vénération, comme
moi-même, pour le starets Paul Grouzdiev, qui vivait à Toutaïev et y a été
enseveli. Pendant toute la procession, la pluie tombait avec plus ou moins d’intensité,
et les gens titubaient sous des trombes d’eau, derrière l’icône enveloppée d’un
film protecteur, c’était très pénible, et étrange, mais à un certain moment,
elle en a ressenti une grande grâce, comme il arrive dans ce genre de péripéties. Je dirais même que c'est une expérience particulièrement typique de la Russie.
Après nous avons
fait un tour en voiture dans la campagne environnante, elle voulait voir ce que
c’était que le village de Sémionovka, et en le cherchant, nous sommes arrivées
à Pertsovo, où j’avais failli acheter une maison. La nature était
merveilleusement belle, avec de larges espaces, des arbres équilibrés, variés
et harmonieux, une douce lumière déjà automnale, bien que l’air soit tiède,
mais justement, il est tiède, et non plus chaud, il est léger, et ça et là, de discrètes
touches d’or apparaissent dans les feuillages. « Cela me rappelle septembre en Italie,
me dit Katia.
- En effet, et
moi la fin d’été en Provence… »
Mais j’ai pu
observer que tous les villages étaient saccagés, les maisons difformes et plastifiées,
et cela n’est même pas le résultat du plan mondialiste, mais celui de l’inculture,
de l’absence totale de goût et de respect pour ce que faisaient les anciens.
En venant chez
elle, j’ai tout-à-coup compris, en voyant de loin l’église de son village de
Filimonovo, que c’était elle que j’avais représentée autrefois sur un tableau
que je lui ai offert. Mais elle était vue d’un autre côté. J’avais un jour
raccompagné deux vieux dans cette direction, quand je travaillais encore à
Moscou, et je m’étais arrêtée au retour, pour dessiner une église qui
surgissait sur une colline. Mais je n’avais aucune idée du nom du village et je
viens seulement de faire le rapprochement. « En effet, me dit-elle, c’est
à coup sûr l’église de Filimonovo, et vous me l’avez offerte sans le savoir !
N’est-ce pas incroyable ? »
A Moscou, on
détruit les unes après les autres de merveilleuses usines anciennes, de la fin
du XIX° ou du début du XX°, de véritables chefs d’œuvre architecturaux, afin de
les remplacer par des horreurs disproportionnées et lourdingues. Un Russe me dit
sur Facebook que c’est le programme mondialiste que d’effacer toute notre
histoire. En effet, et ce plan est aussi à l’œuvre en France, où toutes les
merveilles de notre passé médiéval me semblent désormais en sursis, ainsi que
tous nos paysages, modelés par deux mille ans de ruralité laborieuse et modeste.
« On nous créée un tel enfer, lui
ai-je répondu, que cela ne nous fera plus aucune peine de mourir ». Comme
on dit dans l’Apocalypse, les vivants envieront les morts.
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| la maison d'Aricha |
Le lendemain, Katia m'a présenté Arina, Aricha, une artiste-peintre qui vit dans un village à une demie heure de Pereslavl. Aricha est sibérienne, et me rappelle Svetlana, rencontrée récemment chez Volodia et Mariana, une personne ronde, affable, caressante, chaleureuse, chez qui on devine une grande force morale, une grande force vitale, sans doute celle d'aimer. La Sibérie est probablement restée plus intacte du point de vue de la mentalité russe.
Aricha a la balalaïka comme violon d'Ingres. Elle s'occupe beaucoup des soldats, pour qui elle fait des miracles, et des chiens martyrs, qu'elle recueille. Elle en a trois, dont une à qui il manque une patte, et bientôt lui en arrive une autre, à qui il en manque deux. Elle a commencé par nous envoyer nous baigner à la carrière voisine, et nous sommes descendues jusqu'à cet endroit étrange par une piste défoncée dont seul le tout-terrain de Katia pouvait venir à bout. Mais là, au fond de ce monde créé par l'industrie de l'homme qui se développe selon ses lois naturelles propres, quelle merveille... Une eau douce, claire, pleine de poissons d'or, des crêtes austères que colonisent déjà buissons et bouleaux, et cet arbre argenté nordique qui a un aspect méridional, l'argousier aux baies d'ambre. D'énormes nuages tournaient autour de cet oeil aquatique grand ouvert où je nageais avec délices, l'âme en paix, en écoutant le vent chanter dans les roseaux et les feuillages, sans aucune radio, sans aucune débroussailleuse, juste la rumeur régulière et lointaine de la carrière qui rappelait celui du train, régulier et mélancolique. Sur la berge, au soleil et au vent doux, je remerciais Dieu et Katia de m'offrir ce moment de pur bonheur de vivre. Car c'est pour cela que nous sommes nés: pour nous gorger de la vie et la consacrer à Dieu, du moins c'est ainsi que je le ressens. Toutes les heures que nous perdons dans les labyrinthes sinistres de la modernité nous habituent à l'enfer, et celles où nous rencontrons enfin la plénitude de la vie nous remettent dans le chemin du paradis et nous en donnent l'avant-goût. C'est pourquoi l'enfer s'acharne sur nos forêts, nos cours d'eau, nos animaux, nos villes et maisons anciennes, nos belles traditions, et tout ce qui peut nous détourner de lui en nous donnant la nostalgie de notre destinée réelle.
La maison d'Aricha est simple et ravissante, étonnement calme et douce. Elle l'a réparée en respectant le style russe, dont elle est elle-même l'incarnation. Sa grande terrasse de bois ouvre sur un paysage immense et vierge, que ne détruit aucune construction monstrueuse, des vagues de forêts et de collines qui déferlent doucement sur le ciel. Elle nous avait fait un repas conforme à sa maison: simple et délicieux. Et là encore, je me disais que ce moment entre nous de gentille amitié dans un décor naturel intact, c'était un instant volé à l'enfer, que partout où des êtres encore intacts se réunissaient avec affection, et discutaient ou faisaient de la musique, ou autre chose d'enrichissant, mettait en échec la dans macabre et la foire mécanique des robots.





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